L'Iran et la Formule 1 : une histoire vieille d'un demi-siècle
Certains projets semblent éternellement suspendus entre rêve et réalité, sans jamais franchir le cap de la concrétisation. Le Grand Prix d'Iran en fait indéniablement partie. Depuis plus de cinquante ans, la République islamique – ou ce qu'elle était avant de le devenir – a croisé à plusieurs reprises la route de la Formule 1, sans jamais parvenir à inscrire cette épreuve au calendrier mondial, ce qui en aurait fait l'une des destinations les plus insolites de la discipline.
Pourtant, cette histoire foisonne de figures emblématiques, de projets audacieux et de contextes géopolitiques qui, invariablement, ont eu raison de ces ambitions.
Graham Hill, précurseur d'un rêve iranien
Tout commence bien avant la Révolution islamique. En 1975, Graham Hill – double champion du monde de Formule 1 et père du futur champion Damon Hill – envisageait sérieusement d'organiser une course automobile en Iran. À cette époque, le pays, alors sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi, s'ouvrait aux investissements occidentaux et affichait une modernité assumée.
Cependant, la révolution de 1979, qui renversa le Shah pour instaurer la République islamique, mit un terme à ce projet avant même qu'il ne prenne forme. Damon Hill lui-même a évoqué cet épisode dans un tweet devenu célèbre, publié le 4 janvier 2019 : « La Formule 1 peut-elle jouer un rôle dans l'amélioration des relations internationales et servir d'ambassadrice sportive de la paix ? Une course en Iran ? Mon père caressait précisément cette idée en 1975. Puis la révolution est survenue. Fin de l'histoire. »
Cette anecdote illustre avec une acuité particulière combien la géopolitique a toujours constitué l'obstacle majeur à la réalisation de ce projet.
2011 : Parand, le premier projet tangible
Plus de trente ans plus tard, en septembre 2011, l'Iran relance l'idée. Les autorités annoncent leur intention de construire un circuit homologué par la FIA à Parand, une ville située à une trentaine de kilomètres au sud de Téhéran. Le cabinet Apex Circuit Design, spécialisé dans la conception de tracés automobiles, décroche le contrat.
Le projet est ambitieux, et les chiffres avancés le sont tout autant : un tracé de cinq kilomètres de long, une première phase budgétée à 30 millions de dollars, suivie d'une seconde à 55 millions. Les responsables affichent même un calendrier optimiste, évoquant une inauguration en moins de six mois. Martin Baerschmidt, directeur d'Apex Circuit Design, confiera toutefois avoir été « vraiment surpris par le site choisi ».
Alireza Sabbagh, directeur exécutif du projet, tient alors un discours résolument tourné vers l'avenir : « L'Iran compte une population jeune, de plus en plus attirée par la conduite. La Formule 1 a un immense potentiel dans ce pays. »
Bernie Ecclestone, entre scepticisme et opportunisme
Face à ces déclarations enthousiastes, la réaction de Bernie Ecclestone, alors tout-puissant patron de la Formule 1, est révélatrice. Interrogé sur le projet iranien, il déclare sans ambages : « Je ne pense pas que l'Iran figure en tête de nos priorités. » Un enterrement de première classe.
Pourtant, Ecclestone est avant tout un homme d'affaires. En 2015, alors qu'un second projet émerge, sa position évolue de manière surprenante. Le patron de la F1 affirme alors que l'Iran se situe « en tête de liste » pour accueillir une nouvelle course dans les années à venir. Un revirement à 180 degrés qui en dit long sur la capacité de la Formule 1 à ajuster son discours en fonction des opportunités commerciales.
Cette ambivalence symbolise parfaitement la tension permanente entre les idéaux sportifs et les réalités géopolitiques qui caractérisent l'expansion mondiale de la discipline. On peut d'ailleurs établir un parallèle avec d'autres dossiers sensibles de la gouvernance F1, où les décisions sont rarement dictées par des considérations purement sportives.
2015 : l'île de Qeshm, un pari géopolitique audacieux
Le second projet iranien voit le jour dans un contexte différent. En 2015, les négociations entre l'Iran et le groupe 5+1 – composé des États-Unis, de la Chine, de la Russie, du Royaume-Uni, de la France et de l'Allemagne – sur le nucléaire aboutissent à un accord de principe, permettant une levée partielle des sanctions internationales. L'Iran perçoit alors un vent favorable et multiplie les signaux d'ouverture économique.
C'est dans ce contexte que Masoud Soltanifar, vice-président iranien chargé du Tourisme, annonce lors d'une visite sur l'île de Qeshm un projet de circuit homologué FIA Grade 1, capable d'accueillir la Formule 1. La localisation est stratégique : Qeshm, zone franche iranienne nichée dans le détroit d'Ormuz, au cœur du golfe Persique, se situe à seulement cinquante kilomètres au nord des Émirats arabes unis, déjà hôte du Grand Prix d'Abou Dhabi.
Soltanifar se montre optimiste : « L'Iran possède une population très jeune, de plus en plus passionnée par le pilotage. La Formule 1 a donc un avenir prometteur dans notre pays. » La proximité géographique avec des circuits déjà établis laissait entrevoir une logique d'expansion régionale séduisante.
Deux projets, aucune concrétisation
Ni le projet de Parand en 2011, ni celui de Qeshm en 2015 ne verront le jour. Les obstacles sont multiples : les sanctions économiques internationales limitent les investissements étrangers, les tensions diplomatiques persistent, et la crédibilité institutionnelle nécessaire pour obtenir et maintenir une homologation FIA Grade 1 reste hors de portée dans ce contexte.
