Mercedes dans le capital d'Alpine : Briatore se veut rassurant, mais les interrogations persistent
Flavio Briatore s’est exprimé vendredi lors de la conférence de presse de la FIA, organisée en marge du Grand Prix de Chine à Shanghai. Le conseiller exécutif d’Alpine a confirmé l’intérêt de Mercedes pour le rachat des 24 % du capital de l’écurie française, actuellement détenus par le fonds d’investissement Otro Capital, tout en minimisant les risques d’ingérence. Un discours apaisant, mais qui ne suffit pas à clore le débat.
« Normalement, dans une entreprise, 75 % décident et 25 % sont passagers. C’est la réalité », a déclaré Briatore pour justifier l’autonomie qu’Alpine conserverait dans ce scénario. Une métaphore simple, mais qui résume parfaitement la position du camp français : avec Renault contrôlant 76 % du capital, tout acquéreur minoritaire resterait, en théorie, dépourvu de pouvoir décisionnel réel.
Une transaction complexe entre plusieurs prétendants
Ce n’est pas Toto Wolff à titre personnel qui est en négociation, mais bien l’écurie Mercedes dans son ensemble – une entité partagée entre Jim Ratcliffe (INEOS), Toto Wolff, Mercedes-Benz Group et, depuis peu, George Kurtz, PDG de CrowdStrike. Briatore a été catégorique sur ce point : « Je sais que la négociation vient de Mercedes – pas de Toto, mais de Mercedes – et nous verrons bien. »
Mercedes n’est cependant pas le seul acteur en lice. « Actuellement, nous avons trois ou quatre acheteurs potentiels », a précisé Briatore. Parmi eux, Christian Horner, dont l’intérêt pour Alpine est connu depuis janvier 2026, mène un consortium concurrent. L’ancien patron de Red Bull, qui a quitté l’écurie autrichienne à l’été 2025 après plus de vingt ans à sa tête, cherche activement à retrouver une place dans le paddock – mais en tant que « partenaire, et non en tant qu’employé ».
Briatore a d’ailleurs tenu à rappeler les modalités de la transaction : « Quelqu’un doit d’abord acheter la part d’Otro, puis Renault doit accepter l’acheteur. » Le groupe au losange conserve en effet un droit de regard sur toute cession avant septembre 2026, date à partir de laquelle Otro Capital bénéficierait d’une plus grande latitude pour vendre sans nécessairement obtenir l’aval de Renault.
Une valorisation en forte hausse depuis 2023
Lorsque Otro Capital avait fait son entrée au capital d’Alpine en juin 2023, aux côtés d’investisseurs aussi inattendus que les acteurs Ryan Reynolds et Rob McElhenney, le golfeur Rory McIlroy ou encore les sportifs Anthony Joshua et Patrick Mahomes, l’écurie était valorisée à environ 900 millions de dollars. L’investissement global s’élevait alors à 233 millions de dollars pour les 24 %.
Aujourd’hui, la donne a radicalement changé. La valorisation globale d’Alpine est estimée à 3 milliards de dollars, ce qui porte mécaniquement la valeur des parts d’Otro Capital entre 1,5 et 1,86 milliard de livres sterling selon les estimations – soit environ 517 millions d’euros pour les seuls 24 %. Un retour sur investissement colossal en à peine trois ans, porté par l’envolée générale de la valeur des franchises en Formule 1.
Cette flambée des prix explique à la fois l’attractivité de la transaction pour Otro Capital et l’empressement des candidats à l’acquisition, conscients que l’accès au capital d’une écurie de F1 devient de plus en plus rare et coûteux.
Le moteur, pilier de la relation entre Mercedes et Alpine
Si Mercedes s’intéresse à Alpine, ce n’est pas un hasard. Les deux structures entretiennent déjà une collaboration technique étroite : Mercedes fournit ses unités de puissance et ses boîtes de vitesses à Alpine dans le cadre d’un contrat courant jusqu’en 2030, après qu’Alpine a abandonné son programme moteur maison à Viry-Châtillon.
Briatore avait d’ailleurs posé cette condition dès son arrivée : « Lorsque Luca de Meo parlait de me faire rejoindre l’équipe, il y avait une seule condition pour moi : avoir un moteur Mercedes-Benz. Il n’y avait pas de plan B, c’était la seule option. » Une relation de dépendance technique qui rend désormais naturelle l’hypothèse d’un rapprochement capitalistique.
Pour Mercedes, l’intérêt stratégique est multiple. En entrant au capital d’Alpine sans en prendre le contrôle, l’écurie de Brackley sécuriserait un partenaire clé, renforcerait son influence politique dans le paddock et pourrait, à terme, développer un écosystème à deux équipes comparable à celui dont bénéficie Red Bull avec Racing Bulls. Un modèle qui, à l’ère du plafond budgétaire, offre des avantages considérables : multiplication des données techniques, développement de talents, influence accrue sur la Commission F1.
La gouvernance de la FIA peut-elle prévenir les conflits d’intérêts ?
La question réglementaire reste épineuse. Jonathan Wheatley, directeur d’Audi F1, a adopté une posture sereine depuis Shanghai : « La F1 dispose d’une gouvernance très claire. Honnêtement, je ne vois aucun conflit d’intérêts ni aucune inquiétude de notre côté. Je regarde simplement la situation en mangeant du popcorn. »
Une confiance qui contraste avec les mises en garde répétées de Zak Brown, le PDG de McLaren, qui n’a jamais caché ses « grandes inquiétudes » concernant la co-propriété en Formule 1. La relation entre McLaren et Mercedes est d’ailleurs déjà source de tensions, dans un contexte où le partage d’informations entre fournisseur de moteur et écurie cliente soulève des questions d’équité sportive. Brown a toujours estimé que la co-propriété d’équipes rivales « n’existe dans aucun autre sport » et constitue une source majeure de conflits d’intérêts.
Le précédent Red Bull/AlphaTauri (désormais Racing Bulls) illustre bien ces tensions. Depuis des années, Zak Brown réclame des règles plus strictes encadrant les alliances techniques entre équipes. L’entrée de Mercedes au capital d’Alpine – même à hauteur de seulement 24 % – relancerait inévitablement ce débat, d’autant que les liens entre Mercedes et ses clients sont déjà scrutés de près.
Alpine en quête de stabilité
Pour Alpine, qui a terminé dernière du championnat des constructeurs en 2025, cette transaction représente avant tout une bouée de sauvetage stratégique. L’arrivée d’un actionnaire aussi influent que Mercedes dans son capital enverrait un signal fort au paddock quant à la solidité du projet, même si Renault demeure largement majoritaire.
Briatore a tenu à préciser son propre rôle dans ce dossier, écartant toute velléité d’investissement personnel : « Non, non, non. Je me contente d’observer la situation. Nous n’avons aucune communication avec Otro pour l’instant. Donc si quelqu’un achète les parts, nous serons très heureux. »
La situation reste donc très ouverte. Trois ou quatre candidats sont en lice, Renault a son mot à dire avant septembre 2026, et Mercedes attend de concrétiser ce qui serait l’une des opérations capitalistiques les plus significatives de l’histoire récente de la Formule 1. Un dossier à suivre de très près.






