Pourquoi, en 2026, les pilotes n'accélèreront pas à fond en tour de qualifications

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Illustration : l’AMR26 de Fernando Alonso sur le circuit de Bahreïn lors des essais hivernaux de pré-saison

En F1 2026, les pilotes retardent le plein gaz en qualifications pour préserver l'énergie électrique. Décryptage de ce paradoxe observé lors des essais de Bahreïn.

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Denis D

Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.

Rouler moins vite pour aller plus vite ? Voilà le genre de paradoxe que la Formule 1 version 2026 impose à ses pilotes. Lors des essais hivernaux de Bahreïn, un comportement surprenant a été observé : les pilotes n'appuyaient pas à fond sur l'accélérateur en sortant du dernier virage avant de lancer leur tour rapide. Un choix délibéré, dicté par les nouvelles contraintes de gestion énergétique qui redéfinissent l'art des qualifications.

Le triplement de la puissance électrique change tout

Le cœur du problème réside dans l'architecture même des nouvelles unités de puissance 2026. La puissance du MGU-K — le moteur-générateur électrique — a été multipliée par trois, passant de 120 kW à 350 kW, tandis que la capacité de la batterie est restée quasiment inchangée. Il en résulte un défi inédit : distribuer intelligemment les 8,5 MJ d'énergie disponibles par tour.

Avec les monoplaces 2025, le MGU-K de 120 kW permettait une décharge progressive de la batterie, et le MGU-H (récupérateur d'énergie thermique) complétait le dispositif en réduisant le risque de tomber à court d'électricité. En 2026, le MGU-H a disparu et les 350 kW du nouveau MGU-K vident la batterie à une vitesse vertigineuse. Le scénario a donc radicalement changé.

L'accélérateur comme déclencheur involontaire

L'un des aspects les plus contre-intuitifs de la nouvelle réglementation tient au lien direct entre la position de l'accélérateur et le déploiement de l'énergie électrique. Comme l'a expliqué The Race, le déclenchement de l'utilisation de la batterie est lié à la position de la pédale d'accélérateur — et non à un bouton sur le volant. Autrement dit, un simple excès de pression sur l'accélérateur durant le tour de préparation peut vider la batterie avant même le début du tour chronométré.

C'est pourquoi, lors des essais de Bahreïn, les pilotes ont adopté une approche radicalement différente en sortie du dernier virage. Plutôt que d'écraser l'accélérateur comme en 2025, ils n'ouvraient la pédale qu'à 60-70 %, n'atteignant les 100 % que quelques mètres avant la ligne de départ. Un compromis calculé pour préserver chaque mégajoule d'énergie.

Le cas Leclerc : plus rapide en ligne droite, mais autrement

Les données GPS de Charles Leclerc illustrent parfaitement ce phénomène. En comparant ses meilleurs tours de 2025 et 2026, le pilote Ferrari franchit la ligne à environ 300 km/h en 2026 — soit une dizaine de km/h de plus qu'en 2025, grâce notamment à la traînée réduite des nouvelles monoplaces en mode « ligne droite » (aérodynamique active).

Mais le profil d'accélération est totalement différent. En 2025, la vitesse maximale était atteinte juste avant le freinage, avec un derating (perte de puissance électrique) minimal. En 2026, la vitesse de pointe est atteinte plus tôt dans la ligne droite, car le soutien du MGU-K s'épuise progressivement, laissant le seul moteur thermique fournir la puissance. Leclerc perdait ainsi environ 25 km/h entre le moment où il atteignait 328 km/h et son point de freinage, faute de soutien électrique.

Si les pilotes ouvraient les gaz à 100 % dès la sortie du dernier virage, l'énergie gaspillée sur cette phase de préparation se ferait cruellement sentir plus loin dans le tour — notamment sur la ligne droite menant au virage 4 à Bahreïn, où le phénomène de « super clipping » a déjà été observé.

Le « super clipping » : recharger en pleine accélération

Le super clipping est l'un des nouveaux termes qui définissent l'ère 2026. Il désigne le fait d'utiliser le moteur thermique pour recharger la batterie alors que le pilote est à plein gaz. Concrètement, une partie de la puissance du moteur V6 est détournée vers le MGU-K pour régénérer la batterie, ce qui ralentit la voiture alors même que le pilote a l'accélérateur enfoncé à fond.

Le règlement plafonne cette récupération en ligne droite à 250 kW (contre 350 kW en freinage), pour éviter des décélérations trop brutales à haute vitesse. Mais l'effet est bien visible : des monoplaces qui ralentissent en bout de ligne droite, pédale au plancher. Un spectacle déroutant pour les spectateurs comme pour les pilotes eux-mêmes.

