Deux DNS consécutifs : Piastri inscrit son nom dans l’histoire par la petite porte
Certains records s’écrivent à l’encre noire, et l’on s’en passerait volontiers. Oscar Piastri vient d’en établir un qui marquera durablement les annales de la Formule 1, pour des raisons que nul pilote ne souhaiterait endosser : l’Australien est devenu le premier depuis Bruce McLaren en 1969 à aligner deux DNS (Did Not Start) consécutifs. Après Melbourne puis Shanghai, Piastri n’a pas disputé le moindre tour de Grand Prix lors de cette saison 2026. Zéro point au classement, deux qualifications prometteuses réduites à néant.
Pour saisir l’ampleur de ce précédent, il faut remonter plus d’un demi-siècle en arrière. En 1969, Bruce McLaren – fondateur de l’écurie qui porte son nom – avait connu un sort identique lors des Grands Prix des États-Unis et du Mexique. Deux courses, deux non-départs. Piastri rejoint ainsi un club des plus fermés, et des moins enviables.
Melbourne : 100 kilowatts de trop, un enchaînement fatal
Le Grand Prix d’Australie 2026 s’annonçait comme une fête. Piastri, cinquième sur la grille, s’élançait devant son public, dans le pays qui l’a vu grandir. Pourtant, dès le tour de reconnaissance, tout a basculé. À la sortie du virage 4 d’Albert Park, la McLaren MCL40 a soudainement délivré 100 kilowatts de puissance supplémentaires, une surcharge inattendue pour le pilote.
Piastri a lui-même détaillé l’enchaînement des événements : « J’ai reçu environ 100 kilowatts de puissance en excès, ce qui n’est pas négligeable. Au moment du passage de vitesse, la voiture a perdu toute adhérence. J’étais déjà sur le vibreur, et la conjonction de ces facteurs a malheureusement produit le résultat que l’on connaît. C’est cette partie qui est la plus difficile à accepter. »
Andrea Stella, directeur de l’écurie McLaren, a apporté un éclairage technique sur l’incident : « Il y a eu un surplus de couple au moment du changement de rapport, un phénomène en partie prévisible selon le comportement de l’unité de puissance. Lors des essais, nous avions peut-être observé des situations comparables, mais sans la combinaison de pneus froids et du vibreur, qui a aggravé ces incohérences dans le déploiement de la puissance. »
Résultat : la McLaren a terminé sa course dans le mur, mettant un terme prématuré à l’épreuve à domicile. « C’est évidemment d’autant plus décevant », a reconnu Piastri, conscient de la portée symbolique de l’incident devant son public. Une caméra de surveillance d’un riverain a même capturé le crash, une anecdote qui témoigne de l’impact médiatique de l’événement.
Shanghai : une défaillance électronique sans appel
Si l’épisode australien comportait une part de responsabilité humaine, celui de Shanghai a révélé une faille purement mécanique et systémique. Environ une heure avant le départ du Grand Prix de Chine, McLaren a détecté une panne électronique sur la voiture de Lando Norris. Les mécaniciens ont démonté le plancher pour inspecter plusieurs composants. Malgré l’optimisme affiché par l’équipe, Norris n’a jamais pu quitter les stands pour le tour de formation.
Moins de dix minutes avant le tour de mise en grille, un second problème a été identifié sur la monoplace de Piastri. Impossible de démarrer la MCL40 depuis la ligne de départ. Les deux pilotes McLaren sont restés cloués au garage, contraints d’assister en spectateurs à une course qu’ils avaient pourtant qualifiée en cinquième et sixième positions.
Il s’agit d’une première dans l’histoire de l’écurie : jamais McLaren n’avait aligné zéro voiture au départ d’un Grand Prix. La situation est d’autant plus alarmante que les tensions entre McLaren et son motoriste Mercedes s’intensifient autour du partage des données techniques, Stella ayant admis que les discussions sur la transparence des informations relatives aux unités de puissance se poursuivaient depuis des semaines sans progrès significatif.
Le précédent Bruce McLaren : 1969, une époque révolue
Pour trouver un précédent aussi marquant, il faut plonger dans les archives de la saison 1969. Bruce McLaren, pilote et fondateur de l’écurie éponyme, avait alors manqué deux départs consécutifs lors des Grands Prix des États-Unis et du Mexique. L’homme qui avait donné naissance à l’une des équipes les plus emblématiques de l’histoire de la F1 avait connu le même sort amer que son pilote, cinquante-sept ans plus tard.
