Mercedes approuve le retour du V8, mais à ses conditions
Le retour du V8 en Formule 1 n’est plus une simple hypothèse. Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA, l’a réaffirmé à plusieurs reprises : les moteurs V8 feront leur grand retour en 2031, voire dès 2030. Toutefois, entre la vision quasi exclusivement thermique de la FIA et le « méga-moteur » hybride défendu par Toto Wolff, une bataille réglementaire d’envergure s’annonce.
Mercedes, pourtant à l’avant-garde de l’ère hybride actuelle, a officiellement apporté son soutien au projet V8. Le directeur de l’écurie allemande ne cache pas son enthousiasme : « Nous sommes totalement favorables à cette évolution. » Cependant, Wolff pose une condition sine qua non : maintenir une hybridation significative pour ancrer la Formule 1 dans la réalité technologique contemporaine.
Le projet de Ben Sulayem : un V8 turbocompressé, peu d’électrique
La position du président de la FIA est claire et sans équivoque. Le futur moteur serait un V8 turbocompressé d’une cylindrée comprise entre 2,4 et 3,0 litres, avec une électrification réduite à sa plus simple expression. « Ce ne sera pas comme aujourd’hui, avec une répartition 50-50. La puissance électrique sera marginale », a précisé Ben Sulayem.
Les objectifs sont doubles : retrouver le rugissement légendaire des V8, absents des circuits depuis 2013, et réduire drastiquement la complexité ainsi que les coûts des groupes propulseurs. La FIA évoque une puissance globale d’environ 880 chevaux, dont seulement 10 % proviendraient de l’électrique, soit environ 650 chevaux pour la partie thermique.
Sur le calendrier, Ben Sulayem se montre catégorique : « Le V8 arrivera. La question n’est pas de savoir si j’ai besoin du soutien des constructeurs. En 2031, la FIA aura le pouvoir de l’imposer sans vote. » Il espère néanmoins une adoption dès 2030, sous réserve d’une majorité qualifiée parmi les motoristes.
La contre-proposition de Wolff : le « méga-moteur » à 1 200 chevaux
C’est ici que Toto Wolff entre en scène pour redéfinir les termes du débat. Le patron de Mercedes ne s’oppose pas au V8, bien au contraire. Toutefois, il entend imposer une hybridation bien plus ambitieuse que celle envisagée par Ben Sulayem.
Sa proposition ? Environ 800 chevaux issus du moteur thermique, auxquels s’ajouteraient 400 chevaux d’origine électrique, portant la puissance totale à près de 1 200 chevaux. Un « méga-moteur » qui ferait de ces futures monoplaces les voitures de course les plus puissantes de l’histoire. « Si nous basculons vers un moteur 100 % thermique, nous paraîtrons décalés en 2030 ou 2031. Il faut simplifier, mais en faire un moteur d’exception », a déclaré Wolff.
Cette prise de position n’est pas anodine. Mercedes alimente actuellement quatre équipes clientes sur la grille, ce qui lui confère une influence considérable dans les négociations réglementaires. Comme l’a révélé le débat sur les nouvelles règles 2026, le poids des grands motoristes dans l’élaboration des règlements est déterminant.
La position des autres constructeurs
Red Bull : enthousiaste et pragmatique
Du côté de Red Bull Ford Powertrains, Laurent Mekies se montre ouvert à cette évolution. « Nous sommes plutôt à l’aise avec cette idée. Nous avons dû partir de zéro pour développer cette unité de puissance, et l’idée d’un nouveau défi nous motive », a-t-il déclaré. Une approche pragmatique qui contraste avec les réticences exprimées par certains acteurs.
Ferrari : la priorité à la maîtrise des coûts
Frédéric Vasseur, directeur de la Scuderia, recentre le débat sur un enjeu financier crucial. « Depuis le début, notre priorité est claire : réduire le budget exorbitant des moteurs. Cela concerne les constructeurs, mais aussi les équipes clientes, et plus largement, l’avenir de la F1 », a-t-il souligné. Ferrari et Mercedes auraient chacune investi entre 300 et 400 millions d’euros dans les moteurs 2026 — une somme que personne ne souhaite réitérer.
