Aston Martin traverse une période tumultueuse en 2026 : Adrian Newey absent en Chine, Fernando Alonso envisage de quitter l'écurie, et Honda est critiqué pour des vibrations dangereuses. Le rêve de Silverstone est-il en train de s'effondrer ?
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
Aston Martin 2026 : un début de saison cauchemardesque
Il y a quelques mois encore, le projet d'Aston Martin pour 2026 suscitait l'enthousiasme. Adrian Newey, à la fois directeur technique et directeur d'équipe, Fernando Alonso plus motivé que jamais pour sa dernière chance de remporter un titre, et un partenariat inédit avec Honda dans le cadre d'une nouvelle ère réglementaire... Tout semblait réuni pour que l'écurie de Silverstone devienne enfin un prétendant sérieux aux victoires. La réalité de ce début de saison s'avère toutefois bien plus sombre.
Après deux Grands Prix disputés, Aston Martin n'a pas inscrit le moindre point au championnat. Les deux monoplaces ont abandonné en Chine, les vibrations engendrées par le groupe propulseur Honda se révèlent dangereuses pour les pilotes, et en coulisses, les tensions s'accumulent à un rythme effréné. Retour sur une crise multiforme qui menace de déstabiliser durablement l'équipe britannique.
L'absence de Newey en Chine : un signal alarmant
Un double rôle déjà remis en cause
Le Grand Prix de Chine a mis en lumière une réalité que beaucoup pressentaient depuis l'annonce de la nouvelle organisation : Adrian Newey brillait par son absence à Shanghai. Lui qui avait pourtant affirmé vouloir assister à "tous les débuts de courses" en 2026 lorsqu'il avait accepté le poste de directeur d'équipe... s'est retrouvé absent dès la deuxième manche de la saison.
Nommé officiellement Managing Technical Partner et Team Principal à partir de 2026, Newey cumule des responsabilités difficilement conciliables. Andy Cowell, qui occupait jusqu'alors les fonctions de directeur d'équipe et de CEO, a été relégué au poste de Chief Strategy Officer afin de faciliter le dialogue tripartite entre Aston Martin, Honda et les partenaires Aramco et Valvoline. Cette réorganisation laissait Newey seul aux commandes opérationnelles, une situation pour laquelle rien, dans sa carrière, ne l'avait véritablement préparé.
"C'était le plan" : une justification peu convaincante
Mike Krack, responsable des opérations en piste, a tenté de minimiser l'affaire : "Nous avions établi un plan concernant ses déplacements et ses absences. Dans son rôle de Managing Technical Partner et de directeur d'équipe, Adrian partage son temps entre les courses et l'usine, où il supervise l'orientation technique de l'équipe."
Pourtant, Newey lui-même avait justifié sa prise de fonction en invoquant sa présence systématique sur les circuits : "Puisque je prévoyais d'assister à tous les débuts de courses de toute façon, autant endosser ce rôle." Cette explication, déjà peu convaincante à l'époque, semble désormais franchement contradictoire. À titre de comparaison, lors de sa première saison chez Aston Martin en 2025, Newey n'avait assisté qu'à trois courses : Monaco, Silverstone et le Qatar.
Des rumeurs de remplacement qui s'amplifient
Le journaliste espagnol Antonio Lobato, réputé pour la fiabilité de ses informations dans le paddock, n'a pas mâché ses mots : "Il règne actuellement une grande tension chez Aston Martin, une profonde déception et une nervosité palpable. Je dirais même qu'il y a un manque de leadership évident. En réalité, je crois qu'un nouveau directeur d'équipe sera bientôt nommé. Ils en cherchent un. Ils en ont changé trois en trois ans, et le dernier en date, Adrian Newey, n'assume pas pleinement ce rôle. En fait, il ne devrait pas l'assumer. Il excelle dans ce qu'il sait faire."
Plusieurs noms circulent pour assurer un éventuel rôle de leadership opérationnel : Andreas Seidl figurerait parmi les profils étudiés en interne. Christian Horner a également été évoqué dans certains médias, bien que Lobato ait précisé que l'ancien directeur de Red Bull ne serait finalement pas en lice – ce qui n'a rien de surprenant, compte tenu de la dégradation des relations entre Horner et Newey lors de leurs dernières années communes à Milton Keynes.
