« Ils ont laissé croire à tout le monde que je n’étais pas à la hauteur en Formule 1 »
Des années après les faits, Romain Grosjean n’a toujours pas refermé cette page douloureuse. Dans des déclarations récentes, l’ancien pilote français a levé le voile sur la manière dont Renault a orchestré son éviction à l’issue des sept Grands Prix qu’il a disputés en 2009. Des propos éloquents, révélateurs d’une blessure bien plus profonde qu’il n’y paraissait.
« Ce n’était guère aisé, car vous débarquez dans un environnement où l’on avait sciemment répandu l’idée que je n’étais pas digne de la Formule 1, puis vous revenez dans un milieu où c’était précisément ce que l’on pensait de vous. » Cette confidence, prononcée par Grosjean lui-même, résume à elle seule l’atmosphère oppressante dans laquelle s’est déroulé son retour en Formule 1 au sein de l’écurie Lotus en 2012.
Une déclaration d’autant plus poignante qu’elle met en lumière une équipe dont la majorité des membres était restée inchangée depuis 2009. Grosjean retrouvait ainsi « 98 % des mêmes personnes » qui l’avaient jugé et écarté trois ans plus tôt.
Des débuts placés sous le sceau du chaos
Pour saisir l’ampleur de la situation, il convient de revenir aux circonstances exactes de l’arrivée de Grosjean en Formule 1. En 2009, il n’était alors que pilote de réserve chez Renault lorsqu’il fut propulsé en urgence sur la grille de départ à Valence, en remplacement de Nelson Piquet Jr., limogé en pleine tourmente du Crashgate.
Grosjean, qui travaillait encore dans une banque tout en concourant en GP2, se retrouva du jour au lendemain aux commandes d’une Renault R29, sans avoir pu effectuer de tests approfondis en raison des restrictions alors en vigueur. Il dut en outre affronter Fernando Alonso, double champion du monde. Son meilleur résultat au cours de ces sept courses se limita à une modeste treizième place.
Comme il l’a lui-même confié : « Après ma première course à Valence en 2009, je suis retourné travailler à la banque le lundi matin. Je me suis dit que la suite s’annonçait compliquée. » Une anecdote révélatrice de l’incertitude dans laquelle il évoluait. Puis survint le Crashgate, la vente de l’écurie, le départ de Flavio Briatore. Grosjean fut balayé avec les vestiges d’une équipe en pleine mutation.
Deux années d’errance loin des projecteurs
Après cette brève incursion en Formule 1, Grosjean passa deux ans loin du paddock, sans pour autant délaisser la compétition. Il remporta le championnat Auto GP en 2010, avant d’enchaîner avec les titres en GP2 Asia Series et en GP2 en 2011. Des succès probants, attestant que le talent était bien présent.
Ce fut Éric Boullier, alors à la tête de l’équipe devenue Lotus, qui lui offrit une seconde chance. Dès le début de la saison 2012, Grosjean frappa un grand coup : il se qualifia en troisième position lors du Grand Prix d’Australie, son premier retour en Formule 1. « À ce moment-là, l’équipe s’est dit : peut-être n’est-il pas si mauvais, après tout », déclara-t-il avec une ironie à peine voilée.
Pourtant, la pression psychologique était immense. Il réintégrait une structure qui, selon ses propres termes, ne croyait guère en lui. Boullier lui-même avait alors affirmé : « Romain joue sa crédibilité et sa carrière. Il a la chance d’être au bon endroit, mais il se trouve à la croisée des chemins. » Des propos lourds de sens, révélateurs de la précarité de sa situation.
L’éveil à Bahreïn et une carrière enfin sur les rails
Le déclic survint lors du Grand Prix de Bahreïn 2012. Grosjean y décrocha la troisième place, signant ainsi son premier podium en Formule 1 – le premier pour un pilote français depuis Jean Alesi en Belgique en 1998. Boullier analysa cet exploit en ces termes : « C’est comme si un interrupteur s’était allumé à Bahreïn. »
Dès lors, Grosjean accumula les podiums : trois en 2012 (Bahreïn, Canada, Hongrie), six en 2013, pour un total de dix podiums sous les couleurs de Lotus. Des performances qui contredisaient radicalement le récit diffusé par Renault après 2009.
