La bombe à retardement des départs en F1 2026
Le Grand Prix d’Australie 2026 a révélé bien plus qu’une simple course. Derrière la victoire de George Russell et les performances spectaculaires des pilotes, un incident passé presque inaperçu à la télévision a soulevé une question qui agite désormais l’ensemble du paddock : les démarrages imposés par le nouveau règlement technique de la F1 2026 représentent-ils un danger mortel ? La réponse de Sergio Pérez ne laisse planer aucun doute.
« C’est regrettable de devoir le dire, mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’un accident grave ne survienne », a déclaré l’ancien pilote de Red Bull avant le Grand Prix de Chine. « Ces groupes propulseurs sont extrêmement difficiles à lancer. On peut se retrouver en situation d’anti-calage, comme ce fut le cas pour Lawson, et c’est très, très dangereux, car les vitesses atteintes en deux ou trois secondes sont extrêmes. »
Des propos lourds de sens, émanant d’un pilote aguerri qui a vécu de l’intérieur les bouleversements techniques de cette saison. Ils prennent d’autant plus de poids lorsqu’on examine les détails de l’incident survenu sur la grille de Melbourne.
L’incident Colapinto-Lawson : bien plus proche que ne l’ont montré les caméras
Au départ du Grand Prix d’Australie 2026, Liam Lawson s’est retrouvé quasi immobile sur sa case de départ, en huitième position. Victime d’une défaillance de son groupe propulseur Racing Bulls, le Néo-Zélandais a perdu toute alimentation électrique et n’a pu récupérer aucune puissance pendant cinq longues secondes. Il est ainsi passé de la huitième à la dix-huitième place, rampant littéralement depuis sa position sur la grille.
Franco Colapinto, parti juste derrière lui, avait quant à lui réalisé un excellent départ. Il arrivait à plus de 200 km/h lorsque les voitures qui le précédaient ont masqué la présence de la Racing Bulls, presque à l’arrêt. L’Argentin n’a eu que quelques fractions de seconde pour réagir, se déportant in extremis vers la droite afin d’éviter la collision, frôlant de justesse le mur de béton.
Cet incident n’a pas été diffusé lors des rediffusions habituelles du début de course. Ce n’est qu’après l’arrivée que les images embarquées ont révélé l’ampleur du danger. « Quand j’ai visionné les images à bord après la course, c’était encore plus serré que je ne le pensais, encore plus limite », a confié Colapinto. « J’étais déjà à plus de 200 km/h. Lorsque le boost s’active avec l’énergie électrique, la puissance est immédiate et on arrive très vite. La différence de vitesse entre une voiture en difficulté et une voiture fonctionnant normalement est colossale. »
Comme nous l’expliquions dans notre article consacré à cet incident, les réflexes de l’Argentin ont été unanimement salués dans le paddock. Mais l’essentiel réside ailleurs : pourquoi un tel scénario est-il seulement possible ?
La suppression du MGU-H : une décision aux conséquences critiques
Pour comprendre l’origine du problème, il faut remonter à la révolution technique imposée par le règlement 2026. Le changement majeur réside dans la suppression du MGU-H, le Groupe Moteur-Générateur de Chaleur, qui équipait les groupes propulseurs depuis 2014.
Ce composant jouait un rôle crucial, notamment au démarrage. Fixé à l’arbre du turbocompresseur, il pouvait agir comme un moteur électrique pour pré-entraîner le compresseur, l’amenant instantanément à sa vitesse de fonctionnement optimale. Résultat : les pilotes bénéficiaient d’une pression de suralimentation maximale en quelques instants, dès 9 000 à 10 000 tr/min. Le turbo lag – ce délai de réponse du turbo tant redouté – était pratiquement éliminé au moment précis où les pilotes en avaient le plus besoin.
Sans le MGU-H, les turbos de 2026 doivent compter uniquement sur les gaz d’échappement d’un moteur de 1,6 litre pour atteindre leur pression de suralimentation optimale. Et c’est là que les difficultés surgissent.
