Affaire Epstein : les documents déclassifiés évoquent Ecclestone, Stroll, Briatore ou encore Todt. Analyse rigoureuse des faits et de leurs implications pour la F1.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
Quand les dossiers Epstein éclaboussent l’univers de la Formule 1
Le 30 janvier 2026, le ministère américain de la Justice a rendu publics des milliers de documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein. Pas moins de 3,5 millions de fichiers ont ainsi été mis en ligne, conformément à l’Epstein Files Transparency Act, adopté à l’unanimité par le Sénat américain et promulgué par Donald Trump en décembre 2025. Parmi les noms qui émergent de cette masse documentaire figurent plusieurs personnalités éminentes du monde de la Formule 1.
Il convient de le souligner d’emblée : figurer dans ces documents ne constitue en rien une preuve de culpabilité. Comme l’a rappelé la journaliste d’investigation Julie K. Brown, le carnet d’adresses d’Epstein était avant tout un répertoire étendu, regroupant aussi bien des célébrités que des prestataires de services ordinaires. Néanmoins, l’ampleur du réseau révélé suscite des interrogations légitimes sur les cercles d’influence au sein desquels évoluait le sport automobile.
Bernie Ecclestone : un colis, une tentative d’acquisition de Silverstone
L’ancien dirigeant du Groupe Formula One, Bernie Ecclestone, est sans conteste la figure la plus marquante de la F1 mentionnée dans ces dossiers. Les documents révèlent qu’Epstein lui a expédié un colis en juillet 2001. Plus intrigant encore : une décennie plus tard, le nom d’Ecclestone apparaît dans des échanges de courriels relatifs à une tentative d’Epstein de constituer un consortium pour racheter le circuit de Silverstone.
Dans cette opération, Epstein aurait joué les intermédiaires pour un groupe d’investisseurs dirigé par le New-Yorkais David Mitchell, incluant notamment Todd Boehly, actuel président du club de Chelsea. Aucun élément ne permet cependant d’établir qu’Ecclestone était informé du rôle joué par Epstein dans cette démarche. Par ailleurs, Ecclestone a déjà été condamné dans une affaire distincte : en 2022, il avait plaidé coupable pour fraude fiscale et accepté de verser plus de 803 millions de dollars.
Lawrence Stroll : des liens dans les milieux de la mode et des affaires
Lawrence Stroll, propriétaire de l’écurie Aston Martin F1, est également cité dans les fichiers déclassifiés. Les documents indiquent qu’il a reçu un colis d’Epstein en janvier 2002. Un courriel de son ex-épouse, Claire-Anne Stroll, adressé à Ghislaine Maxwell et daté du 6 février 2002, évoque une visite de cette dernière à leur résidence de Mustique, aux Grenadines : « Votre passage à Mustique nous a enchantés, et nous regrettons de ne pas avoir pu découvrir votre ‘Trésor pirate du Petit Saint-Jeff’. Chloé en a été très déçue. Merci infiniment pour la magnifique photographie de Lawrence et Chloé. »
En 2003, des échanges de courriels révèlent que Stroll était convié à un dîner organisé par Epstein à New York. Selon un porte-parole, il n’y a pas assisté. En 2014, on retrouve Epstein s’enquérant auprès de son pilote de l’éventuel intérêt de Stroll pour la vente d’un avion.
La position officielle de l’entourage de Stroll est sans équivoque : « Les trajectoires de Lawrence et Claire-Anne Stroll ont croisé celles de Jeffrey Epstein à quelques reprises, dans les milieux des affaires et de la mode, en raison des liens qu’Epstein entretenait avec Leslie Wexner, magnat américain de la mode et propriétaire de The Limited et Victoria’s Secret. » Le porte-parole ajoute qu’« aucun membre de la famille Stroll ne s’est jamais rendu sur l’île d’Epstein ».
Le directeur d’Alpine, Flavio Briatore, est mentionné dans plusieurs échanges de courriels entre 2005 et 2010. Sa première apparition remonte à avril 2005, alors qu’il dirigeait l’écurie Renault : il aurait laissé un message à Epstein pour l’informer d’un passage à New York en juin. En 2010, Epstein évoque une éventuelle transaction immobilière avec Briatore, et quelques semaines plus tard, il reçoit un courriel indiquant que ce dernier souhaite le rencontrer. Dans sa correspondance, Epstein le désignait comme son « ami italien ».
Le lien social entre Briatore et Epstein est également évoqué par l’ex-mannequin britannique Naomi Campbell, qui aurait déclaré que Briatore le lui avait présenté lors de sa fête d’anniversaire pour ses 31 ans. Interrogé par Front Office Sports, un porte-parole d’Alpine a simplement déclaré que « cette affaire ne concerne pas l’équipe », refusant tout commentaire supplémentaire.
