L'annulation des Grands Prix de Bahreïn et d'Arabie saoudite en 2026 prive la Formule 1 de plus de 100 millions de dollars. Analyse des répercussions financières, sportives et géopolitiques pour le championnat.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
Le 14 mars 2026, une décision sans précédent a ébranlé le monde de la Formule 1 : les Grands Prix de Bahreïn et d’Arabie saoudite sont officiellement annulés. Cette mesure, dictée par l’escalade du conflit au Moyen-Orient après l’élimination du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, par les États-Unis le 28 février, creuse un gouffre financier dans les comptes de la discipline et interroge sa stratégie d’expansion dans une région désormais en proie à l’instabilité géopolitique.
Le contexte géopolitique à l’origine du séisme
Tout a basculé à la fin du mois de février 2026. Une opération conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a embrasé la région. La riposte de Téhéran ne s’est pas fait attendre : des centaines de drones et de missiles balistiques ont été lancés en direction d’Israël, mais aussi vers les bases militaires américaines situées en Jordanie, au Koweït et à Bahreïn. Parmi les cibles iraniennes figuraient des réservoirs de stockage de carburant et de pétrole à Bahreïn, frappés deux semaines après une attaque contre le quartier général de la cinquième flotte de la marine américaine, situé à proximité immédiate du centre-ville de Manama.
Dans un tel contexte, maintenir deux Grands Prix dans la région relevait de l’impossible. Les épreuves de Bahreïn (prévues du 10 au 12 avril) et d’Arabie saoudite (du 17 au 19 avril) ont donc été annulées, sans qu’aucune course de substitution ne soit envisagée. Ironie de l’histoire, l’Iran n’a jamais réussi à organiser un Grand Prix de Formule 1 — mais il aura finalement réussi à en faire disparaître deux du calendrier.
Un coup dur financier pour la Formule 1
Les pertes engendrées par ces annulations sont colossales. Selon les estimations de Guggenheim Partners, les droits d’accueil versés par Bahreïn et l’Arabie saoudite s’élèvent à environ 115 millions de dollars par an, soit près de 14 % des revenus calendaires de la F1 issus des promoteurs. Le cabinet Bernstein évalue quant à lui le manque à gagner à 118,5 millions de dollars en droits de promotion, auxquels s’ajoutent 93,7 millions de dollars de partenariats et de sponsoring.
Au total, Guggenheim Partners estime que ces annulations coûteront à la Formule 1 entre 190 et 200 millions de dollars de revenus, avec un impact sur l’EBITDA de l’ordre de 80 millions de dollars. Sans ces deux épreuves, les revenus issus des promoteurs chuteront à environ 971 millions de dollars en 2026, contre 1,04 milliard l’année précédente.
Stefano Domenicali, PDG de Formula 1, a tenu à souligner l’importance stratégique de ces marchés, tout en assumant pleinement la décision : « Bahreïn et l’Arabie saoudite revêtent une importance capitale pour l’écosystème de notre championnat, et j’espère y revenir dès que les circonstances le permettront. Bien que cette décision ait été difficile à prendre, elle s’imposait au regard de la situation actuelle au Moyen-Orient. »
Les écuries en première ligne
Les équipes, qui se partagent environ la moitié des bénéfices de la F1 sous forme de primes, subissent de plein fouet les conséquences de ces annulations. Chacune d’entre elles pourrait perdre plusieurs millions d’euros, un coup dur, en particulier pour les petites structures évoluant à proximité du plafond budgétaire.
Ayao Komatsu, directeur de l’écurie Haas F1, a reconnu que l’impact financier n’était pas négligeable. Zak Brown, PDG de McLaren, a adopté une position pragmatique : « Compte tenu des circonstances, cette décision ne nous pose aucun problème, même si elle a des répercussions financières. » Toto Wolff, à la tête de Mercedes, a quant à lui rappelé les priorités : « La Formule 1 passe au second plan. La sécurité et le bien-être doivent guider toutes nos décisions. »
Sur le plan logistique, la situation s’est révélée particulièrement complexe. Des membres du personnel de McLaren et de Mercedes, initialement prévus pour effectuer un test de pneus humides Pirelli à Bahreïn, ont dû rallier l’Australie en transitant par l’Arabie saoudite, puis par l’Égypte, avant d’embarquer à bord de vols spécialement affrétés depuis Londres vers Melbourne, contournant ainsi l’espace aérien fermé au-dessus du Golfe. Des sources au sein du paddock ont confirmé qu’au moins un vol avait fait escale en Tanzanie.
Un calendrier réduit à 22 Grands Prix
Le calendrier 2026 passe ainsi de 24 à 22 épreuves, soit le strict minimum contractuel requis pour honorer les accords télévisuels. Une pause inédite de cinq semaines s’installe entre le Grand Prix du Japon (27-29 mars) et celui de Miami (1er-3 mai), un vide sans précédent dans l’histoire moderne de la discipline.
Plusieurs alternatives ont été étudiées avant d’aboutir à cette décision. Selon The Race, des circuits comme Imola, Portimão ou Istanbul ont été envisagés, tout comme un doublé au Japon. Cependant, la logistique d’un calendrier de Formule 1 se prépare des mois à l’avance, et il s’est avéré impossible de trouver un remplaçant prêt à accueillir une course dans un délai aussi court, tout en ayant la capacité de vendre des billets. Aucune substitution ne sera donc effectuée.
