Laurent Mékies révèle l'obsession insatiable de Max Verstappen pour le sport automobile : simulateur à trois heures du matin, engagement en GT3, contribution technique. Décryptage d'un champion hors norme, dont la passion pourrait pourtant le pousser à quitter la F1.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
L’homme qui ne s’arrête jamais
Certains champions courent pour remporter des victoires. Max Verstappen, lui, court parce qu’il ne saurait s’en passer. Laurent Mékies, nouveau directeur de Red Bull Racing depuis juillet 2025, a partagé cette confidence au micro du podcast Beyond The Grid avec une franchise déconcertante : ce qui l’a le plus frappé depuis sa prise de fonction, c’est la profondeur du lien unissant le Néerlandais au sport automobile.
« Il vit pour ce sport jour et nuit », a-t-il déclaré. « Il maîtrise parfaitement la complexité d’une Formule 1 et d’une écurie. Accordez-lui quelques heures de liberté, et il s’entraîne sur son simulateur. Offrez-lui quelques jours de répit, et il prend le volant de tout ce qui roule sur la planète. »
Ces propos dressent le portrait d’un homme pour qui le sport automobile est devenu une obsession totale, permanente, presque envahissante. Une obsession qui, selon son directeur d’écurie, constitue le secret le mieux gardé de sa domination sans partage.
Simulateur à trois heures du matin : quand l’entraînement défie le sommeil
Pour Verstappen, la frontière entre vie professionnelle et passion personnelle n’existe tout simplement pas. Il l’a lui-même reconnu : il lui arrive de se réveiller en pleine nuit, assailli par une idée, et de devoir immédiatement la mettre à l’épreuve. Les sessions sur simulateur à trois heures du matin ne relèvent pas de l’anecdote, mais bien de son quotidien.
Son équipement personnel en témoigne : le quadruple champion du monde a investi près de 50 000 dollars dans un dispositif de sim racing haut de gamme. Il dispose même de deux installations – une version portable, qu’il emporte durant la saison de Formule 1, et un setup fixe à Monaco, équipé d’une configuration à triple écran. Des outils que d’autres pilotes de renom lui empruntent régulièrement.
Mais son obsession ne se limite pas au simulateur. En 2025, Verstappen s’est lancé avec sérieux dans les courses GT3, remportant dès ses débuts les 24 Heures du Nürburgring Nordschleife au volant d’une Ferrari 296 GT3. En 2026, il a confirmé sa participation à la même épreuve, cette fois aux commandes d’une Mercedes-AMG GT3 aux couleurs de Red Bull. Sa présence a suscité un tel engouement que les organisateurs ont dû, pour la première fois depuis des années, refuser des inscriptions, les 150 places disponibles étant déjà pourvues.
Ces activités annexes occupent son esprit en dehors des circuits de F1. Comme il l’a lui-même confié, la plupart du temps, ce qui occupe ses pensées, ce sont les modifications à apporter à sa voiture GT en termes d’optimisation et de réglages.
Bien plus qu’un pilote : un architecte technique
La passion de Verstappen ne se borne pas à piloter. Ce qui le distingue véritablement des autres champions, c’est sa capacité à traduire ses sensations en données exploitables pour ses ingénieurs. Mékies a insisté sur ce point : être rapide en piste est une chose, mais parvenir, hors de la voiture, à guider son équipe vers la compréhension des limites à repousser et du potentiel inexploité de la monoplace en est une autre.
« Je ne sais pas encore si cette compétence est consciente ou inconsciente, mais il possède ce don naturel d’amener son entourage à saisir ce qui compte pour lui dans la voiture et ce qui représente, selon lui, le plus grand potentiel de performance encore inexploré », a précisé le directeur de Red Bull.
Des représentants de Ford, partenaire moteur de Red Bull pour 2026, ont corroboré ce portrait : Verstappen teste la voiture dans les simulateurs et collabore avec les ingénieurs des deux côtés pour appréhender le développement des monoplaces, notamment sur les questions de puissance et d’appui aérodynamique. Il occupe une place centrale dans le projet technique.
Cette rigueur se reflète dans la précision de ses retours. Mékies rapporte que, lors d’un débriefing – qu’il s’agisse d’une victoire ou d’un abandon –, il est impossible de deviner, à son intonation, quel résultat vient d’être obtenu. Une constance émotionnelle quasi chirurgicale, au service de la performance collective.
Alain Prost lui-même a rendu hommage à cette dimension : « Si vous ne disposez pas d’un pilote comme Max Verstappen dans une équipe comme celle-ci, eh bien, tout peut rapidement se disloquer. Il est devenu un pilote plus que complet, assurément l’un des meilleurs, bien entendu, de l’histoire. »
Une obsession à double tranchant
Pourtant, cette passion absolue pour le sport automobile recèle une contradiction fondamentale. Car c’est précisément parce que Verstappen aime tant la compétition qu’il envisage de quitter la Formule 1.
