Depuis le début de la saison 2026, une question divise profondément le monde de la Formule 1 : les nouvelles réglementations offrent-elles un véritable spectacle ou sapent-elles l’essence même de la compétition automobile ? Jos Verstappen, père et ancien pilote de Formule 1, n’a pas hésité à exprimer son verdict avec une franchise cinglante : ce n’est plus de la course, mais un chaos organisé.
« Cela n’a plus rien à voir avec la course » : Jos Verstappen s’exprime sans détour
Dans des déclarations rapportées par RacingNews365, Jos Verstappen a formulé une critique acerbe des nouvelles règles entrées en vigueur cette saison. Son analyse est sans appel :
« Le problème réside dans le fait qu’en tant que pilote, vous ne pouvez plus vraiment démontrer votre talent. Se rapprocher d’un adversaire dans son sillage pour le dépasser au freinage, voilà ce que signifie la course à mes yeux. Aujourd’hui, on assiste à de nombreux dépassements en milieu de ligne droite parce que l’autre pilote n’a plus d’énergie. Désolé, mais cela n’a rien d’un dépassement. Ce que la Formule 1 met en place, c’est du chaos. Et ce chaos attire un certain public. Mais cela n’a plus rien à voir avec la course. »
Il poursuit en soulignant l’impact de ces règles sur le style de pilotage : « Cela supprime toute sensation de compétition. Les pilotes gèrent en permanence leur batterie, ce qui rend également plus difficile pour un pilote comme Max de se distinguer. »
Ce que les règles 2026 ont bouleversé
Pour saisir l’ampleur de la colère de Jos Verstappen, il faut comprendre la révolution technique opérée cette saison. Les nouvelles réglementations ont porté la part de puissance électrique à environ 50 % du total, contre 20 % sous les règles précédentes. Le MGU-K (moteur électrique) délivre désormais 350 kW aux roues arrière, soit près de trois fois plus que les 120 kW de la génération antérieure.
Concrètement, chaque voiture dispose désormais d’un « bouton de boost » permettant d’activer un déploiement massif d’énergie à tout moment de la course, que ce soit pour attaquer ou défendre. Parallèlement, le « mode dépassement » offre à une voiture se trouvant dans la seconde du pilote qui la précède la possibilité de recharger un supplément de 0,5 MJ et de bénéficier d’un profil de puissance électrique additionnel.
Quel est le résultat sur la piste ? Les voitures peuvent se rapprocher à des vitesses de fermeture spectaculaires, puis ralentir tout aussi brutalement lorsqu’elles récupèrent de l’énergie. Ce phénomène est au cœur des critiques actuelles.
L’effet yo-yo : spectacle ou simulacre ?
Depuis le Grand Prix de Melbourne, un nouveau terme s’est imposé dans le vocabulaire de la F1 : l’effet yo-yo. Charles Leclerc a été l’un des premiers à le décrire, évoquant ces situations où des pilotes se doublent mutuellement de manière répétée, non pas en raison d’une supériorité technique ou d’un talent supérieur, mais simplement en fonction de la disponibilité énergétique à un instant donné.
Lando Norris a résumé ce phénomène avec une franchise désarmante : « Je le dépasse, puis je n’ai plus de batterie. Il me repasse donc en trombe. Ce n’est pas de la course, c’est du yo-yo. »
Pourtant, les chiffres bruts semblent plaider en faveur du spectacle : 120 dépassements ont été enregistrés lors de la course inaugurale à Melbourne, contre seulement 45 à la même époque l’an passé. Mais pour les Verstappen — père et fils —, la quantité ne saurait compenser la qualité. Un dépassement déclenché par un déficit énergétique n’est pas un dépassement méritoire. Il s’agit d’une conséquence mécanique, non d’un exploit sportif.
Le circuit de Suzuka a particulièrement mis en lumière cette problématique. Max Verstappen a expliqué que la configuration du tracé japonais rend la gestion de l’énergie particulièrement ardue : « Il y a essentiellement beaucoup d’endroits où l’on souhaite tenter un dépassement, mais un seul virage pour recharger, suivi d’une longue ligne droite. Cela rend l’utilisation de la batterie fondamentalement inefficace. »
Max Verstappen, un écho amplifié aux critiques de son père
Jos Verstappen ne se contente pas de commenter depuis l’extérieur. Ses propos font écho aux critiques répétées de son fils Max, quadruple champion du monde, depuis les premiers essais hivernaux à Bahreïn.
Dès février 2026, Max Verstappen avait posé un diagnostic sans équivoque : « Le mot juste serait gestion. En tant que pilote, la sensation n’est pas vraiment celle de la Formule 1. C’est un peu comme de la Formule E sous stéroïdes. »
Après le Grand Prix de Chine, son ton s’est encore durci : « Ce n’est pas de la course. Regardez les courses. Vous boostez pour doubler, puis vous n’avez plus de batterie sur la ligne droite suivante. On vous repasse. Pour moi, c’est une farce. C’est terrible. Si quelqu’un apprécie cela, c’est qu’il ne sait vraiment pas ce qu’est la course. Ce n’est pas amusant du tout. C’est du Mario Kart. »
Ces déclarations ne sont pas anodines, surtout de la part d’un pilote dont le contrat court jusqu’en 2028, mais qui avait déjà prévenu publiquement : « Si ce n’est pas agréable, je ne vois pas vraiment l’intérêt de rester. »
Aujourd’hui neuvième au classement avec seulement 12 points après trois courses, éliminé en Q2 à Suzuka par un rookie, Verstappen semble tout autant déçu par les performances de sa Red Bull que par les règles elles-mêmes. Les deux problèmes s’alimentent mutuellement.
