Un milliardaire danois investit 510 millions d’euros dans la construction du Circuit of Denmark à Padborg, avec l’ambition d’accueillir la Formule 1 dès 2029-2030. Un projet pharaonique pour combler l’absence scandinave sur le calendrier.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
Le Danemark rêve de Formule 1 : un projet à 510 millions d’euros prend forme à Padborg
Et si le Danemark accueillait enfin son premier Grand Prix de Formule 1 ? Ce qui relevait jusqu’alors de l’utopie semble désormais se matérialiser. Henrik Lyngbye Pedersen et son fils, Mathias Lyngbye Villadsen, héritiers de la fortune colossale de Novo Nordisk – l’entreprise pharmaceutique la plus valorisée d’Europe –, ont annoncé un investissement de 3,8 milliards de couronnes danoises, soit environ 510 millions d’euros, pour ériger un circuit automobile de classe mondiale dans la modeste commune de Padborg, située au sud du Jutland.
Baptisé Circuit of Denmark, ce projet ne se limite pas à la simple construction d’une piste. Il s’agit d’un complexe sportif et touristique d’envergure, conçu pour accueillir jusqu’à 100 000 spectateurs. Le site intégrera des infrastructures dédiées au karting, au motocross, des hôtels ainsi que des espaces de conférence. Une ambition démesurée pour une région de seulement 4 000 habitants, dont le visage pourrait être à jamais transformé.
Alexander Wurz aux commandes du design
La crédibilité du projet repose en grande partie sur le choix du cabinet de design : Wurz Design, fondé par l’ancien pilote de Formule 1 Alexander Wurz. Le tracé, long de 6 006 mètres et comptant 18 virages, deviendrait, selon les projections, le cinquième circuit le plus long d’Europe. Wurz Design a déjà fait ses preuves sur des réalisations d’envergure, notamment le complexe de Qiddiya en Arabie saoudite.
« Ce circuit pourrait avoir un impact comparable sur le sport automobile danois à celui qu’ont eu la Jyske Bank Boxen ou la Royal Arena sur les concerts et les événements sportifs. » — Jens Hansen, commentateur F1 pour Viaplay et TV3 Sport
La piste sera édifiée en agrandissant et modernisant le circuit existant de Padborg Park, un lieu historique du sport automobile nordique. C’est d’ailleurs sur ce site que Frederik Vesti, le jeune espoir danois récemment promu pilote de réserve chez Mercedes, a fait ses premières armes.
Une lacune géographique flagrante en Europe du Nord
Le constat qui sous-tend ce projet est aussi simple qu’éloquent : l’Europe du Nord brille par son absence sur le calendrier de la Formule 1. Malgré une culture automobile profondément ancrée, une base de supporters passionnés et des talents émergents comme Vesti, toute la région scandinave reste exclue de la carte de la F1. Rebecca Steela, directrice du projet, résume parfaitement cet enjeu :
« Ce qui fait défaut en Europe du Nord, c’est un moteur international capable d’attirer le reste du continent. Nous n’avons pas de véritable épicentre du sport automobile susceptible de révéler l’immense potentiel que recèle cette région. C’est precisely ce vide que nous ambitionnons de combler. »
La localisation de Padborg n’a d’ailleurs rien d’anodin. Située à la frontière allemande, la piste bénéficiera d’une double audience : les amateurs danois et leurs homologues allemands. À seulement cinq heures de route des Pays-Bas, le site pourrait attirer un public considérable en provenance du nord-ouest de l’Europe.
Un précédent avorté à Copenhague
Ce n’est pas la première fois que le Danemark tente de s’inviter dans le calendrier de la F1. En 2020, un projet de course urbaine à Copenhague avait suscité un vif enthousiasme, avec des discussions avancées entre les organisateurs danois, Formula One Management et la FIA. Le légendaire concepteur de circuits Hermann Tilke avait même validé le tracé proposé. Pourtant, faute de soutien politique durable, le projet s’était soldé par un échec.
Helge Sander, ancien ministre danois et figure centrale de cette initiative avortée, accueille la nouvelle avec un mélange d’optimisme et de circonspection : « J’ai applaudi à cette annonce, et j’espère sincèrement que ce projet aboutira. Mais je sais, pour en avoir fait l’expérience, qu’il s’agit d’une entreprise colossale, et que le chemin à parcourir reste long. » Il souligne toutefois que Padborg, éloignée des grands centres urbains, s’écarte des standards habituels imposés par Liberty Media en matière de logistique et d’affluence.
Les défis réglementaires : l’obtention de la licence FIA Grade 1
Avant même d’envisager une place sur le calendrier, le Circuit of Denmark devra décrocher la licence FIA Grade 1, sésame indispensable pour accueillir un Grand Prix. À ce jour, 35 circuits dans le monde détiennent cette certification, pour un total de 56 tracés homologués à ce niveau.
