L'homme qui ne sut jamais qu'il était champion
Certaines histoires, en Formule 1, transcendent le simple cadre du sport pour atteindre une dimension universelle. Celle de Jochen Rindt en est une illustration poignante. Né le 18 avril 1942 à Mayence, orphelin dès l'âge de quinze mois après la mort de ses parents dans un bombardement à Hambourg, élevé par ses grands-parents à Graz en Autriche, ce pilote au tempérament flamboyant allait marquer l'histoire de la discipline de la manière la plus tragique qui soit : en devenant, le 5 septembre 1970, le seul champion du monde de Formule 1 sacré à titre posthume.
Un titre qu'il ne porterait jamais. Une couronne que sa veuve, Nina, recevrait en son nom des mains de Jackie Stewart, lors d'une cérémonie empreinte d'émotion près de la place de la Concorde à Paris, le 18 novembre 1970.
Des débuts fulgurants et une insatiable soif de vivre
Rindt ne s'était pas tourné vers le sport automobile par hasard. Sa première course remonte à 1961, au volant de la Simca Montlhéry de sa grand-mère, lors du Flugplatzrennen. Cette même année, il avait assisté au Grand Prix d'Allemagne sur le Nürburgring en compagnie d'amis, parmi lesquels figurait un certain Helmut Marko, futur pilote de Formule 1. La passion s'était emparée de lui.
Passant aux monoplaces en 1963, il s'illustra rapidement en Formule Junior, puis en Formule 2, dont il devint le maître incontesté en 1967. Cette année-là, il remporta neuf courses au volant de sa Brabham BT23, s'attirant le surnom de "roi de la F2" de la part de la presse spécialisée. Pourtant, classé en catégorie "A" en tant que pilote expérimenté, ses résultats ne furent pas comptabilisés pour le championnat — une injustice symbolique qui préfigurait, d'une certaine manière, son destin.
En 1965, il avait également remporté les 24 Heures du Mans aux côtés de Masten Gregory, au volant d'une Ferrari 250LM, démontrant une polyvalence rare dans le milieu.
Chez Lotus : « Champion du monde ou mort »
La décision majeure de sa carrière intervint pour la saison 1969 : Rindt signa chez Lotus, alors championne du monde des constructeurs. Cependant, ce choix n'était pas sans risques. L'écurie de Colin Chapman était tristement réputée pour la fragilité de ses monoplaces. En l'espace de vingt mois, entre 1967 et 1969, l'équipe avait été impliquée dans pas moins de 31 accidents. Son coéquipier, Graham Hill, plaisantait à ce sujet : « Chaque fois que je vois ma propre roue me dépasser, je sais que je suis au volant d'une Lotus. »
Rindt, quant à lui, faisait preuve d'une lucidité teintée de cynisme : « Chez Lotus, je peux soit devenir champion du monde, soit mourir. » Ces paroles, prononcées avant même le début de la saison, résonnaient comme une prophétie glaçante.
Sa méfiance à l'égard de Chapman n'était pas infondée. Lors du Grand Prix d'Espagne 1969 à Montjuïc Park, l'aileron arrière de sa Lotus se brisa à haute vitesse, projetant la voiture dans les débris de celle de Hill — victime du même incident quelques instants plus tôt. Rindt en réchappa avec une commotion cérébrale et une mâchoire fracturée, mais sa colère était sans limites. Il écrivit même à Chapman pour dénoncer le danger que représentaient ses voitures, ajoutant après une nouvelle défaillance mécanique au Grand Prix de France : « Si cela se reproduit et que j'en réchappe, je vous tuerai tous ! »






