La retraite que Ricciardo n’aurait peut-être jamais choisie lui-même
Certaines fins de carrière s’écrivent en lettres de feu, sous les ovations d’un podium. D’autres, comme celle de Daniel Ricciardo, se révèlent sobres, douloureuses, et pourtant libératrices. Écarté par Racing Bulls après le Grand Prix de Singapour 2024, remplacé par Liam Lawson pour les six dernières épreuves de la saison, l’Australien de 35 ans a accordé une interview d’une rare intimité au PDG de Ford, Jim Farley. Un entretien au cours duquel il s’est livré avec une franchise peu commune.
À la question que tous se posaient, il a répondu sans détour : aurait-il pris lui-même cette décision ? « Avec le recul, je n’aurais probablement pas appuyé sur le bouton. » Puis, plus directement encore : « En définitive, j’ai été remercié. C’était la réalité à ce moment-là. »
Mais ce qui confère à cette confidence toute sa valeur, ce n’est pas l’aveu en soi. C’est ce qui suit : « En y réfléchissant, j’ai été reconnaissant qu’ils prennent cette décision à ma place. » Une phrase qui en dit long sur l’état d’esprit d’un homme en paix avec sa fin, mais qui n’aurait peut-être jamais trouvé le courage de l’acter seul.
Deux licenciements en deux ans : une âme à bout de souffle
Pour saisir l’ampleur de ce soulagement, il faut remonter le fil des événements. D’abord McLaren. Recruté en grande pompe pour la saison 2021, Ricciardo n’a jamais véritablement trouvé ses marques au volant de la monoplace de Woking – à l’exception d’un doublé aussi improbable que flamboyant à Monza. Surclassé par Lando Norris dans la majorité des courses, il quitte l’écurie fin 2022, un an avant l’échéance de son contrat, dans le cadre d’une séparation « mutuellement consentie » qui ressemble davantage à un licenciement déguisé.
Hors de la Formule 1 en 2023, il accepte un rôle de pilote de réserve chez Red Bull – simulateur, essais, activités promotionnelles – en attendant une opportunité. Celle-ci se présente en cours de saison : il remplace Nyck de Vries chez AlphaTauri. Mais à peine de retour, la malchance s’acharne.
« J’ai été licencié deux fois en deux ans, et cela m’a profondément affecté », confie Ricciardo. « J’y avais mis toute mon âme. J’étais tout simplement épuisé. » Ces mots, simples et directs, décrivent avec une précision brutale l’état d’un champion qui a tout donné, et dont le réservoir émotionnel était à sec.
La fracture de trop : le signe que Ricciardo a refusé d’entendre
Le tournant psychologique se situe peut-être à Zandvoort, en août 2023. Lors des essais libres du Grand Prix des Pays-Bas, pour éviter la McLaren accidentée d’Oscar Piastri, Ricciardo n’a d’autre choix que de percuter le mur. Bilan : une fracture du métacarpien de la main gauche, l’os brisé en huit fragments. Une opération en urgence, des semaines d’absence, une convalescence qu’il qualifiera lui-même de « plus difficile que prévu ».
Mais au-delà de la douleur physique, c’est la dimension symbolique de cet accident qui a ébranlé Ricciardo. « J’ai cassé ma main, et c’était un accident stupide. J’ai manqué plusieurs courses. Cela s’est produit, et je me suis dit : Bon, je ne me suis jamais vraiment blessé en course toutes ces années, et voilà que j’ai un accident bête. Est-ce un signe ? Devrais-je simplement arrêter tant que je suis encore en lumière ? »
La question a traversé son esprit. Pourtant, il l’a repoussée. « J’ai pensé : Non, il reste des choses inachevées, et j’ai continué. » Cette notion d’inachevé est centrale dans la psychologie de Ricciardo. Elle explique son retour, sa persévérance, et, in fine, l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de tourner la page seul.
