Mercedes à l’assaut d’Alpine : bien plus qu’une simple opération financière
Depuis plusieurs semaines, le paddock de Formule 1 est le théâtre d’une rumeur susceptible de redéfinir les équilibres du sport automobile : Mercedes F1 s’apprêterait à racheter les 24 % du capital d’Alpine détenus par Otro Capital. Contrairement aux premières informations diffusées, cette transaction ne serait pas portée par Toto Wolff en son nom propre, mais bien par l’écurie elle-même, copropriété de Jim Ratcliffe (INEOS), de l’entité dirigée par Wolff et du groupe Mercedes-Benz. Une nuance de taille, qui modifie radicalement la perception de cette opération.
Otro Capital cède ses parts : les dessous d’une transaction complexe
Qui vend, et pour quelles raisons ?
En 2023, Otro Capital – un consortium d’investisseurs réunissant des personnalités telles que Ryan Reynolds et Rob McElhenney, propriétaires du club de football de Wrexham, le golfeur Rory McIlroy, ainsi que des athlètes de renom comme Patrick Mahomes ou Trent Alexander-Arnold – avait injecté 200 millions d’euros pour acquérir 24 % du capital d’Alpine Racing Ltd. À l’époque, cette transaction valorisait l’écurie à environ 900 millions de dollars.
Aujourd’hui, les estimations les plus crédibles évaluent Alpine à 2,5 milliards de livres sterling, soit plus du double de sa valorisation il y a trois ans. La participation d’Otro Capital est désormais estimée à quelque 600 millions de livres, offrant à ses détenteurs un rendement exceptionnel en un laps de temps record. Une performance qui explique leur volonté de réaliser cette plus-value.
Les obstacles réglementaires à surmonter
Cependant, cette cession s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Les documents régissant la participation d’Otro Capital comportent plusieurs clauses restrictives : toute transaction nécessite l’aval de Renault, qui conserve 76 % du capital jusqu’en septembre 2026. Par ailleurs, le constructeur français dispose d’un droit de préemption, lui permettant, en théorie, de racheter ces parts et de reprendre le contrôle total de l’équipe. Toutefois, les difficultés financières actuelles de Renault rendent ce scénario peu probable.
Mercedes contre Horner : une rivalité aux enjeux stratégiques
Selon plusieurs sources concordantes, Mercedes F1 ne serait pas le seul candidat en lice. Un consortium associé à Christian Horner, l’ancien directeur de Red Bull Racing évincé en juillet 2025, se positionnerait également. Horner, qui a perçu 90 millions d’euros lors de son départ de Red Bull, avait exprimé son intention de revenir en Formule 1 non pas en tant que simple employé, mais en qualité de partenaire et actionnaire.
Cette confrontation entre Wolff et Horner prend dès lors une dimension supplémentaire. Même en cas d’échec des négociations entre Mercedes et Otro Capital, certains observateurs estiment que l’Autrichien pourrait user de son influence, notamment via la fourniture de moteurs Mercedes à Alpine à partir de 2026, pour entraver tout rapprochement entre Horner et le groupe Renault.
Pour approfondir cette rivalité initiale, consultez notre article : Wolff contre Horner : la lutte pour 24 % du capital d'Alpine F1 Team.
Une collaboration technique déjà bien établie entre Mercedes et Alpine
Ce qui distingue Mercedes des autres prétendants, c’est la relation technique préexistante entre les deux écuries. En novembre 2024, Alpine a officialisé un accord pluriannuel prévoyant la fourniture de groupes propulseurs et de boîtes de vitesses Mercedes à partir de 2026, et ce jusqu’à au moins 2030.
Cet accord marque la fin d’une ère : Renault abandonne définitivement la production de moteurs de Formule 1 à Viry-Châtillon, mettant un terme à un cycle entamé en 1977. Si cette transition permet à Renault d’économiser environ 90 millions de dollars par an, elle consacre également Alpine dans un rôle d’écurie cliente, aux côtés de McLaren et Williams, toutes deux motorisées par Mercedes jusqu’en 2030.
Notre analyse détaillée sur Mercedes en 2026 : l'ingéniosité moteur qui surprend jusqu'à Williams revient sur les spécificités techniques de ces partenariats.
Les motivations cachées d’une participation minoritaire
Un investissement financier ou une manœuvre politique ?
Dans le paddock, une question suscite les débats : quelle utilité concrète peut avoir une participation minoritaire ne conférant aucun droit de regard sur la gestion sportive d’Alpine ? Les langues se délient avec prudence, mais plusieurs hypothèses circulent.
La première est d’ordre purement financier : si la tendance haussière des valorisations des écuries de F1 se poursuit, une participation acquise aujourd’hui pour 600 millions de livres pourrait voir sa valeur s’envoler d’ici la fin de l’Accord Concorde. Ce dernier a en effet sanctuarisé les dix écuries actuelles, leur conférant un caractère de rareté absolue. L’engouement croissant pour la F1, la multiplication des Grands Prix et l’augmentation des droits télévisuels ne font qu’amplifier cette dynamique.
Une logique d’écosystème inspirée de Red Bull
Cependant, l’analyse stratégique va bien au-delà. Certains observateurs y voient la construction d’un écosystème à deux écuries, à l’image de ce que Red Bull a mis en place avec Racing Bulls. Une Alpine étroitement liée à Mercedes pourrait servir de terrain d’expérimentation pour les jeunes pilotes du constructeur allemand, tout en offrant un levier supplémentaire dans les négociations réglementaires.
