Lors du Grand Prix du Japon 2026, Max Verstappen a expulsé un journaliste de sa conférence de presse. Damon Hill, champion du monde en 1996, analyse cette tension récurrente entre pilotes et médias, offrant un éclairage unique en tant qu’ancien pilote devenu commentateur.
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Suzuka, jeudi 27 mars 2026 : l’incident qui a embrasé le paddock
Avant même que les monoplaces n’aient effectué leur premier tour de roue lors du Grand Prix du Japon 2026, Max Verstappen a déclenché une polémique dont les répercussions ont éclipsé les débats techniques et sportifs du week-end. En ouverture de sa conférence de presse dans l’hospitalité Red Bull à Suzuka, le quadruple champion du monde a repéré parmi l’assistance Giles Richards, correspondant de Formule 1 pour le quotidien britannique The Guardian depuis plus de deux décennies. Ce qui s’est ensuivi est entré dans les annales du sport automobile :
« Sortez. Oui, sortez. » [Le journaliste quitte la salle.] « Maintenant, nous pouvons commencer. »
Un geste d’une rareté exceptionnelle dans l’univers feutré du paddock, qui a provoqué une onde de choc bien au-delà des frontières de la Formule 1.
Pourquoi ce journaliste ? Retour sur une question posée à Abu Dhabi en 2025
Pour saisir les origines de cet incident, il faut remonter au dernier Grand Prix de la saison 2025, à Abu Dhabi. Lors de la conférence de presse d’après-course, alors que Lando Norris venait de ravir le titre mondial à Verstappen pour seulement deux points, Giles Richards avait formulé la question suivante : « Max, vous avez perdu face à Lando pour seulement deux points. Avec le recul, regrettez-vous l’incident avec George Russell en Espagne ? »
Une interrogation directe, certes, mais parfaitement légitime sur le plan journalistique. À Barcelone, Verstappen avait délibérément percuté Russell lors d’un redémarrage derrière la voiture de sécurité, écopant d’une pénalité de dix secondes qui l’avait fait chuter de la cinquième à la dixième place, lui coûtant ainsi neuf points précieux. Des points qui, au soir d’Abu Dhabi, représentaient exactement l’écart le séparant du titre mondial.
Selon Verstappen, le problème ne résidait pas dans la question elle-même – qu’il affirme avoir déjà abordée « une vingtaine de fois » –, mais dans l’attitude de Richards pendant qu’il y répondait. Le Néerlandais y percevait un sourire irrespectueux, une « mauvaise intention » manifeste. De son côté, le journaliste a catégoriquement nié toute moquerie, évoquant un possible sourire nerveux face à la virulence de la réaction initiale du pilote.
Damon Hill, une voix autorisée des deux côtés de la barrière
Le hasard du calendrier a voulu que Damon Hill, champion du monde en 1996, soit présent à Suzuka cette semaine-là en qualité d’ambassadeur de l’écurie Williams, afin de célébrer le trentième anniversaire de son titre historique, remporté sur ce même circuit. Depuis treize ans, il officie comme consultant et commentateur pour Sky Sports F1, ce qui lui confère une position unique : il a vécu la relation entre pilotes et médias des deux côtés de la barrière.
Son analyse de l’incident impliquant Verstappen prend d’autant plus de poids qu’elle s’appuie sur une expérience personnelle… étrangement similaire.
En 1996, Hill a lui aussi expulsé un journaliste
À l’été 1996, en pleine course au titre mondial, Hill découvre en couverture d’Autosport un titre choc : « Has Hill been dumped? » L’article, signé Andrew Benson, suggérait que Williams avait décidé de se séparer de lui à l’issue de la saison. Hill, qui n’en avait alors aucune connaissance, a réagi exactement comme Verstappen trente ans plus tard :
« J’ai fait un Max Verstappen et j’ai dit à Andrew : tu peux sortir d’ici, et tu n’es pas le bienvenu. »
La suite lui a donné tort sur toute la ligne : entre les Grands Prix de Spa et de Monza, Frank Williams l’a effectivement informé que Heinz-Harald Frentzen le remplacerait en 1997. Benson avait raison. Hill avait expulsé un journaliste pour avoir eu le courage de révéler une vérité qu’il refusait d’entendre.
Cette anecdote n’est pas anodine. Elle illustre parfaitement le mécanisme psychologique à l’œuvre : un pilote sous pression, confronté à une réalité douloureuse, préfère souvent s’en prendre au messager plutôt que d’affronter le message.
« J’aurais aimé travailler pour Sky avant d’entrer en Formule 1 »
Aujourd’hui, Hill porte un regard à la fois lucide et bienveillant sur ses propres erreurs. Il reconnaît n’avoir jamais véritablement saisi l’approche des médias, ni mesuré l’importance de cultiver de bonnes relations avec les journalistes, avant d’exercer de l’autre côté de la caméra pour Sky Sports.