McLaren milite d'ailleurs pour augmenter le plafond de super clipping, arguant que cela permettrait de réduire les phases de lever de pied (lift and coast) ailleurs sur le circuit, offrant un compromis plus uniforme et plus sûr.

Le dilemme pneus vs batterie : un casse-tête inédit

La gestion énergétique en qualifications ne se limite pas au tour chronométré. Le tour de préparation (outlap) est devenu un exercice d'équilibriste. Comme l'a souligné Mario Isola, directeur de la compétition chez Pirelli, les pilotes doivent mettre leurs pneus en température — ce qui nécessite de rouler à un certain rythme — tout en préservant leur charge de batterie à son maximum pour le tour lancé.

Le directeur de Haas, Ayao Komatsu, a qualifié cette situation de « scary » (effrayante). Selon lui, une mauvaise gestion de l'énergie sur le tour de préparation peut coûter jusqu'à cinq dixièmes par tour — un gouffre en qualifications. Certaines équipes ont d'ailleurs utilisé deux tours de préparation lors des tests, un pour les pneus, un pour la batterie, ce qui pourrait devenir la norme sur certains circuits.

George Russell résume le paradoxe

Le pilote Mercedes George Russell a parfaitement résumé le dilemme auquel font face les pilotes : prendre un virage plus vite dépense davantage d'énergie et réduit la récupération, ce qui laisse moins d'énergie disponible sur l'ensemble du tour. Gagner quelques dixièmes dans les courbes peut en faire perdre plusieurs en ligne droite.

C'est un renversement philosophique complet pour des pilotes entraînés depuis 15 ans à attaquer chaque virage au maximum. Comme l'a confié Oscar Piastri lors des essais de Bahreïn : certaines de ces techniques ne sont « pas très instinctives » et il est « très difficile de se défaire de certaines habitudes ».

Un puzzle qui varie d'un circuit à l'autre

Bahreïn, avec ses longues lignes droites et ses zones de freinage franches, offre des opportunités de récupération d'énergie relativement favorables. Mais tous les circuits ne seront pas aussi cléments. Melbourne, qui ouvrira la saison, est considéré comme bien plus critique, avec très peu de zones permettant de recharger efficacement la batterie.

Des circuits comme Baku, avec sa section du château où il est inutile de déployer de l'énergie électrique mais où la moindre erreur de pédale peut vider la batterie avant la longue ligne droite principale, promettent des qualifications particulièrement tendues. Alan Permane, directeur de Racing Bulls, a d'ailleurs averti que Melbourne sera « bien plus problématique » que Bahreïn en matière de gestion d'énergie.

Les pilotes partagés sur cette nouvelle ère

Les réactions au sein du paddock sont contrastées. Max Verstappen, quadruple champion du monde, n'a pas mâché ses mots en qualifiant les F1 2026 de « Formule E sous stéroïdes ». Lewis Hamilton, de son côté, a pointé la complexité du système en estimant qu'il faut « presque un diplôme pour tout comprendre ».

Fernando Alonso est allé encore plus loin en affirmant lors des essais de Bahreïn qu'il pourrait faire conduire le chef cuisinier de l'équipe dans certains virages tant l'appui aérodynamique a diminué. Carlos Sainz, lui, a appelé la FIA et la FOM à rester « ouvertes d'esprit » si les contraintes de récupération et de déploiement d'énergie s'avèrent « exagérées » sur certains circuits.

Andrea Stella, directeur de McLaren, résume peut-être le mieux l'esprit de 2026 : les pilotes doivent désormais faire « des choses contre-intuitives du point de vue du pilotage pour maximiser l'exploitation de l'unité de puissance ».

La courbe d'apprentissage ne fait que commencer

Les essais hivernaux n'ont fait qu'effleurer la surface de ce nouveau casse-tête. Sergio Perez (Cadillac) a révélé des fluctuations allant jusqu'à huit dixièmes d'un tour à l'autre lors des tests, illustrant à quel point la maîtrise du déploiement énergétique est encore balbutiante.

Ce qui est certain, c'est que les qualifications en F1 n'ont jamais été aussi complexes. Avec 22 voitures sur la grille en 2026 — grâce à l'arrivée de Cadillac — et six éliminations par session au lieu de cinq, la moindre erreur de gestion énergétique en fin de tour de préparation pourrait coûter une place en Q2.

L'ère 2026 promet un spectacle radicalement différent, où le pilote le plus intelligent — et pas seulement le plus rapide — pourrait bien tirer son épingle du jeu.