Lawrence Stroll, le milliardaire canadien qui a investi des sommes colossales dans la construction du nouveau complexe de Silverstone, se retrouve dans une position délicate. Lui qui a tout misé sur le génie de Newey doit aujourd'hui faire face aux limites du modèle qu'il a lui-même promu.
Honda dans le collimateur : des vibrations dangereuses et un retard abyssal
Quand la puissance brûle les mains des pilotes
Si la crise managériale retient l'attention, la situation technique est peut-être encore plus préoccupante. Le groupe propulseur Honda RA626H, première unité de puissance japonaise à équiper une Aston Martin, se révèle être à l'origine de problèmes gravissimes.
À Shanghai, Fernando Alonso a abandonné après 32 tours en raison de vibrations insupportables. Le double champion du monde a expliqué avoir "commencé à perdre toute sensation" dans les mains et les pieds. "Je me suis battu pour sentir mes extrémités", a-t-il confié. Son coéquipier Lance Stroll avait, quant à lui, abandonné au bout de neuf tours, victime d'un problème de batterie.
Mais la gravité de la situation dépasse le simple inconfort. Adrian Newey lui-même a reconnu publiquement que les vibrations générées par le V6 Honda étaient potentiellement dangereuses : "L'unité de puissance est la source des vibrations. Pour l'instant, nous ne pouvons rien faire pour atténuer cet effet. L'aspect le plus inquiétant est que ces vibrations sont transmises aux doigts du pilote, avec le risque de provoquer des lésions nerveuses permanentes."
Honda rattrapé par son manque d'expérience
Le président de Honda Racing Corporation, Koji Watanabe, a lui aussi confirmé l'ampleur du problème lors d'une conférence de presse avec Newey. Les échanges qui en ont résulté sont particulièrement révélateurs de l'état réel du partenariat.
Comme l'a rapporté Newey, l'étendue des difficultés de l'équipe moteur Honda n'est apparue au grand jour que tardivement : "Non, nous n'en avions pas connaissance. Nous en avons vraiment pris conscience en novembre dernier, lorsque Lawrence Stroll, Andy Cowell et moi-même nous sommes rendus à Tokyo." Une révélation tardive qui explique pourquoi les essais de pré-saison ont été si catastrophiques pour l'écurie britannique. Lors des tests de Bahreïn, Aston Martin a terminé avec le programme le plus incomplet du plateau, les pannes répétées du groupe propulseur ayant empêché toute simulation de longue distance.
L'ingénieur en chef de Honda pour la F1, Shintaro Orihara, n'avait pas caché sa déception : "Nous ne sommes pas satisfaits de notre performance et de notre fiabilité à ce stade." Un retard de puissance "bien supérieur à 50 chevaux" est évoqué par plusieurs sources au sein du paddock.
Des problèmes d'intégration structurels
Au-delà de la fiabilité, c'est l'intégration entre le moteur Honda et la conception très compacte imaginée par Newey qui pose problème. Honda aurait signalé que l'architecture extrêmement serrée de l'AMR26 compliquait l'adaptation de leur groupe propulseur. Par ailleurs, Aston Martin a choisi cette saison d'abandonner les transmissions Mercedes pour adopter une boîte de vitesses entièrement conçue en interne – une transition qui génère elle aussi son lot de difficultés.
Le règlement 2026 prévoit bien un mécanisme de rattrapage appelé ADUO (Additional Development and Upgrade Opportunities) pour les motoristes en difficulté, mais le premier point d'évaluation fixé par la FIA n'interviendra qu'après le sixième Grand Prix. Aston Martin et Honda devront donc composer avec leurs problèmes pendant encore plusieurs semaines.
Pedro de la Rosa, consultant de l'équipe, a résumé la situation avec lucidité : "Honda devra revoir sa conception du moteur. Fixer une date pour cela, c'est comme tirer dans le noir. Nous devrons voir quelles solutions Honda propose et quand elles pourront être appliquées."
