Alex Zanardi, double champion CART, pilote de Formule 1 et quadruple champion paralympique, nous a quittés à 59 ans. Portrait d'un homme qui a fait de la résilience son plus grand exploit, transcendant les limites du sport et de la condition humaine.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
C’est une nouvelle qui dépasse largement les frontières du sport automobile. Alex Zanardi, né Alessandro Zanardi le 23 octobre 1966 à Bologne, s’est éteint paisiblement le 1er mai, entouré des siens. Il avait 59 ans. Sa famille a annoncé son décès avec une sobriété empreinte d’émotion : « C'est avec une profonde tristesse que la famille annonce le décès d'Alessandro Zanardi, survenu soudainement dans la soirée du 1er mai. Alex s'est éteint paisiblement, entouré de l'amour des siens. »
Derrière ce communiqué discret se cache l’une des trajectoires les plus extraordinaires que le sport ait jamais engendrées. Car Alex Zanardi n’était pas seulement un pilote de course. Il était, selon la Fédération Internationale de l'Automobile, « l’un des sportifs les plus admirés, symbole intemporel de courage et de détermination ».
Des ruelles italiennes aux sommets américains
Tout commence dans les artères de Castel Maggiore, en périphérie de Bologne, où un adolescent de treize ans assemble de ses propres mains son premier kart. Cette ingéniosité, ce goût de l’effort et cette soif de défi ne le quitteront plus jamais. Alex Zanardi gravit les échelons du sport automobile avec une régularité métronomique : il s’illustre en Formule 3 italienne dès 1988, monte sur les podiums et s’empare des pole positions dès 1989, avant de briller en Formule 3000, où il remporte sa première course et termine vice-champion derrière Christian Fittipaldi.
En 1991, Eddie Jordan le repère et lui offre ses débuts en Formule 1 lors des trois derniers Grands Prix de la saison. Cette même année, il inscrit son unique point en F1 au Brésil, lors d’une épreuve perturbée par un violent orage. Sa carrière dans la discipline reine se poursuit ensuite chez Minardi en 1992, puis chez Lotus en 1993 et 1994, sans toutefois lui permettre de trouver la stabilité nécessaire pour exprimer pleinement son talent.
Le souverain du CART : les titres de 1997 et 1998
C’est outre-Atlantique qu’Alex Zanardi trouve véritablement sa voie. Rejoignant l’écurie Chip Ganassi Racing en CART en 1996, il s’impose dès sa première saison comme une force de la nature : pole position lors de sa deuxième course, victoire à Portland, et titre de Rookie of the Year après avoir terminé troisième du championnat.
Mais ce n’était qu’un prélude. En 1997, Zanardi remporte cinq des dix-sept manches, dont trois consécutives, et s’adjuge son premier titre CART. En 1998, il est tout simplement intouchable : sept victoires en dix-neuf courses, quinze podiums, une domination sans partage qui lui vaut un second sacre consécutif. Au total, l’Italien signe quinze succès en CART, une série qui marquera à jamais les annales de la discipline.
Ses célébrations deviennent elles aussi légendaires. Après chaque victoire, Zanardi s’amuse à tracer des cercles parfaits avec ses pneus sur la piste — les fameux donuts —, au point d’être surnommé le « Donut King », une tradition que les pilotes américains perpétueront avec enthousiasme après lui.
Le dépassement du siècle au Corkscrew
Si l’on ne devait retenir qu’une image de la carrière américaine de Zanardi, ce serait sans conteste celle du 11 août 1996, sur le circuit de Laguna Seca, en Californie. Dans le dernier tour de la course, alors qu’il se retrouve derrière Bryan Herta, l’Italien tente l’impossible : une attaque par l’intérieur dans le Corkscrew, ce virage mythique en aveugle où la piste plonge brutalement de plusieurs mètres en quelques dizaines de mètres à peine.