Car la Formule 1 reste avant tout un sport éminemment politique : disposer d’alliés sur la grille renforce invariablement un constructeur lors des votes et dans l’équilibre des rapports de force. Un porte-parole de Mercedes a d’ailleurs confirmé que l’écurie était « informée des derniers développements » concernant la participation d’Otro, qualifiant Alpine de « partenaire stratégique clé ».
Alpine sous la direction de Provost : entre stabilité affichée et fragilités réelles
Un PDG peu passionné par le sport automobile
Nommé fin juillet 2025, François Provost a pris les rênes du groupe Renault dans un contexte d’incertitude quant à l’avenir de l’écurie de F1. Lors de sa visite à l’usine d’Enstone, il a tenu à rassurer : « Je suis très heureux d’être ici. L’objectif principal de ma visite est de réaffirmer notre engagement en Formule 1. Nous restons en Formule 1 pour longtemps. »
Pourtant, l’homme n’est pas décrit comme un passionné de sport automobile. Sa feuille de route est claire : priorité au retour sur investissement plutôt qu’à une expansion tous azimuts. « Avant d’investir davantage, il faut démontrer qu’Alpine est rentable », a-t-il résumé. Dans les coulisses, certaines sources laissent entendre que, face à une offre suffisamment attractive, Provost pourrait être enclin à céder davantage de contrôle sans grande résistance.
Une situation financière préoccupante
Les chiffres sont éloquents. Les bénéfices d’Alpine ont chuté de 70 % en 2023, s’établissant à seulement 7,8 millions de livres sterling, et les résultats de 2024 devraient s’avérer encore plus délicats. Sur la piste, la saison 2025 a été catastrophique : dernière du Championnat des Constructeurs, avec seulement 22 points inscrits et incapable de marquer le moindre point lors des trois premiers Grands Prix.
Les causes sont connues : un moteur Renault affichant un retard estimé à une demi-seconde au tour par rapport à ses concurrents, une vitesse de pointe de seulement 345,7 km/h à Monza, contre 355,9 km/h pour la Sauber. Sans compter les turbulences managériales, marquées par le départ d’Oliver Oakes et le retour de Flavio Briatore dans un rôle de directeur sportif de facto.
Notre portrait de Gasly chez Alpine : un talent entravé par une monoplace en reconstruction illustre parfaitement les défis sportifs auxquels l’écurie est confrontée.
La F1, nouveau terrain de jeu des franchises à l’américaine ?
L’intérêt de Mercedes pour une participation minoritaire dans Alpine s’inscrit dans une tendance de fond qui transforme profondément la Formule 1. Toto Wolff lui-même l’a exprimé sans détour : « Nous sommes une franchise, et c’est ainsi que je la conçois. »
Aujourd’hui, parmi les dix écuries du paddock, seulement 25 à 30 % de la propriété est détenue par des marques automobiles pures. Le reste appartient à des fonds d’investissement, des consortiums de célébrités ou des hommes d’affaires. La valeur de Mercedes F1 a été estimée à 6 milliards de dollars après la cession de 5 % à George Kurtz, PDG de CrowdStrike, pour 300 millions de dollars – un montant qui place l’écurie au-dessus de huit franchises NFL et de vingt-quatre franchises NBA.
Comme le souligne Motorsport.com, « c’est un signe supplémentaire de la transition de la F1 vers un modèle de franchise à l’américaine, où, derrière les identités d’équipe, la propriété est essentiellement agnostique vis-à-vis de la marque et très axée sur la maximisation des revenus ».
Les garde-fous réglementaires de la FIA
Cette évolution ne va pas sans susciter des inquiétudes. Le PDG de McLaren, Zak Brown, l’a clairement exprimé lors des essais hivernaux : « Aucun autre grand sport, à ma connaissance, n’autorise la copropriété de deux équipes concurrentes. » Ses propos visaient initialement Red Bull et Racing Bulls, mais ils s’appliquent tout autant à un éventuel scénario Mercedes-Alpine.
La FIA n’est pas restée insensible à ces préoccupations. Nikolas Tombazis, directeur technique monoplace de la fédération, a confirmé que des mesures seraient finalisées pour 2026 afin de limiter les collaborations excessives entre écuries étroitement liées – un signal clair indiquant que le régulateur entend encadrer ces nouvelles formes de propriété croisée.
Notre article sur McLaren contre Mercedes : la guerre des données entre client et fournisseur de moteurs s'intensifie aborde les tensions que ces relations de dépendance peuvent engendrer sur le plan sportif.
2026 : une renaissance possible pour Alpine ?
Malgré ce contexte tendu, Alpine aborde la saison 2026 avec de nouveaux atouts. L’adoption des groupes propulseurs Mercedes représente un changement radical, et Pierre Gasly – figure emblématique de l’écurie depuis 2023 et sous contrat jusqu’en 2028 – incarne une rare stabilité dans une structure marquée par de nombreuses turbulences.
La question demeure : une entrée de Mercedes au capital d’Alpine accélérerait-elle sa montée en puissance, ou ne ferait-elle qu’accentuer sa dépendance vis-à-vis du constructeur allemand ? La réponse pourrait bien déterminer le visage de la Formule 1 pour la décennie à venir.
En attendant, derrière les chiffres et les manœuvres financières, c’est bien l’identité historique d’une écurie née sous les couleurs de Toleman en 1981, devenue Benetton, puis Renault, puis Alpine, qui se joue dans les bureaux londoniens et parisiens. L’ère des franchises a peut-être sonné le glas du romantisme sportif en Formule 1.






