Le contexte : une saison 1976 dominée par Lauda
En ce début de saison 1976, Niki Lauda est l'homme à battre en Formule 1. Champion du monde en titre avec Ferrari, l'Autrichien écrase la concurrence au volant de sa nouvelle Ferrari 312T2. Avec des victoires à Interlagos, Kyalami, Spa, Monaco et Brands Hatch, Lauda possède une avance solide au championnat sur son plus proche rival, le Britannique James Hunt, qui dispute sa première saison chez McLaren.
Quand le circus de la F1 débarque au Nürburgring pour la dixième manche de la saison, le Grand Prix d'Allemagne, tout le monde sait déjà que ce sera la dernière course disputée sur la redoutable Nordschleife, ce tracé mythique de 22,835 km surnommé « l'Enfer Vert » par Jackie Stewart.
Un circuit jugé trop dangereux
Niki Lauda, bien que pilote le plus rapide sur ce circuit, ne cache pas ses inquiétudes. Une semaine avant la course, il tente de convaincre ses collègues de boycotter l'épreuve, pointant du doigt les lacunes en matière de sécurité : manque de commissaires incendie, équipements insuffisants et moyens de secours dérisoires pour un tracé aussi immense. La Formule 1 est alors une discipline extrêmement dangereuse — trois des pilotes présents ce jour-là (Tom Pryce, Ronnie Peterson et Patrick Depailler) trouveront d'ailleurs la mort en course dans les années suivantes.
Un vote est organisé parmi les pilotes, qui décident finalement — à une voix près — de disputer la course. Le destin de Lauda est scellé.
Le drame du 1er août 1976
Le dimanche 1er août, les conditions météorologiques ajoutent encore au danger. La pluie s'invite sur certaines portions du tracé tandis que d'autres restent sèches, rendant le choix des pneumatiques quasi impossible. La plupart des pilotes optent pour des pneus pluie au départ. James Hunt s'élance depuis la pole position, Lauda est à ses côtés en première ligne.
Au terme du premier tour, Lauda rentre au stand pour chausser des pneus slicks, la piste commençant à sécher. Il repart dans le peloton, ses gommes encore froides. C'est alors que le drame survient.
Dans le deuxième tour, juste avant le virage rapide de Bergwerk, Lauda perd le contrôle de sa Ferrari 312T2 pour une raison qui n'a jamais été totalement élucidée — un problème de suspension est la théorie la plus probable. La voiture frappe un talus en bord de piste avant de rebondir en plein milieu de la chaussée, immédiatement enveloppée par les flammes.
Les héros du Nürburgring
Son casque arraché dès le choc initial, Lauda se retrouve prisonnier du brasier, à demi conscient, pendant près d'une minute. Guy Edwards parvient à éviter la Ferrari en feu, mais Brett Lunger et Harald Ertl la percutent. Les trois pilotes s'arrêtent immédiatement et tentent de sortir Lauda des flammes. Ils sont rejoints par Arturo Merzario, qui stoppe sa Wolf Williams en apercevant l'accident et joue un rôle décisif dans le sauvetage.
L'unique hélicoptère du circuit est stationné aux stands, à un extrême du tracé. Il faut cinq à six minutes pour atteindre le lieu de l'accident — une éternité qui aurait pu être fatale sans l'intervention courageuse de ces quatre pilotes.
La lutte pour la survie
Grièvement brûlé au visage et au crâne, Lauda est transporté par hélicoptère à l'hôpital militaire de Coblence, puis transféré à la clinique spécialisée en brûlures de Ludwigshafen, la plus avancée d'Allemagne à l'époque. Mais ce sont surtout ses poumons qui inquiètent les médecins : l'Autrichien a inhalé des vapeurs d'essence hautement toxiques et souffre de graves lésions respiratoires.
Son état est si critique qu'un prêtre est appelé à son chevet pour lui administrer les derniers sacrements. Les images de sa Ferrari en flammes font le tour du monde et choquent l'opinion publique. Personne n'imagine alors que le champion du monde en titre puisse un jour remonter dans un cockpit.
Pourtant, dès le 5 août, quatre jours seulement après l'accident, Lauda est hors de danger. Sa volonté de fer va faire le reste.
