De Newey à Lambiase, en passant par Horner et Marko, Red Bull a perdu onze figures majeures depuis fin 2023. Analyse approfondie de cette crise sans précédent qui ébranle le champion du monde de Formule 1.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
Red Bull Racing a dominé la Formule 1 pendant des années, accumulant les titres comme d’autres équipes accumulent les défaites. Pourtant, depuis la fin de la saison 2023, l’écurie de Milton Keynes traverse une tempête sans précédent : onze figures emblématiques ont quitté le navire, que ce soit de leur propre chef ou non. Retour chronologique et contextualisé sur deux années de turbulences qui marquent un tournant dans l’histoire récente du sport automobile.
Le premier signal : Rob Marshall quitte Red Bull pour McLaren (mai 2023)
Le premier départ significatif précède en réalité l’effondrement visible. Le 30 mai 2023, Red Bull annonce le départ de Rob Marshall, son ingénieur en chef, après dix-sept années de loyaux services au sein de l’écurie. Cet expert, qui avait collaboré étroitement avec Adrian Newey jusqu’en 2015 avant d’endosser des responsabilités accrues, rejoint McLaren en qualité de directeur technique chargé de l’ingénierie et du design, poste qu’il occupe officiellement à compter de janvier 2024.
À l’époque, ce départ passe presque inaperçu : Red Bull trône au sommet, la RB19 écrase la concurrence, et Verstappen s’achemine vers un troisième titre mondial. Pourtant, Marshall emporte avec lui un savoir-faire inestimable. La suite démontrera que son apport chez McLaren sera loin d’être négligeable.
Will Courtenay : la stratégie migre vers Woking (septembre 2024)
Après quinze années passées chez Red Bull, dont les dernières en tant que responsable de la stratégie en course, Will Courtenay annonce en septembre 2024 son départ pour McLaren, où il occupera le poste de directeur sportif. Ce transfert résonne comme un coup dur : Courtenay était l’un des artisans de la domination tactique de Red Bull, orchestrant les undercuts et les manœuvres stratégiques qui ont tant contribué aux titres de Verstappen.
Il y retrouvera son ancien collègue Rob Marshall, formant ainsi un duo d’anciens piliers de Red Bull au cœur même de la concurrence directe. Une ironie cruelle pour Milton Keynes.
Adrian Newey : le départ le plus symbolique de l’ère moderne (mai 2024)
Si un seul départ devait incarner la fracture au sein de Red Bull, ce serait sans conteste celui d’Adrian Newey. Annoncé au début du mois de mai 2024, quelques jours seulement après le Grand Prix de Miami, le départ du directeur technique en chef après dix-neuf années passées chez Red Bull provoque une onde de choc dans tout le paddock.
Newey lui-même confiera plus tard, dans les colonnes d’Auto Motor und Sport : « Si l’on m’avait dit, il y a douze mois, que je quitterais Red Bull pour repartir de zéro, j’aurais répondu : Non, vous êtes fou. Mais pour diverses raisons, j’ai estimé que je n’aurais pas été en accord avec moi-même si j’étais resté. »
Les « diverses raisons » évoquées par Newey font écho au climat délétère qui règne alors au sein de l’écurie, en pleine tourmente liée au scandale Horner. L’homme qui a conçu les monoplaces championnes du monde est annoncé en septembre 2024 chez Aston Martin, en tant qu’associé et directeur technique, avec une prise de fonction officielle au 1er mars 2025. Dans l’intervalle, il se consacre à la hypercar RB17, sans plus intervenir sur les projets de Formule 1.
Comme l’avait déclaré Christian Horner à l’époque : « Tous nos plus grands moments des vingt dernières années ont été réalisés avec la main d’Adrian sur le gouvernail technique. Sa vision et son génie nous ont permis de conquérir treize titres en vingt saisons. » Des mots qui résonnent aujourd’hui comme un épitaphe.
Jonathan Wheatley : le maître des arrêts aux stands choisit Audi (août 2024)
Le 1er août 2024, Red Bull officialise le départ de son directeur sportif, Jonathan Wheatley, arrivé au sein de l’écurie en 2006. En dix-huit ans, Wheatley a façonné l’une des machines à arrêts aux stands les plus redoutées du paddock, tout en gérant les relations complexes avec les commissaires sportifs.