L'avenir d'Alonso : entre résignation et ultimatum
Des confidences révélatrices
Au cœur de cette crise, Fernando Alonso occupe une position particulièrement inconfortable. À 44 ans, l'Asturien sait que les opportunités se font rares, et la saison 2026 représente, selon ses propres termes, "sa dernière chance" de disputer une campagne avec une voiture compétitive dans le cadre d'une révolution réglementaire. C'est précisément pour cette raison qu'il avait prolongé son contrat avec Aston Martin jusqu'à fin 2026, résistant aux sollicitations de Mercedes et Red Bull.
Cependant, selon plusieurs journalistes espagnols bien informés, Alonso aurait confié en off qu'il quitterait probablement l'écurie à la fin de la saison s'il ne voyait pas de "progrès significatifs" dans les mois à venir. Ces confidences font écho à une déclaration qu'il avait faite l'an passé à l'agence AS : "Si la voiture est compétitive, 2026 sera probablement ma dernière année." La formulation est habile, mais le message est clair : sans compétitivité, il n'y a aucune raison de poursuivre.
La motivation intacte, mais le temps presse
Pourtant, Alonso n'a pas encore tourné la page. Il a toujours exprimé sa passion pour ce sport et sa confiance dans le projet d'Aston Martin : "Je sais que c'est ma dernière chance. C'est le facteur déterminant... C'est la dernière révolution réglementaire que je vivrai, la dernière occasion de tenter de remporter un autre Grand Prix, de profiter des bons moments, de monter sur le podium et de se battre pour un championnat."
Il avait également promis de se montrer honnête envers lui-même : "Si je me sens suffisamment rapide, je prolongerai mon contrat s'ils le souhaitent et si je me sens motivé. Si je ne me sens pas à la hauteur, je serai le premier à lever la main et à dire stop."
Le problème, c'est que l'expérience de Shanghai – au cours de laquelle il a perdu la sensibilité de ses extrémités en raison des vibrations – ne correspond en rien au scénario dont il rêvait. Le GP de Chine 2026 a été une illustration douloureuse du fossé qui sépare Aston Martin du sommet.
Un projet en péril, mais pas encore condamné
La patience de Stroll mise à rude épreuve
Lawrence Stroll, qui a bâti son empire en Formule 1 à coups d'investissements massifs – dont 200 millions de livres sterling pour la nouvelle infrastructure de Silverstone – a officiellement appelé à la patience vis-à-vis de Honda. "Vous avez besoin de temps et de patience pour que tout cela se mette en place", avait-il déclaré en décembre 2025. Cependant, les résultats des deux premières manches – aucun point au compteur pour Aston Martin et Cadillac – mettent cette patience à rude épreuve.
La situation est d'autant plus frustrante que certaines autres équipes connaissent également des débuts difficiles, mais aucune ne cumule autant de problèmes structurels simultanément. Mercedes mène le championnat des constructeurs avec 43 points, Ferrari suit avec 27 unités. Aston Martin, quant à elle, contemple un tableau de marche désespérément vierge.
Pedro de la Rosa tente de rassurer
Pedro de la Rosa, qui joue un rôle de conseiller en communication et relations publiques au sein de l'équipe, s'est montré optimiste tout en restant lucide : "C'est un long processus, car il faut d'abord atteindre la fiabilité, puis améliorer la performance." Il a également tenu à écarter tout risque de rupture entre Aston Martin et Honda, soulignant la confiance qu'il place dans la vision technique de Newey : "Je suis vraiment impressionné par Adrian. En l'écoutant, on comprend à quel point sa vision de la voiture est claire et ce que nous devons améliorer. Cela donne à toute l'équipe une direction excellente pour travailler dans le même sens."
Des paroles rassurantes, mais qui ne sauraient masquer l'ampleur des défis à relever. Dans un championnat où les règles 2026 suscitent déjà des débats intenses, Aston Martin doit urgemment trouver ses marques – sportives, techniques et managériales – avant que la saison ne lui échappe définitivement.