Le comeback miraculeux de Monza
Pendant la convalescence de Lauda, Ferrari ne perd pas de temps. Enzo Ferrari, pragmatique comme toujours, engage Carlos Reutemann pour remplacer son pilote numéro un aux côtés de Clay Regazzoni. De son côté, James Hunt remporte le Grand Prix d'Allemagne puis celui de Zandvoort, revenant au contact au championnat.
Mais c'est mal connaître Niki Lauda. Six semaines seulement après avoir reçu l'extrême-onction, l'Autrichien se présente au Grand Prix d'Italie à Monza, le visage encore lourdement bandé, les brûlures à vif. Il s'est d'abord rendu à Fiorano, le circuit d'essais privé de Ferrari, où il réalise une soixantaine de tours et frôle le record du circuit, convainquant un Enzo Ferrari d'abord sceptique.
À Monza, Ferrari aligne trois voitures : Lauda, Regazzoni et Reutemann. Les premiers essais sous la pluie du vendredi sont un calvaire pour Niki, qui découvre un nouvel ennemi : la peur. Son casque spécialement rembourré lui cause des douleurs insupportables à cause de ses cartilages encore à vif.
Mais Lauda est « l'Ordinateur », le pilote qui conduit avec la tête. Après une nuit d'introspection, il revient en piste le samedi et signe le cinquième temps des qualifications, devant ses deux coéquipiers et devant Hunt. Le point est prouvé.
Le dimanche, malgré une souffrance physique immense, Lauda livre une course héroïque et termine quatrième, 42 jours seulement après son accident. Il sort de sa monoplace dans un état physique lamentable, ses plaies rouvertes, sa cagoule trempée de sang. Mais il a marqué des points et consolidé son avance au championnat.
Le dénouement au Mont Fuji
La saison 1976 se poursuit avec une intensité dramatique. James Hunt remporte les Grands Prix du Canada et des États-Unis, revenant à trois petits points de Lauda avant l'ultime manche de la saison, le Grand Prix du Japon sur le circuit de Fuji.
Ce jour-là, il pleut à torrents. Lauda, fidèle à ses convictions et marqué à jamais par le Nürburgring, décide d'abandonner après deux tours, jugeant les conditions trop dangereuses pour risquer sa vie. Hunt termine troisième et décroche le titre mondial pour un seul point. Lauda perdra le championnat, mais sa décision de privilégier sa vie sur un titre restera l'un des actes les plus courageux de l'histoire du sport.
L'année suivante, en 1977, l'Autrichien prend sa revanche de la plus belle des manières en remportant son deuxième titre mondial avec Ferrari, avant de quitter la Scuderia pour rejoindre Brabham. Il décrochera un troisième titre en 1984 avec McLaren, confirmant son statut de légende absolue de la discipline.
Un héritage qui a transformé la F1
L'accident du Nürburgring a eu des conséquences considérables bien au-delà de la carrière de Lauda. Le circuit a été profondément redessiné pour répondre à de nouvelles normes de sécurité, et la Nordschleife n'accueillera plus jamais de Grand Prix de Formule 1. Le circuit moderne, long de 4,5 km, a accueilli de nouveau la F1 à partir de 1984.
Cet épisode tragique a accéléré la mise en place de réglementations plus strictes en matière de sécurité sur les circuits : temps d'intervention des secours, présence d'hélicoptères médicaux à proximité immédiate de la piste, formation des commissaires. Des avancées qui, au fil des décennies, ont contribué à faire de la Formule 1 l'une des disciplines les plus sûres au monde — comme en témoigne l'introduction du halo bien des années plus tard.
Le film Rush : la rivalité immortalisée
La rivalité légendaire entre Niki Lauda et James Hunt lors de cette saison 1976 a été portée à l'écran en 2013 par le réalisateur Ron Howard dans le film Rush. Daniel Brühl y incarne Lauda dans une performance saluée par la critique, nommée aux BAFTA et aux Golden Globes. Lauda lui-même avait validé le film avec son humour caractéristique, estimant que « 80% de ce qu'il raconte est vrai, avec une pincée d'Hollywood ».
Niki Lauda, décédé le 20 mai 2019 à l'âge de 70 ans, reste à jamais un symbole de résilience et de détermination. Sa casquette rouge, qu'il portait en permanence depuis 1976 pour dissimuler les cicatrices de ses brûlures, est devenue l'un des emblèmes les plus reconnaissables de la Formule 1. Son histoire dépasse le cadre du sport automobile : c'est celle d'un homme qui a regardé la mort en face et qui a choisi de revenir, plus fort que jamais.
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