Certaines courses transcendent le sport. Elles deviennent des instants où un homme repousse les limites du possible pour accomplir ce qu’aucun autre n’aurait pu réaliser. Le 24 mars 1991, sur le circuit d’Interlagos à São Paulo, Ayrton Senna livra l’une des performances les plus extraordinaires de l’histoire de la Formule 1. Trente-cinq ans plus tard, cette victoire continue de provoquer des frissons d’admiration.
La malédiction enfin brisée
Avant ce dimanche de mars 1991, Ayrton Senna portait un fardeau particulier. En sept tentatives, il n’avait jamais réussi à s’imposer lors de son Grand Prix national. Une ironie cruelle du destin pour celui qui était déjà double champion du monde (1988 et 1990) et comptait vingt-sept victoires à son palmarès.
Pire encore, son grand rival, Alain Prost, s’y était imposé à six reprises — en 1982, 1984, 1985, 1987, 1988 et 1990. Chaque victoire du Français à Interlagos était une épine supplémentaire plantée dans le cœur du Brésilien. Le mercredi précédant la course, Senna avait assisté au baptême à son nom du circuit de karting d’Interlagos, là où tout avait commencé. « Comptez sur moi pour combler cette lacune dès dimanche ! » avait-il lancé à la foule. Son trente-et-unième anniversaire, célébré le 21 mars, avait donné lieu à un geste rare : Bernie Ecclestone lui avait offert un cadeau, une faveur que le patron de la F1 n’avait jamais accordée à aucun autre pilote.
Une course sous haute tension climatique
Le mois de mars 1991 fut particulièrement éprouvant à São Paulo. Des pluies diluviennes s’abattaient sur la métropole, transformant les rues en torrents boueux et paralysant la circulation pendant plusieurs jours. Le dimanche de la course, les conditions au-dessus d’Interlagos restaient menaçantes, mais le départ fut donné sur une piste sèche, devant des dizaines de milliers de supporters brésiliens en liesse.
Senna avait décroché sa cinquante-quatrième pole position la veille, bouclant un tour magistral en 1 min 16 s 392 (à 203,817 km/h de moyenne), devançant de quatre dixièmes les Williams de Nigel Mansell et Riccardo Patrese. Au départ, il s’envola pour prendre la tête, construisant une avance de trois secondes dès le huitième tour. Pourtant, à soixante-et-onze tours de l’arrivée, personne ne pouvait imaginer le calvaire qui l’attendait.
Le génie face à l’impossible mécanique
Tout bascula à partir du soixantième tour. La boîte de vitesses de la McLaren MP4/6 commença à rendre l’âme. Senna perdit d’abord le quatrième rapport, puis le cinquième, puis le troisième. Contraint de rester en sixième vitesse pour les sept derniers tours, il se retrouva dans une situation proprement inimaginable.
Privé de frein moteur, il ne pouvait plus décélérer qu’avec les freins, sans possibilité de rétrograder dans les virages lents. Senna décrivit lui-même cette épreuve avec une précision saisissante : « C’était complètement fou. J’ai décidé de rester en sixième et de ne plus en bouger. Je ne savais plus quoi faire. D’ordinaire, je freine la voiture en jouant sur les freins autant que sur la boîte. Là, c’était impossible. Imaginez : passer de 300 à 70 km/h uniquement avec les freins, avec le moteur qui poussait et me faisait dévier de la trajectoire idéale. »






