Bientôt un GP de Suisse ? Pourquoi la Suisse autorise enfin les courses sur circuit après 71 ans d'interdiction - Histoire - Formule 1 FR - Formule 1 FR
Bientôt un GP de Suisse ? Pourquoi la Suisse autorise enfin les courses sur circuit après 71 ans d'interdiction
Après 71 années d'interdiction consécutives à la tragédie des 24 Heures du Mans 1955, la Suisse autorise à nouveau les compétitions automobiles sur circuit à partir du 1er juin 2026. Une décision historique pour le sport automobile européen.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
La fin d’une prohibition longue de 71 ans
C’est une page de l’histoire suisse qui se tourne. À compter du 1er juin 2026, les courses sur circuit y redeviendront légales, mettant un terme à une interdiction en vigueur depuis plus de sept décennies. Une décision qui résonne comme un écho lointain à l’une des tragédies les plus marquantes de l’histoire du sport automobile : l’accident des 24 Heures du Mans en 1955.
Depuis ce jour funeste, la Suisse était l’un des rares pays au monde à maintenir une prohibition totale des compétitions automobiles sur circuit. Une exception législative singulière, figée dans le temps par le traumatisme d’une catastrophe sans précédent.
Le drame fondateur : Le Mans, 11 juin 1955
La nuit qui bouleversa l’histoire
Le samedi 11 juin 1955, lors de la 23e édition des 24 Heures du Mans, le monde du sport automobile bascula dans l’horreur. Au 35e tour, la Mercedes-Benz 300 SLR de Pierre Levegh percuta l’arrière de l’Austin-Healey de Lance Macklin. Propulsée à plus de 200 km/h, la voiture s’éleva au-dessus du talus de protection avant d’exploser en retombant sur un muret, projetant des débris enflammés dans la foule massée en bordure de piste.
L’accident causa la mort de 84 personnes – dont celle du pilote Pierre Levegh – et blessa plus de 120 spectateurs. Ce bilan effroyable en fit, et en reste encore aujourd’hui, la pire tragédie de l’histoire du sport automobile.
Les répercussions immédiates dans le monde
Le choc fut planétaire et immédiat. Plusieurs épreuves du calendrier furent annulées dans la foulée : la manche suivante du Championnat du monde des voitures de sport au Nürburgring, ainsi que les Grands Prix de France, d’Allemagne, d’Espagne et de Suisse en Formule 1. La Suisse, profondément marquée par l’émotion, alla plus loin que les autres nations : elle inscrivit dans sa législation, à l’article 52 de la Loi fédérale sur la circulation routière, une interdiction pure et simple des courses sur circuit. Une loi adoptée en 1956, qui traversa les décennies sans jamais être remise en question.
Le Circuit de Bremgarten : le souvenir d’une époque révolue
Le temple helvétique de la Formule 1
Avant cette tragédie, la Suisse entretenait pourtant une relation glorieuse avec la Formule 1. Le Circuit de Bremgarten, niché dans les forêts aux abords de Berne, accueillit le Grand Prix de Suisse de 1933 à 1954. Long de 7,280 kilomètres, ce tracé sinueux à travers bois fut le théâtre de victoires légendaires : Nino Farina en 1950, Juan Manuel Fangio en 1951 et 1954, Piero Taruffi en 1952, ou encore Alberto Ascari en 1953.
Il convient toutefois de souligner que le circuit de Bremgarten n’était pas exempt de dangers : entre 1947 et 1954, neuf pilotes y perdirent la vie et 44 personnes furent blessées. L’édition de 1954 marqua le dernier Grand Prix de Formule 1 disputé sur le sol helvétique pendant plusieurs décennies.
Une parenthèse franco-suisse en 1982
Un Grand Prix de Suisse eut bien lieu en 1982, mais il se déroula en France, sur le circuit de Dijon-Prenois. Un accord avait alors été conclu entre le circuit bourguignon et l’Automobile Club de Suisse pour financer l’événement, la France souhaitant accueillir une seconde manche à cette époque. Cette curiosité historique illustre à quel point l’interdiction suisse semblait alors insurmontable.
Sept décennies de tentatives avortées
Des exceptions accordées au compte-gouttes
Pendant plus de soixante-dix ans, plusieurs tentatives parlementaires échouèrent à abroger cette interdiction. En juin 2007, le Conseil national vota pourtant en faveur de son abrogation – 97 voix pour, 77 contre – mais le Conseil des États refusa de ratifier le texte, enterrant ainsi la réforme.
Des dérogations ponctuelles furent néanmoins accordées pour permettre à la Formule E de s’implanter brièvement en Suisse. Zurich accueillit ainsi une épreuve en juin 2018, suivie de Berne en juin 2019, grâce à des autorisations spéciales liées au caractère électrique de ces compétitions. Ces événements marquèrent les premières courses sur circuit organisées en Suisse depuis 1955, mais elles restèrent des exceptions fragiles et non pérennes.