Sa destination ? Audi, futur constructeur en Formule 1 via le rachat de Sauber, où il devient le premier team principal de l’histoire du projet. Un rôle pionnier dans une aventure ambitieuse. Wheatley prendra ses fonctions officiellement le 1er avril 2025, après une période de gardening leave.
Il déclare à ce sujet : « Je suis extrêmement fier d’avoir fait partie de l’aventure Red Bull Racing durant ces dix-huit dernières années et je pars avec de nombreux souvenirs précieux. Cependant, l’opportunité de jouer un rôle actif dans l’entrée d’Audi en Formule 1, à la tête d’une équipe d’usine, représente une perspective unique et exaltante. »
Sergio Pérez : la fin douloureuse d’un coéquipier loyal (décembre 2024)
La séparation avec Sergio Pérez était pressentie depuis plusieurs semaines lorsqu’elle est officialisée à la fin de l’année 2024. Le Mexicain boucle la saison avec seulement 152 points au compteur, contre 437 pour Verstappen. Huitième du classement des pilotes, il aura largement contribué à la troisième place de Red Bull au championnat des constructeurs, loin derrière McLaren et Ferrari.
Red Bull et Pérez annoncent « un accord pour se séparer avec effet immédiat ». Le Mexicain, qui avait prolongé son contrat en cours d’année, convaincu du soutien de l’écurie, confiera plus tard avoir ressenti un manque d’accompagnement technique dans les moments difficiles.
Sur Instagram, son message est sobre et digne : « Merci pour ces quatre années @redbullracing. Je vous souhaite le meilleur. » Quatre saisons au cours desquelles il aura décroché cinq victoires, deux titres constructeurs et une deuxième place au championnat des pilotes en 2023.
Christian Horner : la chute du patron (juillet 2025)
Le cas Christian Horner est sans doute le plus complexe et le plus médiatisé. Depuis le début de l’année 2024, le directeur de l’équipe fait face à des accusations d’inconduite inappropriée de la part d’une employée. Une enquête interne conclut à son maintien en poste, mais les dégâts sont profonds : la confiance s’effrite, des fractures apparaissent entre les différentes factions de l’équipe, notamment entre le camp d’Horner, celui d’Helmut Marko et celui de Jos Verstappen, père du quadruple champion du monde.
Le 9 juillet 2025, au lendemain du Grand Prix de Silverstone, Red Bull annonce la libération de Christian Horner de ses fonctions opérationnelles, avec effet immédiat. Laurent Mekies, qui avait déjà fait ses preuves à la tête de Scuderia Toro Rosso puis de Racing Bulls, est nommé PDG de Red Bull Racing. En septembre 2025, il est rapporté qu’Horner et Red Bull ont trouvé un accord à l’amiable, d’un montant de 80 millions de livres sterling, pour régler son contrat.
Oliver Hughes et Paul Smith : les bras droits d’Horner balayés (juillet 2025)
Dans la foulée immédiate du licenciement d’Horner, deux autres figures tombent. Paul Smith, directeur de la communication du groupe Red Bull, et Oliver Hughes, directeur marketing et commercial, sont placés en gardening leave. Les deux hommes, décrits comme des proches d’Horner, avaient notamment aidé ce dernier à gérer la communication autour du scandale d’inconduite en 2024.
Leur départ marque la fin d’un cercle d’influence qui avait structuré la communication et l’image de Red Bull pendant des années. Une page se tourne, brutalement.
Craig Skinner : la mémoire technique s’efface (hiver 2024-2025)
Craig Skinner, chief designer de Red Bull, quitte l’écurie au cours de l’hiver 2024-2025, après deux décennies passées à Milton Keynes depuis son arrivée en 2006. Skinner avait travaillé en étroite collaboration avec Pierre Waché sur la RB22 et toutes les monoplaces victorieuses des dernières années. Son départ, relativement discret dans le flot des annonces, représente pourtant une perte technique majeure.
Dans la même période, Matt Caller, mécanicien en chef de Verstappen, et Ole Schack, mécanicien expérimenté de longue date, quittent également l’équipe, accentuant l’hémorragie de personnel expérimenté.
