La Formule 1 vise un calendrier de 24 courses avec des partenariats à long terme. Thaïlande, Corée du Sud... Découvrez les critères stricts de Stefano Domenicali pour intégrer de nouvelles destinations.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
La Formule 1 tourne le dos aux engagements éphémères : place aux contrats de 5 à 10 ans
Depuis que Liberty Media a pris les rênes de la Formule 1 en 2017, le sport automobile a profondément évolué. L’ère des promoteurs opportunistes et des accords conclus à la hâte pour une durée de trois ans appartient désormais au passé. Aujourd’hui, Stefano Domenicali, PDG de la F1, applique une philosophie radicalement différente : aucune nouvelle destination ne sera intégrée au calendrier sans avoir démontré sa capacité à s’inscrire dans la durée.
Le message est sans équivoque. « L’essentiel n’est pas d’atteindre un pic d’audience sur une seule année. Il s’agit de s’assurer que, lorsque nous nous implantons dans un nouveau lieu, une vision à long terme est en place », a déclaré Domenicali. En d’autres termes, la Formule 1 ne se contente plus d’organiser des courses : elle forge des partenariats stratégiques.
Cette approche se matérialise dans les contrats signés ces dernières années. Miami détient l’accord le plus long du calendrier, s’étendant jusqu’en 2041. L’Autriche a récemment rejoint ce cercle très restreint en obtenant un engagement similaire jusqu’en 2041. La Chine a prolongé son contrat de cinq ans, jusqu’en 2030, tandis que le Canada est lié à la F1 jusqu’en 2035 au minimum.
Les contrats à long terme : un levier d’investissement et de pérennité
L’enjeu des engagements pluriannuels dépasse largement la simple sécurité juridique. Pour Domenicali, il s’agit avant tout d’un outil incitant les promoteurs à investir massivement dans leurs infrastructures. « Avec un accord de trois ans, comment pourriez-vous convaincre un promoteur d’investir ? », interroge-t-il. « Miami prévoit de construire une nouvelle zone d’hospitalité dans les années à venir. Nous encourageons l’Australie à édifier un nouveau paddock et des installations modernes. La Hongrie et Austin suivent la même dynamique. »
Ce cercle vertueux crée une synergie gagnant-gagnant : la F1 garantit sa présence sur le long terme, le promoteur investit dans l’expérience des fans et les infrastructures, et le Grand Prix gagne en valeur pour l’ensemble des parties prenantes. C’est précisément cette recette qui a permis à des événements comme le Grand Prix de Miami de se transformer en mégaprojets mondiaux.
En 2024, le groupe Formula 1 a enregistré un chiffre d’affaires total de 3,65 milliards de dollars, en hausse de 6 % par rapport à 2023. Les nouvelles courses dans des marchés premium comme Las Vegas, Miami, le Qatar et l’Arabie saoudite ont constitué un moteur de croissance essentiel. Ce modèle économique ne peut fonctionner qu’avec des engagements solides et durables.
Thaïlande et Corée du Sud : les prétendants les plus crédibles pour 2028
Parmi les candidats susceptibles de compléter le calendrier de 24 courses, deux destinations se distinguent particulièrement : la Thaïlande et la Corée du Sud.
Bangkok en pole position pour 2028
La Thaïlande négocie avec la Formule 1 depuis plusieurs années. Le gouvernement thaïlandais a déjà approuvé un budget de plus de 1,2 milliard de dollars pour accueillir une course de rue dans le district de Chatuchak, à Bangkok, de 2028 à 2032. Le tracé proposé s’étend sur 5,7 kilomètres, dans le sens des aiguilles d’une montre, et comprend 18 virages, serpentant autour de la gare centrale de Krung Thep Aphiwat, des marchés du week-end et des parcs emblématiques de la capitale.
Domenicali s’est rendu en Thaïlande pour des réunions avec la Première ministre Paetongtarn Shinawatra entre les Grands Prix d’Australie et de Chine en mars dernier, signe que les discussions sont prises au sérieux. L’atout supplémentaire de Bangkok ? Alex Albon court sous licence thaïlandaise, et le pays abrite la famille Yoovidhya, propriétaire à 51 % de Red Bull GmbH. Le marché thaïlandais entretient donc une connexion organique avec la F1. Si la course se concrétise en 2027, elle pourrait générer environ 108 millions de dollars et créer plus de 1 000 emplois.
