Oracle, Anthropic, Google, CoreWeave : l'IA est devenue indispensable en F1. 769 M$ investis, des systèmes agentiques qui décident en temps réel. La révolution est en marche.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
L'IA, nouveau copilote des écuries de Formule 1
Il y a encore deux ans, l'intelligence artificielle en Formule 1 relevait de l'outil de confort. Aujourd'hui, elle décide. Huit nouveaux partenariats entre écuries et entreprises d'IA ont été signés en six mois, et l'investissement technologique global du paddock a atteint 769 millions de dollars lors de la dernière saison, en hausse de 41 % par rapport à 2024. Un chiffre qui dépasse désormais tous les autres postes de dépense.
Oracle chez Red Bull Racing, Claude d'Anthropic chez Williams, Gemini de Google chez McLaren, CoreWeave chez Aston Martin : derrière chaque grande écurie du championnat, un géant de l'IA a posé ses valises. Et leur présence dépasse largement le simple logo sur la carrosserie.
Du machine learning au système agentique : deux ans ont tout changé
La Formule 1 n'est pas étrangère à la data. Depuis les années 1980, les monoplaces embarquent des systèmes électroniques de plus en plus sophistiqués. En 2018, la F1 a noué un partenariat avec AWS pour faire entrer le cloud et le machine learning dans les paddocks. Mais la bascule s'est produite bien plus récemment.
Dès 2023-2024, les modèles d'IA générative et agentique ont littéralement explosé dans le sport. Ces systèmes ne se contentent plus de répondre à des questions : ils proposent des décisions en autonomie, en croisant en temps réel des milliers de variables de course. « On est passé d'une IA basique à une approche agentique, où au lieu de simplement chercher une information, l'IA nous fournit directement des décisions », résume Jack Harington, responsable des partenariats chez Oracle Red Bull Racing.
Des données en quantité astronomique à traiter
Pour comprendre pourquoi l'IA est devenue indispensable, il faut regarder le volume de données généré. Chaque monoplace est équipée de 300 à 600 capteurs embarqués, qui produisent plus d'un million de points de données télémétriques par seconde transmis aux stands. Les équipes d'ingénieurs, aussi talentueux soient-ils, ne peuvent physiquement pas traiter cette masse d'informations en temps réel.
C'est là que les systèmes d'IA entrent en jeu. Chez McLaren, dont les progrès techniques ont été salués à Miami, le partenariat avec Google Cloud permet de faire tourner plus de 300 millions de simulations de course par saison. Red Bull et Oracle, eux, ont poussé le curseur encore plus loin : 6 milliards de simulations par Grand Prix durant la saison 2025.
Les partenariats qui reconfigurent la grille
Williams et Anthropic : Claude au cœur de la stratégie
Le partenariat entre Atlassian Williams Racing et Anthropic est sans doute le plus emblématique de cette nouvelle ère. Le modèle Claude a été intégré directement aux opérations et à la stratégie de course de l'équipe. Concrètement, il peut ingérer les mises à jour réglementaires de la FIA pour synthétiser des milliers de pages de documentation technique, analyser en temps réel la télémétrie des monoplaces, et soumettre des recommandations stratégiques avant même qu'un ingénieur ne pose la question.
Des ingénieurs d'Anthropic travaillent désormais aux côtés des stratèges de Williams. « C'est bien plus qu'un autocollant sur une voiture », explique Peter Kenyon, conseiller au conseil d'administration de Williams. « Ce que font Anthropic et notre équipe technique, c'est identifier les opportunités et les intégrer à notre organisation pour démontrer leur technologie dans la quête du retour de Williams au sommet. » Une ambition qui prend du sens quand on sait que Williams s'est récemment attaquée à ses problèmes de surpoids avec la FW48.
Red Bull et Oracle : l'IA agentique sur le mur des stands
Red Bull et Oracle entretiennent une relation qui remonte à 2022, évaluée à l'époque à environ 100 millions de dollars par saison. Ce partenariat vient d'être prolongé pour plusieurs années dans un accord multiannuel. La profondeur de leur collaboration a évolué vers ce que l'industrie appelle l'« IA agentique » : des systèmes qui ne se contentent pas d'attendre qu'on leur pose une question, mais qui remontent proactivement des solutions à mesure que les conditions de course évoluent.