La Formule 1 n'a pas de règle explicite interdisant une course en Iran, mais la réalité commerciale et politique est implacable : les sponsors internationaux, les équipes, les droits télévisés et les assurances imposent des conditions que l'Iran peine à remplir. Sans compter les enjeux de sécurité et d'accessibilité pour les milliers de personnes composant le paddock.
Ces échecs répétés illustrent une réalité plus large de la stratégie d'expansion mondiale de la F1 : l'argent des nouvelles destinations ne suffit pas toujours, encore faut-il que le contexte géopolitique soit favorable.
2026 : la guerre replace l'Iran au cœur de l'actualité de la F1
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent une offensive militaire conjointe contre l'Iran. Les frappes ciblent Téhéran, Ispahan, Qom, Karaj et Kermanshah. En représailles, l'Iran riposte en tirant des missiles sur Israël et sur les bases militaires américaines dans le Golfe, touchant Bahreïn, le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis.
La Formule 1, qui comptait quatre Grands Prix programmés au Moyen-Orient cette saison, se retrouve prise dans la tourmente. Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA, réagit : « En tant que président de la FIA, mes pensées vont à toutes les personnes touchées par les récents événements au Moyen-Orient. Nous sommes profondément attristés par les pertes humaines. Le dialogue et la protection des civils doivent demeurer notre priorité absolue. »
La sécurité du paddock est directement menacée. Des explosions sont signalées à une vingtaine de kilomètres du circuit de Sakhir, précisément dans le quartier de Juffair à Manama, où séjournent habituellement les équipes. Les espaces aériens de la région ferment les uns après les autres, paralysant la logistique d'un sport qui déplace chaque semaine des centaines de tonnes de matériel à travers le globe.
Annulation des Grands Prix de Bahreïn et d'Arabie saoudite
Le 14 mars 2026, la FIA officialise ce que beaucoup redoutaient : les Grands Prix de Bahreïn et d'Arabie saoudite, prévus respectivement les 12 et 19 avril à Sakhir et Djeddah, sont purement et simplement annulés. Le calendrier passe ainsi de 24 à 22 courses. Ben Sulayem précise : « La sécurité et le bien-être guideront nos décisions alors que nous évaluons les prochains événements prévus. Notre organisation repose sur l'unité et un objectif commun. »
Les tests de développement des pneumatiques pluie de Pirelli, prévus à Bahreïn, avaient déjà été annulés quelques jours plus tôt. Le manufacturier italien avait communiqué sobrement : « Les deux jours de tests ont été annulés pour des raisons de sécurité. Tout le personnel Pirelli présent à Manama est en sécurité dans ses hôtels. »
La question des remplaçants s'est alors posée avec urgence. Une quarantaine de circuits dans le monde disposent de l'homologation FIA Grade 1. Imola s'est rapidement manifestée – le maire Marco Panieri indiquant que les budgets étaient « gelés et disponibles » –, tout comme Portimão. L'Australie-Méridionale a également tenté sa chance, son Premier ministre Peter Malinauskas ayant déclaré avoir contacté la F1 dès que l'annulation est devenue inévitable. Finalement, aucun remplacement n'a été retenu pour le mois d'avril. Pour en savoir plus, consultez notre article dédié sur les circuits susceptibles de remplacer Bahreïn et Djeddah.
La F1 et le Moyen-Orient : une relation à haut risque
L'histoire improbable du Grand Prix d'Iran s'inscrit dans une dynamique plus large, que la crise de 2026 vient cruellement illustrer. La Formule 1 a massivement investi dans la région ces dernières années : Abou Dhabi depuis 2009, Bahreïn depuis 2004, l'Arabie saoudite depuis 2021. Ces destinations offrent des droits d'accueil parmi les plus élevés du calendrier, mais elles exposent le championnat à des risques géopolitiques structurels que même les contrats les plus solides ne peuvent écarter.
L'annulation des deux Grands Prix représente une perte estimée à plus de 100 millions de dollars pour la F1 et ses promoteurs. Un chiffre vertigineux qui soulève une question fondamentale sur la stratégie d'expansion vers des zones géopolitiquement instables. Les circuits européens, quant à eux, proposent des droits d'accueil bien inférieurs – ce qui explique en partie l'absence de remplacement immédiat malgré la disponibilité technique d'Imola ou de Portimão.
Cette pause printanière forcée de 2026 aura finalement des répercussions bien au-delà du simple calendrier sportif.
L'Iran, miroir des contradictions de la F1 mondiale
L'histoire des projets de circuits iraniens – de Graham Hill en 1975 aux ambitions de Qeshm en 2015 – agit comme un révélateur des contradictions profondes de la Formule 1 moderne. La discipline reine du sport automobile aspire à l'universalité, mais elle se heurte sans cesse aux frontières tracées par les conflits, les sanctions économiques et les régimes politiques.
Damon Hill posait la question avec une candeur touchante en 2019 : la Formule 1 peut-elle être un vecteur de paix diplomatique ? La réalité de 2026 apporte une réponse brutale. Quand les missiles s'abattent, les Grands Prix s'interrompent. Et aucun projet de circuit, aussi ambitieux soit-il, ne peut rivaliser avec la force des événements géopolitiques.
L'Iran restera probablement encore longtemps une destination chimérique pour la Formule 1. Mais son histoire – faite de rêves avortés, d'annonces tonitruantes et de réalités implacables – nous rappelle que la Formule 1 n'est jamais simplement un sport. Elle est aussi, qu'on le veuille ou non, un acteur de la géopolitique mondiale.