Le tournant de 2022
C’est finalement en 2022 que le verrou législatif céda. Au printemps, la commission des transports du Conseil national proposa une révision de la Loi fédérale sur la circulation routière, saisissant l’opportunité d’une modification plus large du texte pour s’attaquer à l’article 52. Le Conseil national approuva la révision, et le Conseil des États emboîta le pas à la fin du mois de mai 2022. Pour la première fois, les deux chambres votèrent l’abolition de l’interdiction des courses sur circuit.
Comme le souligna le conseiller national Christian Wasserfallen, artisan de cette réforme : « C’est un petit et beau succès que de voir une interdiction inutile enfin supprimée en Suisse. Je m’en réjouis. De nos jours, la sécurité ne saurait plus être invoquée pour justifier une telle prohibition, car nulle part le sport automobile n’est plus sûr pour les participants et les spectateurs que sur les circuits. »
Le 1er juin 2026 : une date historique
L’entrée en vigueur de la révision
L’ordonnance révisée entrera officiellement en vigueur le 1er juin 2026, marquant ainsi la fin effective de 71 années d’interdiction. Les courses sur circuit avec des véhicules à moteur seront désormais soumises au même régime d’autorisation que les autres compétitions motorisées sur voie publique.
Cette évolution ne se fera toutefois pas sans garde-fous. Le conseiller aux États Thierry Burkart l’avait rappelé lors des débats : « Depuis 1955, les mesures de sécurité en général et la technologie des véhicules se sont considérablement améliorées, rendant une interdiction générale injustifiée. » Les futures autorisations cantonales devront néanmoins tenir compte des exigences en matière de sécurité routière et, désormais, de protection de l’environnement.
L’opposition ne fut pas absente des débats. La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, cheffe du Département des transports, avait mis en garde : « La question se pose, à l’heure où l’on parle de protection du climat, de l’environnement, du bruit et de la durabilité, de savoir si le moment est opportun pour autoriser des compétitions sur circuit avec des véhicules à moteur thermique. »
Quelles perspectives pour le sport automobile suisse ?
Un retour de la Formule 1 en Suisse ? Peu probable
Si l’enthousiasme est palpable, les experts tempèrent les attentes les plus optimistes. Un retour de la Formule 1 en Suisse n’est pas à l’ordre du jour, et ce pour une raison simple : le pays ne dispose plus des infrastructures nécessaires pour accueillir de tels événements après sept décennies sans circuits permanents.
Le seul circuit automobile permanent actuellement en Suisse est le Circuit de Lignières, dans le canton de Neuchâtel. Géré par le Touring Club Suisse, il mesure seulement 1 350 mètres de long, avec une largeur variant entre 8 et 10 mètres et 8 virages. Autant dire que les monoplaces de Formule 1 n’y trouveraient guère leur place.
Des compétitions plus accessibles en ligne de mire
Les scénarios les plus réalistes envisagent des courses de niveau national ou international, impliquant des voitures de tourisme, des GT ou des coupes monomarques. Christian Wasserfallen évoquait lui-même la possibilité de construire un circuit multifonctionnel sur d’anciens terrains militaires ou dans des zones décentralisées : « Il s’agirait de pouvoir édifier un circuit modeste et polyvalent, utilisable pour des entraînements, des stages de sécurité routière, des essais de véhicules, des courses, des événements ou des présentations. »
Les séries électriques – DTM Electric, GT Electric, FIA ETCR – pourraient également trouver en Suisse un terrain propice, d’autant que la sensibilité environnementale y reste particulièrement marquée.
Audi et Sauber : la Suisse au cœur de la Formule 1 malgré tout
Si la Suisse n’accueillera pas de Grand Prix de Formule 1 dans un avenir proche, elle n’en demeure pas moins un acteur clé de la discipline reine. L’écurie Sauber, dont le siège est établi à Hinwil dans le canton de Zurich, est en pleine mutation depuis l’annonce en 2022 de son rachat par Audi, opérationnel à partir de la saison 2026. Comme nous l’évoquions dans notre article sur les 10 enseignements du GP de Miami 2026, l’écurie traverse une période de turbulences, mais la présence industrielle suisse en Formule 1 reste bien réelle.
La levée de l’interdiction des courses sur circuit pourrait ainsi s’inscrire dans un renouveau plus large du sport automobile en Suisse, un pays qui, malgré sept décennies d’absence sur ses propres circuits, n’a jamais cessé de contribuer à la Formule 1 depuis les paddocks et les usines.
Après 71 ans de silence moteur imposé par la loi, la Suisse tourne enfin une page. Une page douloureuse, écrite dans le sang d’un soir de juin 1955 au Mans, mais dont l’histoire peut désormais s’écrire sous de nouveaux auspices.