Alpine F1 au cœur d’une métamorphose historique
Jamais, depuis son rebranding en 2021, l’écurie d’Enstone n’avait suscité autant de remous en dehors des circuits. Au printemps 2026, deux annonces convergentes, d’une portée considérable, agitent le paddock : Mercedes serait devenu le favori pour acquérir les 24 % détenus par le fonds américain Otro Capital au sein d’Alpine F1, tandis que la maison de luxe Gucci s’apprêterait à devenir le nouveau sponsor titre de l’équipe française dès 2027. Si ces deux dossiers aboutissaient de concert, ce serait une véritable révolution stratégique qui s’esquisserait pour l’écurie aux couleurs azurées.
Derrière ces mouvements, deux noms reviennent avec insistance : Luca de Meo et Flavio Briatore. Deux Italiens, deux visions complémentaires, qui ont conjointement façonné la nouvelle Alpine et semblent aujourd’hui en passe d’achever leur œuvre.
Mercedes dans la course pour les parts d’Otro Capital
Une participation estimée à 720 millions de dollars
En juin 2023, le groupe Otro Capital – accompagné de RedBird Capital Partners et de Maximum Effort Investments – avait acquis 24 % du capital d’Alpine Racing Ltd pour la somme de 233 millions de dollars. Cet investissement avait alors valorisé l’écurie à environ 900 millions de dollars. Trois ans plus tard, la Formule 1 a connu une croissance exponentielle : Alpine est désormais estimée à près de 3 milliards de dollars, portant la valeur théorique de cette participation à quelque 720 millions de dollars. Otro Capital a logiquement décidé de céder ses parts.
Plusieurs acquéreurs potentiels se sont manifestés. Christian Horner, l’ancien directeur de Red Bull, avait longtemps été considéré comme le favori, à la tête d’un consortium incluant MSP Sports Capital. Un milliardaire américain, Steve Cohen, propriétaire des Mets de New York, aurait même proposé une offre dépassant les 600 millions de dollars. Cependant, la donne a changé lorsque Mercedes est entré dans la danse.
Mercedes : partenaire moteur, futur actionnaire ?
La logique de l’intérêt de Mercedes pour Alpine est implacable. Depuis novembre 2024, Alpine a officialisé un accord pluriannuel avec la marque à l’étoile pour la fourniture de groupes propulseurs et de boîtes de vitesses, au moins jusqu’en 2030. Le constructeur allemand n’est donc plus seulement un rival sportif d’Alpine : il en est également le motoriste. Prendre une participation dans son capital s’inscrirait comme la suite logique d’une relation déjà très étroite.
Flavio Briatore, conseiller exécutif d’Alpine, a confirmé la teneur des discussions sans équivoque : « Chaque jour apporte son lot de nouveautés. Je ne sais pas quelle est la dernière en date, mais ce que je peux affirmer, c’est que nous négocions avec Mercedes. » Il a également tenu à préciser que ces pourparlers se déroulaient avec Mercedes en tant qu’entité juridique, dissociant clairement ces échanges de toute implication personnelle de Toto Wolff.
Du côté de Brackley, la réponse officielle se veut mesurée, mais révélatrice : « Mercedes est un partenaire stratégique clé d’Alpine et nous sommes tenus informés des derniers développements. »
La dimension politique : Wolff contre Horner
Cette affaire revêt une dimension politique évidente, que le paddock n’a pas manqué de souligner. La rivalité entre Toto Wolff et Christian Horner compte parmi les plus célèbres de l’ère moderne de la Formule 1. Si Mercedes parvenait à conclure cet accord, la voie vers Alpine serait définitivement barrée à Horner. Il est difficile d’imaginer les deux hommes siégeant autour de la même table au conseil d’administration.
L’analogie avec le modèle Red Bull – qui contrôle à la fois Red Bull Racing et la Scuderia AlphaTauri, désormais Racing Bulls – a été immédiatement évoquée. Zak Brown, directeur général de McLaren, a d’ailleurs publiquement critiqué ce type de structure, estimant qu’elle génère des conflits d’intérêts et compromet l’équité sportive, appelant la FIA à légiférer. Cette dernière, justement, n’est pas restée silencieuse.
Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA, s’est exprimé à Miami avec une prudence caractéristique : « Tant que l’on ne cherche pas à prendre le contrôle d’une écurie simplement pour empêcher les autres de le faire, ou à obtenir davantage de pouvoir de vote lors de l’élaboration des règlements, cela pourrait être acceptable. » Avant d’ajouter : « Nous avons chargé nos équipes d’enquêter pour déterminer si cela est possible, autorisé, et si c’est la bonne décision à prendre. » La FIA doit rendre ses conclusions avant septembre.
Pour Renault, qui conserve 76 % du capital d’Alpine, toute transaction nécessite son aval. La nomination récente de Guillaume Rosso, responsable mondial des fusions et acquisitions du groupe, au conseil d’administration d’Alpine – en remplacement du directeur financier –, constitue un signal fort. Elle témoigne de l’importance accordée à ces discussions au plus haut niveau.
Gucci : quand le luxe s’invite sur la piste
Un sponsor titre dès 2027 ?