« Je le pense sincèrement : j’aurais aimé travailler pour Sky avant d’entrer en Formule 1, ne serait-ce que pour la perspective que cela m’aurait apportée. »
Et d’ajouter, en référence directe à l’incident de Suzuka : « Je crois que, fort de la compréhension qu’on acquiert en couvrant ce sport, Verstappen serait mieux armé pour gérer certaines situations s’il avait lui aussi travaillé dans les médias. »
Il ne s’agit pas là d’une critique frontale à l’encontre du Néerlandais, mais plutôt d’une réflexion sur le fossé qui sépare ces deux mondes, et sur le fait que cette distance engendre souvent des incompréhensions qui auraient pu être évitées. Comme le soulignait un article de The Race, la relation entre pilotes et journalistes oscille en permanence, et les tensions peuvent surgir pour des raisons variées : une critique, une question maladroite, ou simplement la révélation d’une vérité dérangeante.
Un contexte sportif et humain explosif
Pour appréhender l’état d’esprit de Verstappen à Suzuka, il est essentiel de prendre en compte le contexte global de son début de saison 2026. Le Néerlandais pointe à la huitième place du championnat avec seulement huit points, tandis que sa Red Bull RB22 accuse un surpoids de 19 kg par rapport à la limite réglementaire. Il a comparé les nouvelles monoplaces de 2026 à « Mario Kart » ou à une « Formule E sous stéroïdes », répétant qu’il ne prenait « aucun plaisir à conduire ces voitures ».
Lors de cette même conférence de presse à Suzuka, il a évoqué des « décisions de vie » à prendre concernant son avenir en Formule 1. Un vocabulaire inhabituel, presque philosophique, trahissant une forme de lassitude profonde. Verstappen et la F1 2026 forment désormais une équation à plusieurs inconnues, dont l’incident médiatique n’est qu’un symptôme parmi d’autres.
« Les abus verbaux et un climat d’hostilité dirigés contre les journalistes et les photographes sont inacceptables et bafouent les principes fondamentaux du respect professionnel et de la liberté de la presse. »
Verstappen aurait par ailleurs été convoqué à une réunion avec Laurent Mekies, directeur général de Red Bull, qui lui aurait clairement signifié que ses agissements ne reflétaient pas les valeurs de l’écurie. En interne, on s’attendrait à une résolution de la situation avant le Grand Prix de Miami.
« Je n’avais jamais été invité à quitter une conférence de presse. C’est un événement extrêmement rare pour un journaliste en Formule 1 ; à peine une ou deux personnes peuvent se souvenir d’un précédent. J’admire toujours Verstappen et j’espère que nous pourrons établir une meilleure relation à l’avenir. Parfois, des questions difficiles et inconfortables doivent être posées. C’est ce que ce privilège implique. »
Richards a également précisé que ses articles précédents sur Verstappen, couvrant plus d’une décennie, avaient été majoritairement élogieux, la critique restant « minime et uniquement lorsqu’elle était justifiée ». Il a par ailleurs été la cible d’un harcèlement en ligne massif à la suite de l’incident, tout comme d’autres journalistes ayant pris sa défense.
La relation pilotes-médias : un équilibre à préserver
Au-delà du cas Verstappen, cet épisode soulève une question fondamentale sur l’écosystème de la Formule 1 : quel rôle la presse joue-t-elle dans ce sport, et jusqu’où peut-on aller dans l’exclusion des journalistes gênants ?
Damon Hill offre peut-être la réponse la plus nuancée. Oui, il comprend la frustration du pilote. Il l’a lui-même vécue. Mais il sait aussi, avec le recul, que la presse remplit une fonction irremplaçable – y compris lorsqu’elle pose des questions dérangeantes, y compris lorsqu’elle révèle des vérités que les pilotes refusent d’entendre. Comme l’a illustré la polémique Colapinto sur les réseaux sociaux, l’ère numérique a considérablement amplifié les tensions entre personnalités publiques et médias, rendant chaque incident viral en quelques minutes.
Le métier de pilote de Formule 1 moderne n’a plus grand-chose à voir avec celui des années 1990. L’exposition médiatique est totale, permanente, mondiale. Les réseaux sociaux ont aboli toute zone de silence. Dans ce contexte, la capacité à gérer les relations avec la presse est devenue une compétence à part entière – peut-être aussi cruciale, pour la carrière et l’image d’un pilote, que son aptitude à freiner au dernier moment.
Damon Hill l’a appris à ses dépens. Il espère, avec bienveillance, que Verstappen n’aura pas besoin d’attendre treize ans de commentariat pour en tirer les mêmes enseignements.