Une idée folle née dans l'esprit d'un ingénieur visionnaire
Dans l'histoire de la Formule 1, peu de monoplaces ont autant marqué les esprits que la Tyrrell P34. Avec ses quatre roues avant et ses deux roues arrière, cette voiture à six roues reste l'une des créations les plus audacieuses et reconnaissables de l'histoire du sport automobile. Mais attention à une idée reçue tenace : le doublé historique de la P34 au Grand Prix de Suède a bien eu lieu en 1976, et non en 1977 comme on le lit parfois !
L'homme derrière ce concept révolutionnaire n'est pas Ken Tyrrell lui-même, mais son directeur technique Derek Gardner. Dès le milieu des années 1970, Gardner cherchait désespérément un avantage sur la concurrence. La réglementation de l'époque limitait la largeur de l'aileron avant, laissant les gros pneus avant exposés à l'air. Ces masses de gomme en rotation généraient une traînée aérodynamique considérable et créaient une portance parasite qui déstabilisait le flux d'air vers l'arrière de la monoplace.
La solution imaginée par Gardner ? Remplacer les deux roues avant classiques par quatre petites roues de 10 pouces (contre 13 pouces pour les pneus standard), suffisamment compactes pour se dissimuler derrière l'aileron. Le pari était simple mais brillant : réduire la surface frontale tout en augmentant la surface de contact au sol à l'avant.
Un secret bien gardé
Le projet, baptisé "Project 34" (d'où le nom P34), fut mené dans le plus grand secret. Lorsque Gardner exposa son idée à Jackie Stewart lors d'un vol retour du Grand Prix d'Afrique du Sud 1975, le triple champion du monde aurait eu une « crise d'étouffement » tant le concept lui paraissait invraisemblable.
Ken Tyrrell donna pourtant le feu vert, là où Colin Chapman, pourtant visionnaire patron de Lotus, avait jugé l'idée saugrenue. La monoplace fut dévoilée au Heathrow Hilton Hotel de Londres le 22 septembre 1975, dissimulée sous une bâche avec des arceaux qui lui donnaient la silhouette d'une voiture conventionnelle. Quand le drap fut retiré, la stupéfaction fut totale. Même les pilotes de l'équipe, Jody Scheckter et Patrick Depailler, ne savaient pas ce que l'équipe préparait.
Des débuts tonitruants en 1976
La véritable P34 fit ses débuts en course lors du Grand Prix d'Espagne 1976 à Jarama, avec Patrick Depailler au volant. Scheckter, lui, courait encore avec la vieillissante Tyrrell 007. Le résultat fut immédiat : Depailler se qualifia troisième sur la grille, onze places devant son coéquipier !
Les problèmes ne manquaient pas pour autant. Les pilotes se plaignaient de ne pas voir les minuscules pneus avant, rendant la visée des points de corde très difficile. La solution ? Deux petites fenêtres en Lexan translucide découpées dans la carrosserie du cockpit. Le freinage posait également problème, les petits disques avant ayant tendance à surchauffer.
Mais la P34 confirma rapidement son potentiel. À Monaco, Scheckter et Depailler terminèrent deuxième et troisième derrière la Ferrari de Niki Lauda. La machine était lancée.
Le doublé historique en Suède : 13 juin 1976
C'est sur le circuit d'Anderstorp, en Suède, que la P34 connut son heure de gloire. Lors de la quatrième course seulement de la monoplace à six roues, Jody Scheckter décrocha la pole position puis mena la course de bout en bout.
Mario Andretti, au volant de sa Lotus 77, avait dominé une bonne partie de l'épreuve mais fut pénalisé de 60 secondes pour un faux départ, avant que son moteur ne le trahisse au 46ème tour. La voie était libre pour un doublé magistral : Scheckter premier, Depailler second. L'exploit était d'autant plus remarquable que la P34 n'en était qu'à ses balbutiements.
À ce jour, Jody Scheckter reste le seul pilote de l'histoire à avoir remporté un Grand Prix au volant d'une voiture à six roues. Cette saison 1976, il termina troisième du championnat du monde des pilotes, tandis que Tyrrell se classait troisième au championnat des constructeurs.
1977 : le début de la fin
Pour la saison 1977, Scheckter quitta l'écurie pour rejoindre Walter Wolf Racing. Il n'a d'ailleurs jamais caché son avis sur la P34, la qualifiant sans détour de « tas de ferraille ». Le talentueux suédois Ronnie Peterson fut recruté pour le remplacer aux côtés de Depailler.
Mais la version révisée, la P34B, fut une déception. Plus large et plus lourde de 86 kg, elle souffrait d'un déséquilibre entre le train avant et le train arrière. Le coup fatal vint de Goodyear : le manufacturier américain, seul fournisseur des pneus spécifiques de 10 pouces, refusa de poursuivre leur développement. Tandis que les pneus conventionnels de 13 pouces progressaient rapidement en grip et en résistance, les gommes de la P34 stagnaient.
L'ingénieur Maurice Philippe, venu de Lotus, tenta de sauver le projet en modifiant la carrosserie et en déplaçant les radiateurs. Mais pour ce faire, il dut élargir la voie avant, faisant ressortir les pneus au-delà de l'aileron — anéantissant précisément l'avantage aérodynamique qui justifiait le concept. Peterson et Depailler parvinrent à décrocher quelques podiums, mais la cause était entendue.
L'héritage d'une révolution avortée
Fin 1977, Ken Tyrrell tira un trait sur l'aventure des six roues. Maurice Philippe dessina la Tyrrell 008, une monoplace conventionnelle à moteur Cosworth. Les P34 prirent le chemin des musées et des collectionneurs.
Le succès de la P34 n'était pourtant pas passé inaperçu dans le paddock. Ferrari, Williams et March Engineering développèrent tous des prototypes à six roues, mais avec quatre roues à l'arrière plutôt qu'à l'avant. La Ferrari 312T6, la Williams FW08B et la March 2-4-0 ne prirent cependant jamais le départ d'un Grand Prix. En 1983, la FIA interdit les voitures à quatre roues motrices, puis le règlement stipula clairement qu'une monoplace ne pouvait avoir que quatre roues au total.
Aujourd'hui, la P34 reste une icône. Plusieurs châssis survivants participent régulièrement à des événements historiques, comme le Goodwood Festival of Speed ou le Grand Prix Historique de Monaco. En 2000, pilotée par Martin Stretton, un châssis P34 a même remporté la série FIA Thoroughbred Grand Prix, prouvant que cinquante ans plus tard, la « six-roues » n'a rien perdu de sa magie.
Ce qu'il faut retenir
La Tyrrell P34 incarne parfaitement l'esprit d'innovation qui a longtemps caractérisé la Formule 1. Elle rappelle qu'avant l'ère des règlements ultra-restrictifs, un ingénieur pouvait transformer une idée jugée absurde en machine capable de gagner un Grand Prix. Si le concept a finalement échoué — non par défaut de conception, mais par manque de soutien industriel sur les pneumatiques —, il continue d'inspirer les passionnés et les ingénieurs du monde entier.
Comme le disait Ken Tyrrell en novembre 1977 : les P34 sont bel et bien devenues des pièces de collection. Et quelles pièces !