Les exigences sont draconiennes. La piste doit mesurer entre 3,5 et 7 kilomètres – le projet danois, avec ses 6 006 mètres, respecte cette contrainte. Aucune ligne droite ne peut excéder 2 kilomètres (à l’exception de Bakou, avec ses 2,2 km). Mais au-delà des dimensions, la FIA impose des centaines de pages de réglementations couvrant les barrières de sécurité, les zones de dégagement, les infrastructures médicales ou encore les systèmes anti-incendie. Les inspections sont nombreuses, et les frais de certification augmentent avec le niveau d’homologation requis. Les promoteurs du projet reconnaissent d’ailleurs qu’initialement, le circuit ne répondrait pas aux exigences de la F1, l’objectif restant une ambition à moyen terme.
2029-2030 : un calendrier réaliste ?
L’échéance visée pour voir des monoplaces de F1 fouler le bitume danois est fixée à 2029-2030. Un délai serré, mais pas irréaliste, compte tenu de l’ampleur des travaux et des démarches administratives à accomplir. Le projet en est encore à ses prémices, et les promoteurs recherchent activement des investisseurs supplémentaires pour boucler le financement.
La bataille pour une place sur le calendrier de la F1
Obtenir la licence FIA Grade 1 est une étape cruciale, mais décrocher une place sur le calendrier de la F1 en est une autre, peut-être plus ardue encore. Le championnat du monde compte actuellement 24 courses par saison, un record historique. Et la concurrence pour y figurer est féroce.
Parmi les prétendants déclarés figurent l’Argentine, l’Inde, la Corée du Sud, la Thaïlande, l’Afrique du Sud et le Rwanda. La Formule 1 a d’ores et déjà annoncé que Spa-Francorchamps deviendra une manche rotative dès 2027, en alternance avec le Circuit de Barcelone-Catalunya. Ce système de rotation ouvre des perspectives, sans pour autant créer de nouvelles places.
Helge Sander, bien que sceptique sur certains aspects du projet, confirme l’intérêt de la F1 pour le Danemark : « D’après mes échanges avec la direction de la Formule 1, je sais qu’ils seraient ravis d’organiser une course dans notre pays. » Cependant, la réponse des autorités politiques reste prudente, le sport automobile n’étant pas une priorité immédiate.
L’argument économique comme atout majeur
C’est peut-être sur le terrain économique que le dossier danois pourrait se révéler le plus convaincant. Jan Riber Jakobsen, maire d’Aabenraa, estime que le circuit pourrait tripler le tourisme annuel de la région, faisant passer le nombre de visiteurs à environ 860 000 par an. À titre de comparaison, les principales attractions danoises comme Legoland, Lalandia et la Maison Lego attirent ensemble quelque 2,6 millions de visiteurs chaque année à Billund.
« Ce circuit porte le nom de Circuit of Denmark, et sa position à la frontière allemande lui offre le meilleur des deux mondes. » — Jens Hansen, commentateur F1
L’impact potentiel dépasse largement le cadre d’un simple week-end de course. Emplois directs et indirects générés par la construction et l’exploitation du site, retombées hôtelières, visibilité internationale… autant d’arguments que les promoteurs devront mettre en avant pour séduire Formula One Management.
Un pari audacieux, mais loin d’être insensé
Le projet du Circuit of Denmark s’inscrit dans une dynamique plus large, que nous analysons régulièrement : la Formule 1 cherche constamment à concilier tradition et expansion commerciale. L’Europe du Nord représente un marché inexploité, doté d’une base de supporters solide et d’un pouvoir d’achat élevé – deux critères essentiels aux yeux de Liberty Media.
L’implication de Wurz Design, la puissance financière des investisseurs liés à Novo Nordisk – dont la capitalisation boursière a dépassé le PIB du Danemark en 2023 – et la présence d’un ambassadeur comme Frederik Vesti pour incarner le projet localement : tous ces éléments font du Circuit of Denmark bien plus qu’un simple caprice de milliardaire. Il s’agit d’un projet sérieux, méticuleusement élaboré, même si les défis à relever restent colossaux.
Le chemin sera long. Les obstacles réglementaires, la concurrence acharnée pour une place sur le calendrier, la localisation éloignée des grands centres urbains… autant d’écueils à surmonter. Mais pour la première fois, le Danemark dispose d’un projet crédible, financé et architecturalement abouti pour accueillir la discipline reine du sport automobile. La F1 pourrait bien, d’ici la fin de la décennie, faire escale dans cette partie de l’Europe du Nord qu’elle n’a encore jamais honorée de sa présence en championnat du monde.