D’une lanterne rouge à une position inédite dans le peloton
Il y a encore quelques mois, Alpine faisait figure de souffre-douleur du paddock. Dernière au championnat des constructeurs en 2025, l’écurie d’Enstone avait choisi la voie la plus radicale — et la plus périlleuse — qui soit : sacrifier délibérément une saison entière pour tout miser sur les nouvelles réglementations de 2026. Un pari que beaucoup jugeaient alors suicidaire. Aujourd’hui, force est de constater qu’il porte ses fruits de manière éclatante.
En seulement quatre manches, Alpine a déjà inscrit davantage de points que sur l’ensemble de la saison précédente. Mieux encore, l’écurie ne se contente plus de « mener le milieu de grille » : elle occupe désormais une zone aussi inconfortable qu’inédite pour ses rivaux, coincée entre les quatre écuries dominantes (Mercedes, Ferrari, McLaren, Red Bull) et le reste d’un peloton qu’elle semble avoir distancé avec une aisance déconcertante.
Cette renaissance, aussi surprenante soit-elle, n’est en rien le fruit du hasard. Elle résulte d’une série de choix stratégiques, techniques et humains mûrement réfléchis.
Le sacrifice de 2025, un investissement judicieux
La saison 2025 restera comme l’une des plus éprouvantes de l’histoire d’Alpine en Formule 1. L’équipe avait interrompu le développement de l’A525 dès le mois de juin pour concentrer l’intégralité de ses ressources sur la monoplace de 2026. Une décision radicale, assumée sans réserve, qui lui valut de terminer bonne dernière au classement.
Pourtant, cette dernière place offrait un avantage non négligeable : davantage d’heures en soufflerie que n’importe quelle autre écurie. Alpine a su les exploiter avec brio pour peaufiner l’A526 avant ses concurrents. Ajouté à un changement structurel majeur — l’abandon du statut de motoriste Renault au profit d’un partenariat pluriannuel avec Mercedes jusqu’en 2030 —, le cadre était posé pour une transformation en profondeur.
Comme le soulignait Alan Permane, de Racing Bulls : « Nous savions qu’ils passeraient au moteur Mercedes, donc nous nous attendions à les voir performants. Nous avions l’impression qu’ils n’avaient pas du tout développé leur voiture l’an dernier. Ils ont donc consacré tout leur temps disponible à la voiture 2026. Ils ont fait un excellent travail. »
L’A526 : une feuille blanche ambitieuse
L’Alpine A526 incarne une refonte totale. Plus courte de 200 mm, plus étroite de 100 mm et plus légère de 30 kg que sa devancière, cette monoplace a été conçue ex nihilo pour s’adapter aux nouvelles réglementations de la FIA en 2026. Le passage au moteur Mercedes — également fournisseur de boîtes de vitesses — représente non seulement un bond en performance, mais aussi une libération mentale pour l’équipe.
Lors de la pause d’avril, Alpine a introduit un châssis allégé pour Colapinto et une évolution de l’aileron arrière pour Gasly. À Miami, la voiture était équipée d’un nouveau package incluant une aile arrière redessinée, des endplates révisés et une suspension arrière modifiée, visant à optimiser la stabilité en sortie de virage et à préserver les pneumatiques arrière.
L’équipe a également tiré parti d’un simulateur flambant neuf pour valider les composants aérodynamiques à un rythme accéléré, avec une attention particulière portée à la gestion énergétique et aux systèmes de récupération.
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Des résultats qui en disent long
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et illustrent l’ampleur du revirement. Pierre Gasly a marqué des points lors de trois Grands Prix consécutifs : dixième en Australie, sixième en Chine, septième au Japon. Avec 16 points après seulement trois manches, il avait déjà dépassé le total d’Alpine sur l’ensemble de la saison 2025.
Franco Colapinto, quant à lui, a connu une progression constante. Après avoir arraché son premier point en Chine — non sans un contact avec Esteban Ocon —, l’Argentin a livré sa meilleure performance de la saison à Miami en terminant huitième. Fait marquant : pour la première fois en 2026, il a devancé son coéquipier en qualifications lors du Sprint de Miami, les deux monoplaces atteignant simultanément le top 10.
L’écart avec le reste du peloton est éloquent : à Miami, Colapinto affichait 22 secondes d’avance sur les deux Williams, tandis que Gasly devançait le meilleur Haas de 26 secondes en seulement 19 tours de Sprint.
La confiance née à Bahreïn
Steve Nielsen, directeur général d’Alpine, n’a pas caché sa satisfaction après les premiers résultats. « Nous observons une progression claire. Les essais à Bahreïn se sont très bien déroulés. Nous en sommes sortis avec une réelle confiance », a-t-il déclaré.
Cependant, le dirigeant britannique garde les pieds sur terre. Il sait pertinemment que la hiérarchie est appelée à évoluer : « Les autres équipes ont apporté un peu moins [de nouveautés]. Audi a peut-être reculé par rapport à nous, tout comme Racing Bulls. Mais elles vont introduire des évolutions à Montréal ou ailleurs. Ce sera ainsi tout au long de l’année. Je ne me fais aucune illusion : ce que nous voyons à Miami ne sera peut-être pas ce que nous verrons au Canada, à Barcelone ou à Monaco. »
Cette lucidité tranche avec les discours triomphalistes et confère une crédibilité accrue aux propos d’Alpine.