Le règlement technique 2026, avec sa répartition 50/50 entre moteur thermique et électrique, a profondément mécontenté le quadruple champion. Dès les essais de pré-saison à Bahreïn, il a qualifié la nouvelle génération de F1 de « Formule E sous stéroïdes », déplorant que la course se soit muée en une affaire de gestion d’énergie permanente plutôt que de pur pilotage. « Pas amusant… le mot juste, c’est gestion », a-t-il asséné.
Cette prise de position s’inscrit dans une ligne cohérente, tenue depuis la fin de l’année 2025 : « Mon contrat court jusqu’en 2028, mais mon avenir dépendra des nouvelles règles en 2026, et de leur caractère agréable et divertissant. Si elles ne sont pas fun, alors je ne me vois pas rester dans les parages. »
La clause de libération : une épée de Damoclès sur Red Bull
Concrètement, Verstappen dispose d’une fenêtre de trois mois – d’août à octobre – pour activer une clause de libération dans son contrat, valable jusqu’en 2028. Condition : se trouver en dehors du top 2 du classement des pilotes au moment de la trêve estivale d’août. C’est Helmut Marko, l’ancien conseiller de Red Bull, aujourd’hui écarté de ses fonctions, qui avait accepté l’inclusion de cette clause en 2022, une décision qui avait provoqué des remous internes significatifs.
Avec Red Bull actuellement sixième du classement des constructeurs, confrontée à des problèmes de fiabilité et de compétitivité avec sa nouvelle unité de puissance développée en partenariat avec Ford, ce scénario n’est pas à exclure. L’écurie autrichienne paie le prix d’un développement tardif de la voiture 2025 et d’une transition 2026 difficile, dans un contexte où des figures emblématiques comme Christian Horner, Jonathan Wheatley et Helmut Marko ont quitté ou été écartées de la structure.
Mékies, cependant, reste confiant. Selon lui, la performance de Red Bull sera l’argument ultime pour retenir Verstappen. Et c’est peut-être là que l’obsession du pilote se révèle paradoxalement une force pour l’équipe : un homme capable de se lever à trois heures du matin pour affiner ses sensations sur simulateur ne renoncera pas sans avoir tout tenté pour rendre sa voiture compétitive.
Ce qui distingue Verstappen des autres grands champions
L’histoire de la Formule 1 compte ses obsédés. Ayrton Senna, qui passait des heures à analyser ses données télémétriques. Michael Schumacher, qui imposait des entraînements physiques d’une rigueur militaire. Mais Verstappen incarne peut-être une synthèse inédite : celle du pilote-ingénieur-simulateur qui n’a jamais rompu avec le sport automobile, même en dehors des circuits.
Né à Hasselt d’un père pilote de Formule 1 (Jos Verstappen) et d’une mère pilote de karting (Sophie Kumpen), il a baigné dans l’huile de moteur dès son plus jeune âge. À dix-sept ans, il devenait le plus jeune pilote de l’histoire de la F1. Aujourd’hui, avec 71 victoires, 48 pole positions, 37 meilleurs tours et 127 podiums, il détient des records qui semblaient inatteignables : 19 victoires en une saison, 10 succès consécutifs, 8 pole positions d’affilée.
Pourtant, la saison 2025 a révélé une vulnérabilité : un titre perdu de seulement deux points face à Lando Norris, dans une lutte à trois incluant Oscar Piastri. Une défaite qui, pour un champion de cette envergure, n’a sans doute fait qu’attiser son obsession de perfectionner chaque détail – du réglage des vibreurs sur simulateur à la stratégie de gestion thermique en course.
L’ironie d’un destin en suspens
L’ironie est cruelle. Un homme qui vit pour le sport automobile, qui investit 50 000 dollars dans un simulateur, qui pilote des GT3 la nuit sur le Nürburgring, qui guide techniquement le développement de sa monoplace, qui conseille Ford sur l’orientation de l’unité de puissance 2026 – cet homme-là envisage sérieusement de tourner le dos à la discipline reine parce qu’elle ne lui procure plus assez de plaisir au volant.
Car Verstappen l’a prévenu : lorsqu’il s’arrêtera, ce sera définitif. « Dans mon esprit, je sais que si je referme le chapitre de la F1, ce sera terminé. Je ne me vois pas m’arrêter puis revenir. Une fois fini, j’arrêterai vraiment. » Son cœur bat déjà pour les 24 Heures du Mans, pour sa propre équipe en endurance, pour une vie sportive qu’il aura choisie, et non plus subie.
Pour Red Bull, et pour la Formule 1 dans son ensemble, l’enjeu des prochains mois est donc existentiel. Comme l’a souligné Mékies, disposer d’un pilote capable de soutenir, stimuler et accompagner une équipe dans le développement de sa voiture est « un atout considérable ». Perdre Verstappen, ce ne serait pas seulement perdre un pilote rapide. Ce serait perdre le cœur battant de toute une structure technique.
Et peut-être la chose la plus précieuse qui soit dans ce sport : quelqu’un qui l’aime encore assez pour ne jamais trouver le sommeil.