Il coupe à l’intérieur, accélère au moment précis où Herta freine pour aborder la descente abrupte, et surgit tel un bolide pour s’emparer de la tête et remporter la course. Ce dépassement, entré dans la légende sous le simple nom de « The Pass », est encore aujourd’hui considéré comme l’un des plus audacieux de l’histoire du sport automobile. Des années plus tard, Romain Grosjean avouera avoir « eu l’impression d’incarner Zanardi » lors de ses propres tentatives au Corkscrew.
Le retour en F1 chez Williams, ou l’amère désillusion
Fort de ses deux titres CART, Zanardi signe un contrat de trois ans avec Williams dès juillet 1998 pour revenir en Formule 1. Sur le papier, le retour du champion fait rêver. Dans les faits, la réalité est tout autre.
La saison 1999 s’avère catastrophique pour l’écurie de Grove, qui peine à se relever après le départ de Renault. Équipé d’un moteur Supertec peu performant, Zanardi souffre particulièrement avec les pneus rainurés nouvellement introduits et ne marque aucun point, tandis que son coéquipier Ralf Schumacher en accumule 35. Après deux saisons difficiles, l’aventure Williams s’achève sans gloire, et Zanardi se retrouve sans volant pour 2001.
Pourtant, cet échec relatif n’entache en rien sa réputation. Il est humain de constater que même les plus grands peuvent être victimes de circonstances défavorables, comme en témoigne l’histoire de tant d’autres légendes de la Formule 1.
Le 15 septembre 2001 : le jour où tout bascula
Zanardi retrouve le CART en 2001, déterminé à renouer avec son meilleur niveau. Mais le 15 septembre, à seulement cinq jours des attentats du 11 Septembre qui viennent de frapper l’Amérique, se déroule au Lausitzring, en Allemagne, l’« American Memorial », une course organisée en symbole de résilience.
Dans les derniers tours, alors qu’il sort des stands, Zanardi perd le contrôle de sa monoplace et se retrouve au milieu de la piste. La voiture d’Alexandre Tagliani, lancée à 320 km/h, le percute de plein fouet. L’impact est d’une violence inouïe : la monoplace de Zanardi est disloquée dans sa partie avant. Il perd ses deux jambes — l’une au niveau du genou, l’autre au-dessus — et près des trois quarts de son volume sanguin.
Évacué en état de choc hémorragique vers l’hôpital de Berlin, il ne lui reste plus qu’un litre de sang dans le corps. Plongé dans un coma artificiel pendant quatre jours, il reçoit l’extrême-onction. Quinze opérations se succèdent. Les médecins sont stupéfaits de le voir survivre. Et pourtant, Alex Zanardi survit.
« C’était une belle journée. J’étais en vie. »
Cette phrase, prononcée par Zanardi lui-même, résume mieux que tout autre ce qui fait sa grandeur. À son réveil, sa femme Daniela lui annonce la perte de ses deux jambes. Sa réponse fuse, teintée d’une lucidité et d’une ironie désarmantes :
« Croyez-le ou non, pour moi, c’était une belle journée. J’étais en vie. Si avant mon accident j’avais croisé quelqu’un amputé des deux jambes, j’aurais pensé : « Mieux vaut mourir que de vivre ainsi. » Aujourd’hui, je réalise que l’essentiel se trouve ailleurs. »
Cette philosophie de vie — lucide, sans concession, mais empreinte d’une tendresse ironique — devient la signature d’un homme qui refuse de se définir par ses blessures. Il allie ce courage à une énergie compétitive intacte et entame alors la seconde partie de sa carrière sportive, peut-être la plus admirable.
Le retour sur les circuits : comme si de rien n’était
Dès 2003, deux ans seulement après le drame, Zanardi retourne au Lausitzring au volant d’une voiture adaptée à ses prothèses. Il boucle les treize tours qu’il n’avait pu terminer en 2001. Son meilleur temps lui aurait valu la cinquième place sur la grille de départ de la véritable course. Le message est sans équivoque : il n’est pas là pour se faire plaindre, mais pour courir.