Jean Todt, Eddie Irvine, David Coulthard : d’autres noms du paddock
L’ancien président de la FIA, Jean Todt, apparaît également dans les documents. Son nom est mentionné pour la première fois dans un échange de 2013 entre Epstein et un diplomate français, Olivier Colom, qui lui demande s’il connaît Todt. Quatre ans plus tard, en 2017, Todt écrit lui-même à Epstein : « Ravi de faire votre connaissance par l’entremise de notre ami commun Terje » — en référence à Terje Rød-Larsen, ancien diplomate norvégien. Peu après, Epstein mentionne dans un courriel que Todt a visité sa demeure, le qualifiant de « singulier ».
L’ancien pilote de Ferrari, Eddie Irvine, avait quant à lui reconnu en 2020 figurer probablement dans le carnet d’adresses d’Epstein, admettant avoir connu et fréquenté Ghislaine Maxwell à plusieurs reprises aux États-Unis. Les documents révèlent que Maxwell organisait des services pour Irvine, notamment une demande de billets de dernière minute pour un concert de Dave Matthews en 2003.
Enfin, David Coulthard, ancien pilote et désormais consultant pour Red Bull, est cité dans un échange de courriels avec l’ex-pilote NASCAR Brian Vickers. Coulthard aurait facilité l’hébergement de « partenaires commerciaux » de Vickers lors du Grand Prix de Monaco 2012, partenaires qui auraient été liés à Epstein. Aucun élément ne permet toutefois d’affirmer que Coulthard connaissait l’identité réelle de ces interlocuteurs.
Ce que révèlent réellement les documents : une distinction fondamentale
Les juristes ayant analysé les fichiers déclassifiés s’accordent sur un point essentiel : la présence d’un nom dans les dossiers Epstein ne saurait être interprétée comme une preuve de complicité dans les crimes qui lui sont reprochés. Les conclusions du FBI en 2019, déclassifiées en 2026, précisent d’ailleurs que les éléments saisis chez Epstein n’ont directement impliqué que lui-même et sa complice, Ghislaine Maxwell.
Comme l’explique Julie K. Brown, la journaliste dont les investigations ont contribué à révéler l’affaire : « Ce que l’on appelle ‘la liste’ n’est en réalité qu’un répertoire téléphonique. Chaque fois qu’Epstein ou Maxwell rencontraient une personnalité influente, ils en notaient les coordonnées. Cela ne signifie en aucun cas que toutes ces personnes étaient ses clients. » Les documents reflètent avant tout l’étendue du réseau social d’un homme qui évoluait dans les sphères les plus élevées de la finance, de la politique, du divertissement et du sport.
La F1, un terrain propice aux réseaux d’influence
Le monde de la Formule 1 rassemble, par nature, des milliardaires, des dirigeants de grands constructeurs automobiles et des partenaires de marques de luxe — un environnement que Jeffrey Epstein cherchait précisément à infiltrer pour étendre son réseau. Comme l’a souligné Yahoo Sports en février 2026 : « Aucun sport n’entretenait peut-être des liens aussi étroits avec Jeffrey Epstein que la Formule 1. »
Pourtant, ni la FIA, ni Liberty Media, ni les écuries concernées n’ont publié de communiqué officiel sur le sujet. Aston Martin n’a émis aucune déclaration collective, Alpine a éludé les questions, et la FIA s’est murée dans un silence institutionnel. Cette absence de réaction soulève une question cruciale : le sport automobile dispose-t-il de mécanismes suffisants pour auditer les relations personnelles de ses propriétaires d’écuries et de ses dirigeants ?
Plusieurs observateurs plaident pour un renforcement des dispositifs de gouvernance, notamment dans la procédure d’agrément des actionnaires et propriétaires d’écuries. D’autres scandales ont ébranlé le paddock par le passé — le Crashgate impliquant Briatore en est un exemple marquant —, mais les affaires extra-sportives de cette envergure restent inédites pour la discipline.
Ce qu’il faut retenir
Les révélations des dossiers Epstein concernant la Formule 1 s’inscrivent dans un contexte plus large, celui d’un réseau ayant touché les élites mondiales dans tous les domaines. Pour les personnalités de la F1 concernées, aucune accusation formelle n’a été portée à ce jour. Les échanges documentés relèvent essentiellement de relations sociales ou commerciales ponctuelles, dans des cercles où la fréquentation d’Epstein était, avant ses premières condamnations, monnaie courante parmi les ultra-riches.
Cela ne signifie pas pour autant que ces révélations sont dénuées de conséquences. L’affaire agit comme un révélateur des zones d’ombre qui persistent dans la gouvernance d’un sport où la concentration de richesse et de pouvoir coexiste souvent avec une certaine opacité quant aux relations personnelles de ses acteurs clés. Alors que la Formule 1 poursuit sa professionnalisation et attire un public toujours plus large, ces questions de transparence et d’intégrité méritent d’être posées — avec rigueur et sans amalgame.