Il est frappant que ce soit précisément au sein de l’écurie McLaren que ce phénomène se reproduise. L’histoire de la discipline regorge de coïncidences troublantes, mais celle-ci dépasse le cadre de l’anecdote : elle souligne la nature impitoyable d’un sport où la fiabilité reste un critère aussi déterminant que la performance pure.
L’impact sur le championnat : zéro point, zéro tour parcouru
Les conséquences sportives sont lourdes. Piastri n’a pas bouclé un seul tour de Grand Prix lors de cette saison 2026. Qualifié cinquième en Australie et sixième en Chine, il aurait pu engranger des points précieux lors de ces deux épreuves. Au lieu de cela, son compteur affiche un zéro sans appel.
Le contexte rend la situation encore plus amère. Après avoir perdu le titre mondial 2025 face à son coéquipier Lando Norris – effaçant une avance de 34 points après Zandvoort –, Piastri avait besoin d’un début de saison stable et constructif. Ces deux DNS consécutifs l’ont au contraire plongé dans un retard abyssal dès les premières courses d’un calendrier désormais réduit à 22 Grands Prix, après l’annulation des épreuves de Bahreïn et d’Arabie saoudite en raison du conflit au Moyen-Orient.
Piastri tente de relativiser : il a souligné n’avoir que deux points de retard sur son total à ce stade de la saison précédente. Mais il a reconnu que le crash australien était « bien plus embarrassant » que tout ce qu’il avait connu en 2025. La blessure du titre perdu reste vive, et ces nouveaux déboires n’arrangent rien.
McLaren sous pression : une crise de fiabilité préoccupante
Au-delà du cas Piastri, c’est toute l’organisation McLaren qui se retrouve sous les feux de la critique. Les problèmes de fiabilité de la MCL40 sont apparus dès les essais hivernaux : lors des tests pré-saison à Bahreïn, une défaillance technique avait été détectée sur le châssis, nécessitant une période de stabilisation. Lors du shakedown de Barcelone, une panne du système de carburant avait écourté la journée de Piastri.
Ces signaux d’alerte n’ont pas été suffisamment pris en compte avant le début du championnat. La complexité des nouvelles réglementations 2026, avec leur répartition 50-50 entre puissance électrique et thermique, amplifie considérablement les risques de défaillances. La gestion de la batterie est devenue un enjeu stratégique et technique central, et McLaren semble encore chercher ses marques avec son unité de puissance Mercedes.
Stella a également reconnu que la MCL40 souffre d’un déficit d’appui aérodynamique et d’efficacité, la voiture générant trop de traînée pour la charge qu’elle produit. Les correctifs sont en cours, et les prochains Grands Prix – à commencer par Miami début mai – seront décisifs pour évaluer la capacité de l’équipe à surmonter cette crise.
Piastri : la résilience comme seule issue
Face à cette accumulation de déconvenues, le pilote australien fait preuve d’une solidité mentale que son directeur d’écurie ne manque pas de saluer. « Oscar est quelqu’un de très résilient », a déclaré Andrea Stella. « Il va tirer parti de cette situation pour se concentrer davantage et renforcer sa détermination. Nous formons une équipe, dans les bons comme dans les mauvais moments. »
Piastri a assumé sa part de responsabilité dans l’incident australien sans chercher à minimiser les défaillances techniques : « Il y avait des pneus froids, le vibreur en sortie de virage, et 100 kilowatts de plus que prévu. Mis bout à bout, c’est le résultat que nous avons obtenu. » Cette lucidité, couplée à la pression accumulée depuis la fin de saison 2025, forge un état d’esprit particulier chez un pilote qui n’a plus droit à l’erreur.
Un record historique indésirable, une écurie en proie à une crise de fiabilité, un championnat qui s’emballe sans lui : Oscar Piastri affronte en 2026 un début de saison cauchemardesque. Mais comme Bruce McLaren avant lui – qui avait su rebondir après ses propres déconvenues –, l’Australien devra puiser dans ses ressources pour transformer cette adversité en force motrice. La saison est encore longue, et la route vers la rédemption passe par Miami.