Il enchaîne ensuite une carrière impressionnante en tourisme : le Championnat d’Europe FIA des voitures de tourisme, puis le WTCC, où il décroche une victoire mémorable à Oschersleben en 2005, suivie d’autres succès à Istanbul et Brno. Plus tard, on le retrouve en DTM, en Blancpain GT Series, et même aux 24 Heures de Daytona 2019 au volant d’une BMW M8 GTE en classe GTLM, avec des commandes entièrement adaptées à son handicap. Jens Marquardt, directeur de BMW Motorsport, déclarait alors : « C’était son vœu le plus cher de revenir en Amérique du Nord pour une grande course, et nous voulions lui offrir cette opportunité. »
Champion paralympique : une réinvention magistrale
Mais la plus grande métamorphose d’Alex Zanardi s’opère sur un vélo à main — un handbike. Ses débuts ont lieu en 2007 au marathon de New York, où il surprend tout le monde en terminant quatrième. En 2011, il remporte le marathon de New York avec un record de catégorie, puis réitère à Rome.
Aux Jeux Paralympiques de Londres 2012, il devient l’une des figures emblématiques des Jeux : deux médailles d’or (contre-la-montre et course en ligne) et une médaille d’argent au relais mixte. L’image de Zanardi soulevant son handbike au-dessus de sa tête après son titre en contre-la-montre devient l’une des photographies symboles de ces Jeux.
Aux Jeux Paralympiques de Rio 2016, il ajoute deux nouvelles médailles d’or (contre-la-montre H5 et relais mixte) et une médaille d’argent. Quatre médailles d’or paralympiques au total, sans compter ses huit titres mondiaux en handcycling, ni son record du monde de triathlon pour personnes handicapées établi en 2018 à Cervia avec un temps de 8 h 26 min 06 s. La liste est vertigineuse.
2020 : le second combat pour la vie
En juin 2020, alors qu’il participe à la course Obiettivo Tricolore sur handbike en Toscane, Zanardi percute violemment un camion. Les blessures à la tête sont gravissimes : fracture des os frontaux, traumatisme crânio-facial sévère, intervention neurochirurgicale d’urgence de trois heures. Il est placé sous assistance respiratoire.
La rééducation s’étend sur des années. En juillet 2021, Daniela Zanardi confirme que son mari « peut communiquer avec nous, mais peine encore à parler ». Pour la seconde fois de sa vie, Alex Zanardi affronte l’inimaginable avec cette détermination silencieuse qui l’a toujours caractérisé.
Un héritage universel
Alex Zanardi laisse derrière lui une œuvre sportive et humaine dont peu d’athlètes peuvent se prévaloir. Intronisé au Motorsports Hall of Fame of America en 2013, récompensé du Laureus World Sports Award pour le Comeback de l’Année en 2005, honoré sur la Motorsports Walk of Fame de Long Beach en 2022 : les distinctions n’ont jamais manqué.
Mais ce qui distingue véritablement Zanardi de ses pairs, c’est d’avoir transcendé le cadre du sport pour devenir un modèle de vie universel. Dans un univers où le sport automobile célèbre souvent la performance technique et le matériel, il a rappelé que la plus grande des machines reste l’esprit humain. Il a démontré — concrètement, sur un circuit, sur une piste cyclable, et dans une chambre d’hôpital — que les limites ne sont que des points de départ.
Comme l’écrit Total-Motorsport avec une justesse rare : « Le sport automobile a produit des pilotes plus rapides et des champions plus titrés, mais peu d’athlètes, dans quelque discipline que ce soit, ont jamais porté l’adversité avec la grâce, l’humour et la défiance qui ont fait de Zanardi un symbole bien au-delà de la course. »
Alex Zanardi nous a quittés. Mais son histoire, elle, est immortelle.