Honda et Audi : les principaux opposants
Honda et Audi constituent les principaux freins à une transition anticipée. Les deux constructeurs se sont fermement opposés à toute modification avant 2030, allant jusqu’à torpiller une réunion organisée à Londres à l’automne 2025 pour envisager un passage dès 2029. Leurs investissements récents dans la technologie hybride expliquent en grande partie cette résistance.
Une gouvernance réglementaire au cœur de l’affrontement
La véritable force de Ben Sulayem réside dans les textes réglementaires. Pour imposer le V8 dès 2030, l’accord de quatre des six motoristes engagés (Mercedes, Ferrari, Honda, General Motors/Cadillac, Audi et Red Bull) serait nécessaire. En l’absence de consensus, la FIA peut unilatéralement imposer sa décision à partir de 2031, sans vote des constructeurs.
Cette épée de Damoclès transforme profondément les négociations. Les constructeurs savent que le changement est inéluctable ; l’enjeu réside désormais dans leur capacité à influencer les spécifications techniques. C’est précisément la stratégie adoptée par Wolff : plutôt que de s’opposer au retour du V8, Mercedes préfère en redéfinir les contours pour y intégrer une hybridation substantielle.
Stefano Domenicali, PDG de la Formule 1, soutient cette démarche tout en insistant sur la nécessité de réduire le poids des monoplaces : « Si une opportunité se présente de diminuer la masse des voitures en réduisant la taille et le poids de la batterie, elle doit être étudiée ». Il reconnaît par ailleurs que « le coût des unités de puissance est excessif, c’est une évidence ».
Pourquoi opter pour le V8 plutôt que pour le V10 ?
Une question légitime se pose : pourquoi privilégier le V8 au détriment du V10, moteur mythique de l’ère Schumacher/Senna, au son encore plus envoûtant ? La réponse est avant tout pragmatique. Aucun constructeur automobile actuel ne produit de V10 en série. Le V8, en revanche, équipe encore aujourd’hui des modèles emblématiques chez Ferrari, Mercedes, Audi et General Motors, ce qui en justifie la pertinence industrielle.
La Formule 1 a utilisé des V8 atmosphériques de 2,4 litres entre 2006 et 2013, capables de dépasser les 18 000 tours/minute pour environ 750 chevaux. La nouvelle génération envisagée serait turbocompressée, bien plus puissante, et accompagnée — dans une mesure encore débattue — d’une assistance électrique.
Un précédent article sur ce sujet détaillait déjà comment Ben Sulayem avait défié les constructeurs. La position de Mercedes vient désormais complexifier — ou enrichir — le débat.
Les implications sportives et technologiques
Au-delà des chiffres, c’est la philosophie même de la Formule 1 qui est en jeu. Les règlements 2026 ont été conçus à une époque où l’industrie automobile misait massivement sur l’électrification. Cette orientation avait convaincu Audi et Honda de s’engager en F1. Depuis, le vent a tourné, et la discipline cherche à s’affranchir des impératifs du marché automobile grand public.
La gestion de l’énergie hybride, devenue centrale dans les stratégies de course en 2026, est vivement critiquée par les pilotes et les équipes. McLaren en a fait les frais à Miami, perdant une demi-seconde au tour en raison des contraintes liées au moteur hybride. Max Verstappen, quant à lui, avait été catégorique : « Je me passerais volontiers de l’hybride. J’adore la fluidité d’un moteur V8. Le grip moteur, le couple, les rétrogradages — tout est bien plus naturel qu’aujourd’hui. »
Un calendrier serré pour une décision historique
Le temps presse. Le développement d’une nouvelle génération de moteurs en Formule 1 nécessite en moyenne trois années de travail. Sans décision rapide, c’est l’ensemble du calendrier réglementaire pour 2030-2031 qui risque d’être compromis. Domenicali l’a lui-même reconnu : la Formule 1 « doit trancher » sur ses futurs moteurs dès cette année.
Le bras de fer entre Ben Sulayem et Wolff ne se limite pas à un simple débat technique. Il s’agit d’une négociation stratégique où chaque constructeur joue son avenir compétitif. Mercedes, qui a dominé l’ère hybride 2014-2021 grâce à son avance technologique, ne peut se permettre de voir le prochain cycle réglementaire effacer ses atouts. En plaidant pour un V8 fortement hybridé, Wolff défend à la fois l’image de la marque à l’étoile et ses chances de dominer la prochaine décennie en Formule 1.