Pour compenser, les pilotes doivent désormais faire tourner leur moteur à des régimes très élevés – plus de 13 000 tr/min ont été enregistrés lors des essais à Bahreïn, contre 10 000 à 12 000 tr/min auparavant – pendant au moins dix secondes, moteur hurlant, avant même que les feux ne s’éteignent. Si le timing est mal maîtrisé, la voiture entre en anti-calage. Si les régimes sont trop élevés, c’est le patinage excessif.
Autre contrainte réglementaire aggravante : l’article 5.4.12 du règlement technique stipule que le MGU-K – le moteur électrique agissant sur les roues – ne peut s’engager qu’une fois la voiture à 50 km/h. Pour la phase la plus critique du démarrage, les pilotes sont donc privés de ce complément de puissance électrique.
Des avertissements ignorés depuis la pré-saison
Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c’est que ces risques n’ont rien de surprenant. Dès les essais de Bahreïn en février, les alertes se sont multipliées. La FIA avait même dû instaurer des séances d’essais de démarrage à la fin de chaque journée d’essais, tant la procédure s’avérait complexe et imprévisible.
Andrea Stella, directeur de McLaren, avait été l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme. « Nous ne parlons pas de performance en qualifications ou de rythme en course. Nous parlons de sécurité sur la grille », avait-il déclaré. « Nous devons nous assurer que la procédure de départ permette à toutes les voitures d’avoir leur groupe propulseur prêt. La grille n’est pas l’endroit où l’on souhaite voir des voitures démarrer lentement. »
Ollie Bearman (Haas) avait également exprimé ses inquiétudes : « C’est vraiment une question de millisecondes pour réussir. Si l’on est trop tôt ou trop tard d’une demi-seconde, cela ne fonctionne pas. Jusqu’à présent, nous n’avons pas été constants dans les démarrages d’entraînement, ce qui est préoccupant. »
Oscar Piastri, quant à lui, avait mis en garde contre l’impact sportif désastreux d’un mauvais départ : « La différence entre un bon et un mauvais départ l’an dernier se mesurait en quelques mètres de patinage. Cette année, c’est comme une course de F2 : on peut perdre six ou sept places si les choses tournent mal. »
Ces problèmes avaient déjà été anticipés par plusieurs acteurs du paddock, qui pointaient également des enjeux similaires en qualifications et en course.
Melbourne : des batteries à plat et un chaos amplifié
Le Grand Prix d’Australie a joué le rôle de révélateur. En plus des difficultés liées à la procédure de démarrage, plusieurs pilotes sont arrivés sur la grille avec une batterie presque déchargée. Le tracé exigeant d’Albert Park avait épuisé les réserves d’énergie lors du tour de formation.
Conséquence directe : sans apport électrique, certains pilotes, comme Kimi Antonelli, n’ont pas pu effectuer les burnouts habituels pour chauffer les pneus arrière, compromettant ainsi leur lancement. Et comme Liam Lawson en a fait l’amère expérience, partir avec une batterie vide peut signifier rester quasi immobile sur sa case tandis que les autres voitures arrivent à pleine vitesse.
Colapinto lui-même avait déjà vécu une situation similaire lors des essais libres 2 : « En FP2, j’ai failli percuter Lewis Hamilton. Sur la ligne droite principale, j’étais vraiment lent et ces différences de vitesse se produisent constamment. » Des quasi-accidents répétés, non seulement lors des départs en course, mais à chaque instant où une voiture manque d’énergie.
La FIA avait pourtant pris une mesure corrective à Melbourne : une nouvelle procédure avec des panneaux lumineux bleus clignotants pendant cinq secondes avant les feux rouges traditionnels, offrant aux pilotes une fenêtre supplémentaire pour monter en régime. Une mesure saluée par certains, mais manifestement insuffisante pour résoudre le problème de fond.
