Mick Doohan monte au créneau contre Alpine
Il a gardé le silence pendant de longs mois. Mais Mick Doohan, le légendaire champion du monde MotoGP et père de Jack, a finalement décidé de parler. Dans une interview accordée au média espagnol Marca, il a lâché ce qu'il pense de la façon dont Alpine a traité son fils : "C'était injuste. Injuste dès le début."
Des mots qui résonnent fort dans le paddock, et qui relancent le débat sur la gestion chaotique de l'écurie française ces dernières années.
Une carrière F1 avortée en six courses
Rappelons les faits. Jack Doohan, produit de l'Alpine Academy depuis 2022 et premier pilote de cette filière à être promu en Formule 1, a fait ses débuts à Abu Dhabi en fin de saison 2024, en remplacement d'Esteban Ocon. Nommé pilote titulaire à temps plein pour 2025 aux côtés de Pierre Gasly, son aventure n'aura duré que six Grands Prix.
Après un accident à Melbourne et une accroche avec Liam Lawson au premier virage de Miami, Alpine a tranché. Franco Colapinto, pilote de réserve argentin recruté depuis Williams, a pris sa place dès le Grand Prix d'Émilie-Romagne à Imola. Le tout sous la houlette d'un Flavio Briatore qui n'avait pas caché ses ambitions musclées pour redresser l'équipe.
Une décision prise avant même le coup d'envoi
C'est là que le bât blesse, et que les propos de Mick Doohan prennent tout leur sens. Selon lui, le sort de Jack était scellé avant même le départ de la saison 2025 : "Oui, c'était injuste dès le début. Ils avaient décidé de remplacer un pilote — Jack — avant même le début de la saison. Et, en gros, c'était terminé avant même d'avoir commencé."
Il ajoute, amer : "Mon fils avait un contrat à long terme, il était le premier junior d'Alpine à arriver en F1 dans l'équipe. Il était clair, pour des raisons que je ne peux pas dire, qu'une autre direction a été prise. Et c'est tout."
Briatore, l'architecte du changement
Derrière cette décision, un homme : Flavio Briatore. Le conseiller exécutif d'Alpine, qui a repris les rênes après la démission d'Oliver Oakes survenue le même jour que l'annonce du remplacement de Doohan, a justifié le changement comme une "évaluation équitable" des pilotes en vue de la saison 2026 et de son nouveau règlement technique.
"Je crois qu'à un moment donné avec Jack, c'était très difficile, et c'était difficile pour Jack aussi. Nous avions la possibilité d'avoir Franco dans l'équipe et nous avons essayé d'effectuer un changement, pour voir si c'était mieux pour l'équipe, si c'était mieux pour Franco. L'équipe doit trouver le meilleur moyen possible d'être compétitive", a-t-il déclaré.
L'homme qui se vante volontiers d'aimer "licencier des gens" lorsqu'ils ne remplissent pas leur mission — comme il l'a confié dans Drive to Survive — n'a visiblement pas fait de sentiment. Briatore a d'ailleurs été récemment cité dans un tout autre contexte médiatique : l'affaire Epstein et les documents déclassifiés.
Colapinto : 20 millions de dollars et un contrat de cinq ans
Le véritable enjeu derrière cette affaire est aussi profondément commercial. Franco Colapinto n'est pas simplement un pilote talentueux : il est une machine à générer des sponsors, fort d'une popularité explosive en Amérique du Sud. Certaines sources évoquent jusqu'à 20 millions de dollars déboursés pour s'attacher ses services.
Selon les informations disponibles, l'accord entre Alpine et Williams porte sur cinq ans, ce qui donne à l'écurie d'Enstone le contrôle total de l'avenir du jeune Argentin de 21 ans. Briatore lui-même estime que Colapinto peut rester en Formule 1 "pendant au moins 15 ans" s'il réalise son potentiel.