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Gasly vise le peloton de tête, Colapinto confirme sa montée en puissance
Pierre Gasly ne cache pas ses ambitions. « Personnellement, je veux me rapprocher de ces équipes de tête. Ce n’est pas quelque chose qui se produira en l’espace d’un mois », a-t-il admis avec réalisme. L’avantage du moteur Mercedes ? Une source d’inquiétude en moins. « Nous savons que nous n’avons pas à nous préoccuper de l’unité de puissance : nous disposons du meilleur moteur disponible. Nous devons simplement nous concentrer sur notre châssis et sur notre travail. »
Gasly, dont la prolongation de contrat jusqu’en 2028 avait été annoncée en septembre 2025, a exprimé l’espoir qu’Alpine puisse commencer à mettre la pression sur McLaren et Ferrari après la pause estivale. Un objectif ambitieux, certes, mais qui reflète la nouvelle dynamique régnant à Enstone.
De son côté, Colapinto s’inscrit dans une progression logique. « Après le Japon, nous avons corrigé mon manque de rythme en apportant plusieurs modifications qui semblent porter leurs fruits à Miami. C’est très satisfaisant de voir que tout se met en place », a déclaré l’Argentin. Steve Nielsen, pour sa part, est convaincu que son pilote est « un slow burner » : « Avec du temps, une voiture plus saine et moins de contraintes, il a les armes pour atteindre le niveau attendu en Formule 1. »
Le moteur Mercedes : bien plus qu’un simple changement de fournisseur
L’abandon du moteur Renault — après 48 années de présence en Formule 1, dont la dernière course disputée à Abu Dhabi le 7 décembre 2025 — dépasse le simple cadre technique. C’est toute une philosophie qui a été repensée.
L’unité de puissance Mercedes bénéficie d’un avantage bien documenté en 2026 : une technique de dilatation thermique permettant d’augmenter le taux de compression et, partant, la puissance en course, tout en respectant les règles. La FIA a confirmé que seule la mesure à froid était valide, légitimant ainsi ce dispositif. Les estimations évoquent un gain potentiel de 10 à 13 chevaux, soit environ 0,3 à 0,4 seconde au tour selon les circuits.
Comme le résume Gasly, le moteur Mercedes est « idéalement positionné pour la réglementation 2026 ». En se libérant du fardeau d’un programme motoriste sous-performant, Alpine a pu recentrer l’intégralité de son potentiel sur le développement du châssis.
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Les défis à venir : Canada, Barcelone et la menace des évolutions
Alpine sait pertinemment que sa position actuelle n’est pas gravée dans le marbre. Les rivaux arrivent avec leurs packages d’évolutions, et le véritable test de la compétitivité de l’A526 ne fait que commencer. Red Bull, dont la transformation s’est amorcée à Miami avec une salve d’évolutions majeures, et McLaren, en pleine ascension, représentent des menaces bien réelles.
La route vers le Canada révèle également un défi interne : la gestion des upgrades entre les deux voitures, après que Gasly a subi un accident coûteux à Miami (1,3 million de dollars de dégâts), et la nécessité de consolider les acquis en qualifications — notamment ce problème de sous-virage à haute vitesse identifié en début de saison.
Mais Alpine dispose d’un atout majeur : la régularité. Depuis le début de la saison, face à Audi, Haas, Williams et Racing Bulls, les monoplaces bleues ont affiché un niveau de constance rarement vu à Enstone ces dernières années. C’est précisément cette régularité que l’équipe cherche à préserver.
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Alpine peut-elle maintenir cette position ou risque-t-elle de régresser ?
L’histoire invite à la prudence. En 2022, Enstone avait déjà brillé lors de la première année d’un nouveau règlement, devançant McLaren dans une guerre de développement avant de régresser progressivement. Ce cycle de sous-performance est bien connu dans le paddock.
Cependant, 2026 présente des différences fondamentales avec les cycles précédents. L’abandon du moteur maison — source chronique de retards et de frustrations — élimine une variable critique. Le nouveau simulateur Dynisma, les heures de soufflerie accumulées grâce à la dernière place en 2025, et une structure managériale stabilisée autour de Steve Nielsen constituent des fondations plus solides.
Flavio Briatore lui-même, d’ordinaire peu avare de promesses, a tenu des propos mesurés : « Je promets à tous que cette saison sera fantastique. Nous verrons ce qui se passe à la première course, mais nous croyons être compétitifs. » Si l’équipe parvient à s’installer durablement dans les deux dernières positions de Q3 et à marquer des points la plupart des week-ends, ce sera déjà un accomplissement historique pour l’ère post-Renault.
La véritable question n’est plus de savoir si Alpine peut viser le podium en 2026 — cela reste prématuré —, mais de déterminer si l’écurie a enfin brisé ce cycle de régression qui la hantait depuis tant d’années. Pour l’heure, les signaux sont plus qu’encourageants.