L’accident de Bearman : quand le débat devient une urgence sécuritaire
Si le débat philosophique sur la nature du spectacle était déjà intense, il a pris une tournure dramatique lors du Grand Prix du Japon. Oliver Bearman a percuté le mur à 50 G après qu’une différence de boost électrique massif a généré une vitesse de fermeture de 45 km/h entre sa voiture et celle de Franco Colapinto, à une vitesse de pointe de 308 km/h. Le pilote a dû dévier sur l’herbe avant de heurter la barrière.
Le pilote britannique a réagi avec lucidité : « Je pense qu’en tant que groupe, nous avions averti la FIA de ce qui pouvait se produire, et c’est malheureusement arrivé — un différentiel de vitesse énorme que nous n’avions jamais connu en F1 avant ces nouvelles réglementations. »
Carlos Sainz, en sa qualité de président de la GPDA, a élevé le ton avec une fermeté inhabituelle : « Je ne suis pas un expert en moteurs, mais nous devons trouver une solution — nous devons faire tout ce qui est nécessaire. Peu m’importe si nous perdons une demi-seconde ou même une seconde au tour, si nous devons réduire la puissance pour que le moteur électrique dure plus longtemps, avec moins de boost et moins de gestion d’énergie. Je suis convaincu que ce serait plus sûr et plus agréable. »
Il a également évoqué les pires scénarios : « Imaginez-vous à Bakou, Singapour ou Las Vegas avec de telles vitesses de fermeture. »
Hamilton et Russell : les voix discordantes du paddock
Face à ce concert de critiques, Lewis Hamilton et George Russell ont adopté une position radicalement opposée. Pour Hamilton, ces réglementations incarnent « ce que la course devrait être » — un point de vue aux antipodes de celui des Verstappen.
« Voici à quoi devrait ressembler la course. Cela doit fonctionner dans les deux sens. Ce ne devrait pas être un seul mouvement puis c’est terminé. Personnellement, j’apprécie ce type de course », a déclaré Hamilton après Suzuka.
Cependant, cette position est immédiatement remise en question par le contexte compétitif. Charles Leclerc lui-même a suggéré que les pilotes aux commandes des meilleures voitures — actuellement Mercedes — ont naturellement tendance à trouver les règles plus satisfaisantes. En d’autres termes : quand on gagne, le règlement semble toujours bon.
Cette fracture entre satisfaits et mécontents suit grosso modo les lignes du classement des constructeurs, ce qui complique l’émergence d’un consensus.
La FIA face à l’urgence : des réunions de révision prévues en avril
Devant l’accumulation des critiques — accident de Bearman, problèmes de sécurité en qualifications, insatisfaction de nombreux pilotes —, la FIA a publié une déclaration officielle reconnaissant la nécessité d’une révision structurée :
« Depuis leur introduction, les réglementations 2026 ont fait l’objet de discussions continues entre la FIA, les équipes, les constructeurs de groupes motopropulseurs, les pilotes et la FOM. Ces réglementations incluent par conception un certain nombre de paramètres ajustables, en particulier en matière de gestion d’énergie, qui permettent une optimisation basée sur les données du monde réel. Des réunions sont donc programmées en avril pour évaluer le fonctionnement des nouvelles réglementations. »
Des sources proches du dossier indiquent que des changements sont probables, à court terme sur les limites de déploiement d’énergie, et à plus long terme sur la répartition entre moteur thermique et électrique — potentiellement en abandonnant la sacro-sainte division 50-50 qui est au cœur du problème.
Spectacle contre compétition : un faux débat ?
La véritable question soulevée par les critiques des Verstappen dépasse le cadre technique. Elle interroge la philosophie même de la Formule 1 : veut-on un sport où les positions changent parce que les pilotes sont plus rapides ou plus habiles, ou un sport où les positions évoluent en fonction des états énergétiques des voitures ?
Les 120 dépassements de Melbourne font de belles statistiques. Mais si chacun d’eux résulte d’une déplétion de batterie plutôt que d’un freinage audacieux ou d’une trajectoire inspirée, le sport a-t-il vraiment gagné en qualité ?
Ralf Schumacher avait dénoncé ces courses artificielles bien avant le début de la saison. Et l’histoire montre que lorsque plusieurs voix du paddock s’accordent sur une même critique — pilotes, anciens champions, représentants des pilotes —, la FIA finit généralement par entendre le message.
Jos Verstappen conclut avec une ironie mordante : lorsque Max avait commencé à alerter sur ces problèmes avant la saison, « tout le monde se moquait de lui ». Aujourd’hui, plus personne ne rit.
Les réunions d’avril s’annoncent comme l’un des moments les plus décisifs de l’ère moderne de la Formule 1. Le sport se trouve à la croisée des chemins : poursuivre dans cette voie au nom du spectacle et de la pertinence technologique, ou recalibrer les règles pour préserver ce que les puristes — et certains pilotes — appellent encore « la vraie course ».