Laurent Mekies, Team Principal et CEO d'Oracle Red Bull Racing, ne cache pas l'importance stratégique de ce partenariat : « Nous nous appuyons sur l'expertise d'Oracle pour nous aider à comprendre et optimiser d'innombrables variables avec une précision et une vitesse supérieures à la concurrence. »
McLaren et Google : 300 millions de simulations par saison
McLaren a opéré un virage stratégique dans sa relation avec Google, délaissant la promotion hardware Pixel au profit de Gemini, l'IA générative de Google. Google Cloud fait désormais tourner des centaines de millions de simulations de course chaque saison pour optimiser les décisions de l'équipe, de la stratégie pneumatique aux réglages aérodynamiques.
Aston Martin et CoreWeave : la puissance de calcul au service de l'aéro
Aston Martin a choisi CoreWeave, spécialiste de l'infrastructure cloud pour l'IA valorisé à 65 milliards de dollars, pour alimenter son pipeline de simulation aérodynamique (CFD). Une alliance qui symbolise la course aux ressources computationnelles que se livrent les écuries pour développer leurs monoplaces dans les limites du plafond budgétaire.
Le plafond budgétaire, catalyseur inattendu de la révolution IA
L'ironie de l'histoire, c'est que c'est précisément la mesure censée égaliser les forces en présence qui a accéléré cette course technologique. Le plafond budgétaire fixé à 215 millions de dollars par équipe pour 2026 interdit aux écuries de simplement « jeter plus d'ingénieurs sur les problèmes ».
L'IA résout cette équation de façon élégante : elle gère les vérifications de conformité réglementaire, les simulations aérodynamiques et les ajustements de stratégie en temps réel, plus rapidement et à une fraction du coût humain. Les ingénieurs seniors peuvent ainsi se concentrer sur des tâches à plus haute valeur ajoutée. C'est cette synergie entre contrainte budgétaire et efficacité de l'IA qui a transformé ces partenariats en nécessité compétitive absolue.
Le règlement 2026, la plus grande révolution technique qu'ait connue la F1 depuis plus d'une décennie, amplifie encore cet effet. Nouveaux groupes propulseurs hybrides portant la part électrique à 50 % (contre 20 % auparavant), aérodynamique repensée, carburants durables : la complexité technique à maîtriser a explosé, rendant l'IA encore plus précieuse. Comme le note Lewis Hamilton, « la saison 2026 représente un défi énorme pour tout le monde, probablement le plus grand changement réglementaire de ma carrière ».
La FIA aussi adopte l'IA... pour arbitrer la compétition
La mutation ne s'arrête pas aux écuries. La FIA elle-même déploie désormais des outils d'IA pour surveiller l'application du règlement technique, l'une des questions les plus épineuses de la saison 2026. L'organisation a recruté un expert IA au poste de « directeur technique » précisément pour doter le régulateur de capacités analytiques équivalentes à celles des équipes.
Une évolution logique quand on sait que les monoplaces génèrent des volumes de données impossibles à auditer manuellement en temps réel. Cette course à l'IA entre régulateur et équipes rappelle d'ailleurs les débats récents autour des innovations aérodynamiques controversées comme les ailes d'échappement.
Une transformation profonde du métier d'ingénieur F1
Cette révolution a une conséquence directe et concrète : le métier même d'ingénieur en Formule 1 est en train de se redéfinir. Une part croissante des tâches quotidiennes est aujourd'hui déléguée à des algorithmes. L'architecture des systèmes d'information des écuries évolue elle aussi : télémétrie brute collectée localement, enrichissement des données, synchronisation vers le cloud pour des analyses approfondies. On parle désormais de quatre catégories d'utilisateurs au sein d'une écurie : les humains, les machines, les identités non humaines... et les agents d'IA.
Les enjeux pour la compétitivité sont réels et immédiats. Selon une recherche menée par l'Université de Cambridge, les équipes utilisant des stratégies basées sur l'IA auraient 23 % de chances supplémentaires de terminer sur le podium par rapport à celles qui s'appuient uniquement sur l'expertise humaine. Les équipes qui ne peuvent pas accéder — ou se permettre — les modèles d'IA de pointe risquent de prendre du retard non seulement sur les décisions stratégiques de course, mais aussi sur le développement de la voiture tout au long d'une saison.
Comme le formule Adam Lewis, analyste chez Ampere Analysis : « Ces entreprises blue-chip utilisent la Formule 1 comme rampe de lancement pour leurs produits d'IA. » Pour les écuries, l'équation est symétrique : l'IA est devenue la pièce maîtresse pour prétendre au podium. En à peine deux ans, les règles de la compétition ont été réécrites.