La FIA, pour sa part, n’a pas fermé définitivement la porte à un retour. Mohammed Ben Sulayem a déclaré : « La FIA place toujours la sécurité et le bien-être de notre communauté et de nos collaborateurs au premier plan. Après mûre réflexion, nous avons pris cette décision en gardant fermement cette responsabilité à l’esprit. Nous espérons un retour au calme, à la sécurité et à la stabilité dans la région. » Ni la FIA ni la F1 n’ont d’ailleurs employé les termes « annuler » ou « reporter » dans leurs communiqués officiels.
Des répercussions en cascade : F2, F3 et F1 Academy
L’annulation ne se limite pas à la Formule 1. Les épreuves de soutien des Formules 2 et 3, ainsi que celles de la F1 Academy, sont également supprimées. La situation est particulièrement délicate pour les pilotes de F2 et F3, qui ne perçoivent aucune rémunération mais doivent au contraire financer leur volant — parfois à hauteur de deux à trois millions de livres sterling. Ces pilotes dépendent de sponsors exigeant une visibilité en retour, et chaque course annulée fragilise davantage leurs montages financiers. La F2 débarque désormais en Amérique du Nord pour compenser en partie ce déficit d’exposition.
Du côté des sponsors et des diffuseurs, la situation est tout aussi complexe. Les droits télévisés sont acquis pour une saison entière, et non course par course. La plupart des contrats incluent des clauses de force majeure qui réduisent, voire annulent, les paiements en cas de conflit militaire. En revanche, les sponsors avaient acheté des packages d’hospitalité, d’activation et d’utilisation des actifs des équipes, qui ne peuvent être simplement remboursés au prorata. Qatar Airways a d’ailleurs confirmé l’annulation de ses événements prévus lors du Grand Prix d’Australie, jugeant « inapproprié d’organiser des célébrations alors que d’autres invités restent bloqués au Moyen-Orient ».
Conséquences sportives et techniques : Miami comme nouveau départ
Sur le plan compétitif, cette pause inattendue rebat les cartes. Mercedes a réalisé un début de saison 2026 parfait, avec trois victoires en autant de courses, Kimi Antonelli occupant la tête du championnat des pilotes. Cependant, Frédéric Vasseur, directeur de Ferrari, considère le Grand Prix de Miami comme « le début d’un nouveau championnat » : « Nous devons continuer à marquer des points, rester proches de Mercedes et être très efficaces dans la gestion du championnat. »
Sur le plan technique, plusieurs équipes avaient prévu d’introduire leurs premières évolutions majeures à Bahreïn — un circuit qu’elles maîtrisent grâce aux données recueillies lors des essais hivernaux. Ces développements seront désormais reportés à Miami ou Montréal. La pause offre toutefois une opportunité rare d’analyser les données du début de saison et d’affiner les monoplaces 2026, ce qui pourrait profiter aussi bien aux équipes de tête qu’à celles en difficulté, comme Red Bull ou Aston Martin. À noter que Pirelli a retenu ses composés les plus tendres pour Miami et le Canada, ce qui laisse présager des courses offensives.
Cette interruption tombe également à un moment charnière pour la réglementation technique. Des changements réglementaires sont attendus avant Miami, les équipes et la FIA devant se réunir courant avril pour évaluer plusieurs points critiques du règlement 2026.
D’autres Grands Prix au Moyen-Orient menacés ?
La question qui agite désormais le paddock est la suivante : jusqu’où s’étendra cette contagion ? Deux autres Grands Prix sont programmés au Moyen-Orient en fin de saison : le Qatar (27-29 novembre) et Abou Dhabi (4-6 décembre). Les Émirats arabes unis ont également subi des attaques, et l’évolution du conflit iranien reste imprévisible. Le Grand Prix d’Azerbaïdjan, à Bakou, fait lui aussi l’objet d’une surveillance accrue, le pays partageant une frontière avec l’Iran. Si ces quatre épreuves venaient à disparaître à leur tour, la F1 ne compterait plus que 17 Grands Prix — un scénario catastrophe pour son modèle économique.
Cet épisode met en lumière une vulnérabilité structurelle de la Formule 1. En l’espace de deux décennies, le sport a bâti une part importante de ses revenus sur le Moyen-Orient : droits d’accueil exorbitants, partenariat avec Aramco, projet de circuit à Qiddiya (un investissement de 500 millions de dollars). Cette concentration géographique dans une zone à haut risque interroge la gouvernance d’un sport qui se présente comme un spectacle mondial. À long terme, les analystes estiment que Bahreïn et l’Arabie saoudite auraient pu contribuer à hauteur de 1,4 milliard de dollars aux revenus de Formula One Management au cours de la prochaine décennie — des recettes désormais compromises, au moins en partie.
Précédents historiques et résilience de la F1
La Formule 1 a déjà traversé des périodes tumultueuses. En 2011, le Grand Prix de Bahreïn avait été annulé en raison du Printemps arabe. En 2022, une frappe de missile près du circuit de Djeddah avait failli entraîner l’abandon du Grand Prix d’Arabie saoudite alors que les voitures étaient déjà en piste. En 2023, c’est l’Émilie-Romagne qui avait dû renoncer à sa course en raison d’inondations dévastatrices.
La structure commerciale de la F1 a été conçue pour absorber ce type de chocs. Les droits de diffusion sont contractés pour une saison entière, les partenariats s’étalent sur plusieurs années, et les primes sont distribuées en fin de saison. L’annulation de deux courses ne remet donc pas en cause ces contrats. Cependant, la répétition de ces crises dans une même région soulève une question fondamentale : la F1 peut-elle continuer à s’appuyer aussi massivement sur un marché aussi instable ? La réponse incombe désormais à Stefano Domenicali et à ses équipes — mais le signal d’alarme est bel et bien tiré.