Un pari énorme... qui s'est pourtant soldé, lui aussi, par zéro point sur l'ensemble de la saison 2025. Doohan et Colapinto ont en effet été les seuls pilotes de la grille à terminer l'année sans marquer le moindre point — ce qui relativise les arguments sportifs mis en avant par la direction alpine.
Des conditions de travail dénoncées
La communauté du paddock n'a pas manqué de réagir à la situation de Jack Doohan. Isack Hadjar, lui-même rookie en 2025, a témoigné de la pression exercée sur l'Australien : "Même avant le début de la saison, la situation semblait déjà un peu tendue. Étant dans la même situation, étant également un rookie, c'est vraiment difficile, surtout au premier quart de la saison."
Oliver Bearman a, lui, été encore plus direct : "Je pense qu'il est très difficile, dans une telle situation, de gérer la pression qui pèse sur vous dès la première course. Je ne peux qu'imaginer que c'est une situation horrible, et je pense que le traitement qu'il a reçu était très injuste."
Après son éviction, Doohan n'a vu son rôle de réserviste que très marginalement exploité : peu d'essais, travail en simulateur limité, présences ponctuelles sur certains Grands Prix. Puis, en fin d'année 2025, il a été informé par Briatore qu'il n'y aurait pas de renouvellement de contrat, même en tant que réserviste, laissant la place à Paul Aron pour 2026.
Une porte de retour fermée, des tentatives avortées
L'histoire aurait pu connaître un dénouement différent. Selon The Race, Jack Doohan avait pour projet de récupérer son baquet pour les trois dernières courses de la saison 2025, à condition de pouvoir apporter un sponsoring à l'équipe et si les difficultés de Colapinto persistaient. Plusieurs sources internes à Alpine lui auraient laissé entendre que la manœuvre était envisageable. Elle n'a finalement pas eu lieu.
Côté piste, Doohan avait également tenté sa chance en Super Formula, participant aux essais de pré-saison à Suzuka avec Kondo Racing. Mais trois accidents à la chicane de Degner 2 ont compromis son roulage, et les négociations avec l'équipe japonaise ont finalement échoué sur des désaccords techniques.
Cap sur Haas et l'avenir en Formule 1
Malgré ces déconvenues, ni Jack ni son père ne baissent les bras. Jack Doohan a rejoint Haas F1 en tant que pilote de réserve pour 2026, une nouvelle base depuis laquelle il espère prouver sa valeur et revenir en tant que titulaire.
"La Formule 1 est mon objectif ultime, et en ce moment j'ai encore une bonne chance, pas juste un espoir. J'ai la possibilité de me battre pour y revenir", a-t-il déclaré. Son père abonde dans ce sens, en espérant que Haas sera "plus engagé envers les contrats" qu'Alpine ne l'a été.
Des activités en endurance sont également dans les cartons — l'ELMS voire les 24 Heures du Mans — pour maintenir sa compétitivité, dans l'attente d'une opportunité en Formule 1. À noter d'ailleurs que l'Alpine elle-même mise sur l'endurance avec Victor Martins qui vise la victoire au Mans 2026.
Alpine face à ses propres contradictions
L'affaire Doohan met en lumière les contradictions profondes qui traversent Alpine. L'écurie française, qui avait pourtant construit une académie de pilotes pour former ses propres talents, a sacrifié son premier produit sur l'autel du marketing et de l'impatience. La A526 présente par ailleurs des problèmes techniques majeurs qui compliquent davantage la donne sportive en 2026.
La saison 2025 n'a rapporté aucun point du côté de la deuxième Alpine, que ce soit avec Doohan ou Colapinto. Ce bilan cinglant interroge sur la pertinence de décisions pilotées davantage par des logiques financières que par des considérations purement sportives.
Mick Doohan a conclu avec une phrase qui résume tout : "Mon fils avait un contrat à long terme. Il était le premier. Et il était clair qu'une autre direction a été prise." Dans le monde impitoyable de la Formule 1, les talents formés maison ne sont jamais à l'abri — surtout quand un chèque à plusieurs dizaines de millions de dollars attend dans l'antichambre.