2024 : la quête de l’inachevé qui n’a pas abouti
Pour la saison 2024, Racing Bulls lui offre un volant à temps plein. Il revient avec des ambitions clairement affichées : « Je n’ai jamais voulu revenir simplement pour être sur la grille. Je voulais me battre en tête et retrouver Red Bull. » Mais la réalité de la compétition est impitoyable. En dix-huit courses, il ne marque des points qu’à trois reprises, terminant quatorzième du championnat avec seulement douze unités.
La prise de conscience est progressive, mais inexorable. « Je pense que j’ai su que j’avais probablement fait mon temps, car il m’était devenu plus difficile de performer au niveau que je m’imposais. » Une lucidité douloureuse, celle d’un athlète qui sent, dans ses propres sensations, que quelque chose s’est émoussé.
Le Grand Prix de Singapour marque alors son chant du cygne. Lors de sa 257ᵉ et dernière course, Ricciardo signe le meilleur tour en piste au 60ᵉ tour, en 1’34”486, privant Lando Norris du point bonus. Un geste qui résume tout : même dans les adieux, il reste un compétiteur. Les fans l’élisent « Pilote du Jour » avec 20,1 % des suffrages. En zone mixte, les larmes coulent.
« Le happy end n’a peut-être pas eu lieu » : l’acceptation d’une carrière imparfaite
Dans les heures qui suivent la course, ses mots résonnent avec une sincérité rare. « J’ai donné le meilleur de moi-même. Disons que le dénouement de conte de fées n’a pas eu lieu, mais je dois aussi considérer l’ensemble. Treize années environ, et j’en suis fier. »
Quatorze saisons, 257 Grands Prix, huit victoires, trente-deux podiums, trois pole positions. Une carrière qui l’a vu évoluer chez HRT, Toro Rosso, Red Bull, Renault, McLaren, AlphaTauri et Racing Bulls. Un palmarès que beaucoup lui envieraient, mais qui ne reflète pas tout à fait le potentiel que son talent laissait entrevoir dans une trajectoire plus linéaire. La rivalité avec Max Verstappen, des choix stratégiques contestables, des monoplaces jamais vraiment adaptées à son style après Red Bull : autant d’éléments qui ont contribué à un parcours en dents de scie, faisant de lui, pour beaucoup, le pilote le plus sous-estimé de sa génération.
Son message d’adieu sur les réseaux sociaux, empreint de sérénité, confirme cette paix intérieure : « J’ai adoré ce sport toute ma vie. C’est un sport sauvage et merveilleux, un véritable voyage. Je n’aurais rien changé. »
Après la piste : une nouvelle vie entre Ford et la transmission aux jeunes talents
Depuis, Ricciardo a officialisé sa retraite en septembre 2025, à 36 ans, en devenant ambassadeur mondial de Ford Racing – le constructeur américain associé à Red Bull Powertrains pour développer les unités de puissance de la Formule 1 à partir de 2026. Une manière de rester dans l’écosystème Red Bull tout en contribuant au sport qu’il chérit.
Parallèlement, il développe sa marque de mode Enchanté et pilote la Daniel Ricciardo Series, un championnat de karting destiné aux jeunes talents au Royaume-Uni. La transmission, après la compétition. Une nouvelle passion.
Son histoire n’est pas sans rappeler celle d’autres grands pilotes ayant dû apprendre à lâcher prise – comme Fernando Alonso, qui refuse lui aussi de quitter la Formule 1 sur une mauvaise note, ou Sebastian Vettel, qui a su se réinventer après la piste. Chaque fin de carrière en Formule 1 est unique, mais toutes partagent cette même douleur de devoir abandonner ce que l’on a aimé plus que tout.
Daniel Ricciardo aura été bien plus qu’un pilote au sourire légendaire et aux célébrations inventives sur les podiums. Il aura été un compétiteur acharné, capable de doubler Sebastian Vettel dès sa première saison chez Red Bull, de remporter Monaco avec panache, et de revenir sans cesse malgré les revers. La Formule 1 perd avec lui l’une de ses personnalités les plus attachantes. Lui, en revanche, semble enfin avoir trouvé la paix.






