Certaines histoires de Formule 1 semblent tout droit sorties d’un roman kafkaïen. Celle d’Otmar Szafnauer et de son embauche avortée chez Jaguar Racing en est l’archétype. Licencié un vendredi soir, au beau milieu d’un mariage, avant même d’avoir franchi le seuil des bureaux de l’écurie. Bienvenue dans l’univers impitoyable du Piranha Club.
Un vendredi soir, un mariage, un coup de fil fatal
Nous sommes en août 2001. Otmar Szafnauer, alors directeur des opérations chez British American Racing (BAR), s’apprête à entamer un nouveau chapitre de sa carrière. Bobby Rahal, directeur principal de Jaguar Racing, vient de le recruter pour occuper le poste de directeur général des opérations (COO) de l’écurie. Une promotion majeure pour ce cadre américain d’origine roumaine, dont l’efficacité et le professionnalisme sont reconnus dans tout le paddock.
Ce vendredi-là, Szafnauer assiste au mariage de Linda Fischer, l’assistante du designer Malcolm Oastler. C’est son dernier jour de jardinage – cette période d’exclusion imposée par son ancien employeur pour protéger ses secrets industriels. Dès le lundi matin, il doit rejoindre Jaguar Racing. Il ne lui reste plus qu’à patienter durant le week-end.
Mais son téléphone sonne.
« J’ai reçu un appel. Niki Lauda venait de limoger Bobby Rahal et, comme j’avais été engagé par ce dernier, on m’a signifié de ne pas me présenter lundi. C’était un vendredi, mon dernier jour de jardinage. Je devais commencer le lundi suivant. Il ne restait que le samedi et le dimanche. J’étais sur le point de rejoindre Jaguar en tant que directeur général des opérations… et on m’a dit de ne pas venir. J’ai été viré avant même d’avoir commencé. » — Otmar Szafnauer
Jaguar Racing : une écurie à la dérive
Pour saisir toute l’absurdité de cet épisode, il faut remonter aux origines tumultueuses de Jaguar Racing. En juin 1999, Ford rachète Stewart Grand Prix – l’équipe fondée par le triple champion du monde Jackie Stewart – pour une somme estimée entre 65 et 100 millions de livres sterling. Déjà investisseur minoritaire et fournisseur de moteurs via Cosworth, le constructeur américain rebaptise l’écurie Jaguar en septembre 1999, espérant capitaliser sur le prestige de la marque au félin.
Dès le départ, cependant, les difficultés s’enchaînent. Neil Ressler, directeur technique de Ford venu de Détroit, prend les rênes de l’équipe avec une approche purement corporatiste, bien éloignée des réalités du paddock. Johnny Herbert, qui a piloté pour l’écurie, résume parfaitement l’ambiance : « Il réunissait trente personnes de l’équipe et déclarait : si vous ne faites pas cela à la manière Ford, nous trouverons des gens qui le feront. »
Jackie Stewart quitte ses fonctions en janvier 2000. Ressler lui succède à temps plein en mai. L’écurie change alors de direction à un rythme effréné – elle comptera huit directeurs en seulement cinq ans.