Helmut Marko : la fin d’une ère (fin 2025)
À 82 ans, Helmut Marko annonce officiellement son départ à l’issue de la saison 2025, après plus de vingt ans au sein de Red Bull. Le conseiller historique, découvreur de talents tels que Vettel, Verstappen ou Ricciardo, tire sa révérence avec un bilan impressionnant : six titres constructeurs, huit titres pilotes et 130 victoires en Grand Prix.
Marko explique sa décision avec sa franchise habituelle : « Frôler le titre mondial cette saison m’a profondément marqué et m’a clairement fait comprendre que c’était le bon moment, pour moi, de clore ce chapitre long, intense et fructueux. »
Oliver Mintzlaff, PDG de Red Bull, salue son départ avec émotion : « Son départ laissera un vide immense, mais notre respect pour sa décision et notre gratitude pour tout ce qu’il a accompli pour Red Bull Racing priment. » Laurent Mekies ajoute : « C’est une nouvelle très triste qu’Helmut nous quitte. Il a été une composante essentielle de notre équipe pendant plus de deux décennies. » Notre article dédié revient sur l’ensemble de son héritage : Marko quitte Red Bull : Mekies salue un héritage unique et assure la transition.
Gianpiero Lambiase : le dernier coup de grâce (2025)
Le départ de Gianpiero Lambiase est peut-être celui qui inquiète le plus les supporters de Red Bull. L’ingénieur de course de Max Verstappen depuis huit ans, dont la voix est devenue familière dans les communications radio du quadruple champion, annonce qu’il rejoindra McLaren en tant que chief racing officer. Red Bull précise toutefois que son contrat court jusqu’en 2028 : « Oracle Red Bull Racing confirme que Gianpiero Lambiase quittera l’équipe en 2028, à l’expiration de son contrat actuel. »
Ce départ accentue les interrogations sur l’avenir de Verstappen au sein de l’écurie. L’entourage du champion – son père Jos en tête – a longtemps été en tension avec Horner. Avec la disparition progressive de tous les visages familiers autour de lui, la question d’une prolongation au-delà de 2028 devient de plus en plus pressante. Pour mémoire, notre article sur McLaren propose une fortune à Lambiase détaillait les premières tentatives de débauche, finalement couronnées de succès.
En attendant, chez Red Bull, Lambiase a été promu responsable de la compétition, tandis que Stephen Knowles passe de l’ingénierie stratégie à la gestion du règlement sportif. Une réorganisation interne que Horner avait présentée comme une « progression naturelle ».
Quel bilan après deux années de turbulences ?
L’analyse de ces onze départs révèle plusieurs dynamiques distinctes. D’une part, des transferts volontaires et opportunistes : Newey, Wheatley, Courtenay et Marshall ont tous rejoint des concurrents directs ou des projets ambitieux, emportant avec eux un savoir-faire inestimable. D’autre part, des licenciements ou des restructurations – Horner, Hughes, Smith – qui reflètent les fractures internes nées du scandale de 2024. Enfin, des retraits naturels, comme celui de Marko, et des départs de personnel de terrain, tels que Skinner ou Caller.
Sur le plan sportif, le bilan est sans appel : Red Bull n’a pas défendu son titre constructeurs en 2024, terminant troisième derrière McLaren et Ferrari. Verstappen a bien failli perdre son titre pilotes, ne s’imposant finalement qu’avec deux points d’avance sur Lando Norris lors de la dernière manche à Abu Dhabi. La RB20 aura certes remporté neuf victoires, mais la dynamique de domination absolue est bel et bien rompue.
La question qui se pose désormais est celle de la résilience institutionnelle. Red Bull dispose d’une structure solide, d’un budget conséquent et, surtout, du meilleur pilote du monde. Cependant, dans un sport où la moindre innovation technique peut tout bouleverser – et où les nouvelles réglementations 2026 redistribuent les cartes –, perdre autant de têtes pensantes en si peu de temps représente un handicap structurel difficile à surmonter rapidement.
Laurent Mekies hérite d’un défi colossal : reconstruire une culture d’équipe, fidéliser les talents restants et, surtout, convaincre Max Verstappen que son avenir se trouve bien à Milton Keynes. L’empire Red Bull n’a pas disparu, mais il n’a jamais été aussi vulnérable.