Pourtant, l’ombre de cette période ne se dissipa jamais complètement. En 2013, Alain Prost observait : « Il lui manque cette confiance en lui, notamment face aux performances de Räikkönen. Je pense que cela relève davantage d’un blocage mental que d’un manque de vitesse. » Grosjean lui-même eut recours à un psychologue pour travailler sa gestion des premiers tours, source de plusieurs incidents en début de saison 2012.
La blessure infligée par Renault en 2009 avait laissé des traces indélébiles. « J’ai songé à tout abandonner. À un moment, je n’étais plus certain de revenir un jour en Formule 1, mais ma passion était trop forte », confiait-il en 2012 au magazine GP Racing. Ces mots prennent une résonance particulière à la lumière de ses récentes accusations contre l’écurie française.
Une question de responsabilité envers les jeunes talents
L’histoire de Grosjean soulève une problématique plus large au sein de la Formule 1 : quelle responsabilité incombe à une écurie envers les jeunes pilotes qu’elle propulse sur le devant de la scène ? Renault avait parié sur Grosjean via son programme Renault Driver Development dès 2005. C’est grâce à ce soutien initial qu’il avait pu gravir les échelons du sport automobile.
Cependant, lorsque ses débuts en Formule 1 se révélèrent difficiles – dans un contexte que beaucoup qualifieraient d’injuste –, l’équipe choisit de le rejeter sans ménagement, tout en orientant le récit à son détriment. La question de la gestion des jeunes pilotes par les écuries reste au cœur des débats du paddock moderne, comme en témoigne l’expérience d’Ollie Bearman chez Haas.
Grosjean résumait la situation avec une lucidité désarmante : « J’étais au mauvais endroit, au mauvais moment. Je faisais partie des meubles que l’on remplace quand on emménage dans une nouvelle maison. » Mais ses révélations récentes ajoutent une dimension plus sombre : Renault n’aurait pas seulement tourné la page, mais aurait activement propagé l’idée qu’il n’avait pas le niveau, compromettant ainsi ses chances de revenir en Formule 1.
Grosjean, un cas emblématique qui interroge le système
Le parcours de Grosjean n’est pas un cas isolé. Fred Vasseur a lui-même décrit les dysfonctionnements internes qui peuvent gangrener une écurie et briser la dynamique d’un pilote, illustrant combien les décisions managériales pèsent sur la confiance des pilotes. La Formule 1 est un milieu où la réputation se construit, mais se détruit aussi avec une rapidité déconcertante, souvent pour des raisons qui dépassent le simple talent.
Boullier, quant à lui, voyait les choses sous un jour plus optimiste à mesure que Grosjean progressait : « Peu de pilotes lui ressemblent, c’est un diamant brut qu’il nous faut polir. » Puis, plus tard : « Je pense qu’il fait désormais partie des trois ou quatre meilleurs pilotes de la grille. » Des paroles qui prennent une saveur particulière lorsqu’on connaît les origines de son parcours.
Après avoir quitté Enstone en 2015, fort de 287 points inscrits en 83 Grands Prix, Grosjean rejoignit Haas pour cinq saisons, avant son terrible accident à Bahreïn en 2020, qui aurait pu lui coûter la vie. Il trace désormais sa route en IndyCar. Pourtant, certaines blessures ne cicatrisent jamais tout à fait – et ses accusations contre Renault en sont la preuve la plus éloquente.
Boullier concluait avec justesse : « Pour devenir champion du monde, il faut réunir tous les éléments. Je pense que Romain avait le potentiel pour remporter des courses. » Une reconnaissance tardive, certes, mais qui sonne comme une forme de réhabilitation – celle que Renault, elle, ne lui a jamais accordée.