L’autre révélation majeure de ce mois de mai 2026 émane de GPBlog : Gucci serait sur le point de devenir le sponsor titre d’Alpine F1, avec un nom potentiel qui ne manquerait pas de marquer les esprits : Gucci Alpine Formula One Team. Le contrat actuel avec BWT (Best Water Technology) – signé pour cinq ans – arrivant à échéance fin 2026, la voie est libre pour un partenariat d’une tout autre envergure dès la saison 2027.
Les montants financiers restent confidentiels, mais GPBlog confirme que l’accord rapporterait à Alpine « des dizaines de millions » de dollars. La livrée de la monoplace pourrait également adopter les teintes emblématiques de la maison italienne, faisant d’Alpine l’écurie la plus reconnaissable – et la plus glamour – du plateau. Alpine, quant à elle, reste prudente dans sa communication officielle : « Alpine F1 Team recherche en permanence de nouvelles opportunités de partenariat. Les discussions sont toujours confidentielles et ne sont divulguées que lorsqu’elles sont confirmées et approuvées par toutes les parties. »
Luca de Meo, l’architecte de ces deux univers
Il est impossible d’évoquer le rapprochement entre Alpine et Gucci sans mentionner Luca de Meo. C’est lui qui, en arrivant à la tête de Renault en 2020, avait rebaptisé l’écurie sous le nom Alpine pour la saison 2021, faisant de la Formule 1 un vecteur de promotion pour la marque de voitures de sport haut de gamme. C’est également lui qui avait recruté Flavio Briatore comme conseiller exécutif en 2024.
En septembre 2025, de Meo a quitté Renault pour prendre la direction de Kering – le groupe de luxe français qui détient notamment Gucci, Yves Saint Laurent et Balenciaga. Comme l’indique l’analyse de BlackBook Motorsport, son départ avait alors suscité des interrogations quant à l’avenir du programme F1 de Renault. Aujourd’hui, la question se pose différemment : de Meo serait, selon plusieurs sources, le lien qui a rendu possible l’accord entre Gucci et Alpine. L’homme se trouve ainsi dans la position idéale pour réunir deux mondes qui lui sont chers : l’automobile et le luxe.
Briatore, l’exécuteur de la stratégie
Si de Meo a posé les fondations intellectuelles du projet, c’est Flavio Briatore qui en a mené la reconstruction. De retour dans le giron d’Alpine en mai 2024 en qualité de conseiller exécutif, puis aux commandes effectives de l’écurie depuis mai 2025, l’Italien a appliqué une thérapie de choc.
Réduction des effectifs d’Enstone de 25 %, fermeture des installations moteur de Viry-Châtillon, signature de l’accord moteur avec Mercedes : Briatore a fait table rase de l’héritage industriel pour bâtir une écurie plus légère, plus agile et plus compétitive. Sa décision d’adopter le moteur Mercedes – le même que celui qui propulse le champion en titre McLaren – était une initiative personnelle.
Les résultats dépassent déjà ses prévisions initiales. Briatore avait évoqué une cible située entre la sixième et la huitième place au classement des constructeurs ; Alpine occupe actuellement la cinquième position. Et les ambitions ne s’arrêtent pas là : « Cette saison est cruciale, car nous devons nous préparer pour 2026, année où nous devrons commencer à remporter des courses. » Pour 2027, l’objectif ultime est clairement affiché : se battre pour le titre mondial.
L’écurie s’appuie sur un duo de pilotes solide : Pierre Gasly, dont le contrat court jusqu’en 2028, et Franco Colapinto, qui a réalisé un week-end remarquable à Miami en décrochant une septième place. Même si l’accident de Gasly à Miami a rappelé la fragilité budgétaire de l’équipe, la dynamique générale reste indéniablement positive.
Un repositionnement premium assumé
La concomitance de ces deux dossiers – Mercedes au capital et Gucci en sponsor titre – n’a rien d’un hasard. Elle illustre une stratégie cohérente et délibérée de repositionnement d’Alpine sur le segment premium et du luxe. Renault cherche à transformer son écurie de Formule 1 en un actif de prestige international, capable d’attirer les grandes marques et les investisseurs de renom, tout en sécurisant sa compétitivité sportive grâce à la technologie moteur la plus performante du marché.
L’équation est séduisante sur le papier : la crédibilité technique de Mercedes, le prestige iconique de Gucci, l’héritage sportif d’Enstone (sept titres mondiaux avec Benetton et Renault), et l’ambition commerciale portée par de Meo et Briatore. De quoi faire d’Alpine l’une des franchises les plus attractives d’une Formule 1 dont la valeur ne cesse de s’envoler.
Il reste cependant des obstacles à surmonter. La FIA doit trancher sur la légalité d’une prise de participation de Mercedes dans une écurie cliente. Les négociations avec Otro Capital sont soumises à une échéance fixée au milieu de l’année. Et Gucci n’a, pour l’heure, rien officialisé. Mais toutes les pièces semblent s’assembler pour qu’Alpine en 2027 soit une écurie radicalement différente de celle d’aujourd’hui – plus riche, plus puissante, et peut-être enfin en mesure de rivaliser avec les plus grands.