L’avantage Ferrari et les tensions entre écuries
Dans ce contexte tendu, une équipe tire son épingle du jeu : Ferrari. La Scuderia aurait délibérément opté pour un turbocompresseur plus petit que ses concurrents. Un turbo plus compact présente moins d’inertie et atteint sa vitesse de fonctionnement optimale bien plus rapidement, ce qui est idéal pour les démarrages statiques.
La victoire de Charles Leclerc à Melbourne – parti quatrième avec une batterie à plat et arrivé en tête dès le premier virage – en est la parfaite illustration. « L’opérateur des feux a été un peu espiègle – pour le premier départ de la saison avec ces voitures, les feux sont passés si vite que cela a surpris tout le monde », a commenté le Monégasque.
Cette situation crée cependant des frictions. Ferrari avait initialement résisté aux propositions de modifier la procédure de démarrage, y voyant un avantage compétitif durement acquis. Fred Vasseur a d’ailleurs exprimé sa surprise lorsque la FIA a finalement ajusté la séquence : « La FIA avait été très claire sur sa volonté de ne pas modifier les procédures de démarrage. J’ai donc été surpris lorsque ce sujet est revenu sur la table à Bahreïn. »
Cet avantage Ferrari peut créer un écart allant jusqu’à cinq secondes entre les pilotes au moment du lancement – une éternité sur une grille de départ de Formule 1.
Un danger qui dépasse le seul cadre des départs
Les préoccupations en matière de sécurité pour 2026 ne se limitent pas aux démarrages. Le mode ligne droite – ou Straight Line Mode (SLM) – suscite lui aussi de vives inquiétudes. Carlos Sainz s’est montré particulièrement critique après Melbourne : « Ma principale préoccupation concerne le premier tour. Je me sentais vraiment en danger avec le SLM activé dans la longue ligne droite. La voiture devient très difficile à contrôler dans le sillage et avec le SLM. »
L’Espagnol a ajouté : « Les départs du premier tour et les dépassements ne semblent pas très sûrs en l’état actuel des choses avec le SLM activé. Le SLM n’est qu’un palliatif pour corriger les problèmes de déploiement d’énergie. » Pierre Gasly a lui aussi exprimé des craintes similaires face à ces « situations inédites » au volant d’une F1 moderne.
Andrea Stella résume ainsi la situation : « La sécurité sur la grille peut être assurée par un simple ajustement. Il est absurde de ne pas le faire. Toutes les équipes et la FIA doivent assumer leurs responsabilités en matière de sécurité. »
La F1 peut-elle se permettre d’attendre un drame ?
La question qui se pose désormais est à la fois simple et brutale : faut-il attendre qu’une catastrophe survienne pour agir ? L’avertissement de Pérez résonne comme un cri d’alarme. Colapinto lui-même, après avoir frôlé l’accident à Melbourne, est catégorique : « C’était très dangereux et vraiment limite. On savait que ces choses allaient se produire, on en avait parlé dans de nombreuses situations. Cela s’est produit. Heureusement, j’ai pu m’en sortir et terminer la course. »
Des voix s’élèvent pour réclamer des modifications réglementaires d’urgence. Des ajustements de la procédure de démarrage, une révision de l’article 5.4.12 permettant un engagement plus précoce du MGU-K, ou encore une harmonisation des turbocompresseurs sont évoqués. Des ajustements réglementaires seraient d’ailleurs déjà envisagés dès la troisième manche.
L’histoire de la Formule 1 est jalonnée de drames qui ont conduit à des évolutions réglementaires salutaires. La communauté semble avoir retenu la leçon : mieux vaut prévenir que guérir. Les témoignages de Melbourne sont sans équivoque – la sécurité ne saurait être sacrifiée sur l’autel de la compétitivité ou des délais de développement des moteurs. La FIA et les écuries ont une responsabilité collective. Le temps presse.