Incheon, le retour de la Corée du Sud après une décennie d’absence
La Corée du Sud ambitionne de faire son retour au calendrier après son passage de 2010 à 2013 sur le circuit de Yeongam. Cette fois, l’approche est différente : une course urbaine à Incheon, autour du parc Songdo Moonlight Festival, sur un tracé de 4,96 km conçu par le Korea Industrial Development Institute et le cabinet du légendaire Hermann Tilke. Selon les estimations, un Grand Prix coréen générerait 289,8 millions de livres sterling en retombées touristiques et créerait 5 000 emplois le temps d’un week-end de course.
La leçon de 2013 a été retenue : la Corée avait été retirée du calendrier en raison d’un manque de rentabilité et d’un engouement insuffisant. Cette fois, des études de faisabilité financière rigoureuses ont été menées avant toute candidature officielle.
Les critères draconiens pour intégrer le calendrier de la F1
Derrière l’intérêt suscité par ces nouvelles destinations se cache une réalité implacable : la liste des candidats éligibles est bien plus restreinte que celle des prétendants. L’an dernier, Domenicali évoquait 11 nouveaux lieux ayant manifesté leur intérêt. Cependant, seuls quelques-uns disposent à la fois de la volonté politique et des moyens financiers nécessaires pour concrétiser un Grand Prix dans un délai raisonnable : la Thaïlande, le Rwanda et le futur Qiddiya Speed Park en Arabie saoudite.
La sélection est impitoyable. La F1 exige des candidats qu’ils démontrent :
Une base de fans solide et durable, au-delà d’un simple engouement passager
Un plan d’affaires robuste sur cinq à dix ans
Des investissements garantis dans les infrastructures
Une viabilité financière prouvée, au-delà des seules recettes billetterie
Un marché « pertinent » sur le plan commercial
« Nous ne pouvons pas nous implanter dans un lieu où un pic d’audience d’une année serait exceptionnel, pour nous demander ensuite quel est le plan d’affaires, quelle est la base de fans, quel est le statut commercial qui nous donne l’assurance d’une présence sur cinq ou dix ans. Nous devons en avoir la preuve. » — Stefano Domenicali
Ces critères expliquent pourquoi, malgré des années de discussions avec l’Afrique du Sud, la Thaïlande ou la Corée du Sud, toute nouvelle addition outre-mer ne se matérialisera probablement pas avant 2029.
Amérique du Nord : trois courses, un plafond déjà atteint
L’une des questions récurrentes concerne la possibilité d’une quatrième course aux États-Unis. La réponse de la direction de la F1 est sans ambiguïté : ce n’est pas à l’ordre du jour. Louise Young, directrice de la promotion des courses, a rappelé que « si l’on prend en compte Montréal, São Paulo et Mexico, nous comptons déjà six courses en Amérique du Nord et du Sud ».
Avec Austin sous contrat jusqu’en 2034, Las Vegas géré directement par la F1 et Miami lié jusqu’en 2041, le verrou nord-américain est solidement fermé. Domenicali reconnaît l’intérêt croissant, mais tempère : « Il faut rester prudent. Si, à l’avenir, le Mexique n’était plus au programme ou si d’autres changements survenaient dans cette région, nous pourrions envisager d’autres options. Mais pour l’instant, ajouter des courses ne serait pas équilibré. »
Le contrat mexicain expire en 2028, et si les autorités locales souhaitent le renouveler, la question du prix et des compensations éventuelles reste entière. Dans ce contexte, une analyse des conséquences financières des annulations de courses illustre à quel point chaque case du calendrier représente une valeur économique considérable.
Le défi logistique et commercial du calendrier
Optimiser un calendrier de 24 courses revient à résoudre une équation complexe où logistique et stratégie commerciale s’entremêlent. En 2026, la F1 a déjà franchi une étape significative en avançant le Grand Prix du Canada aux 22-24 mai, juste après Miami, permettant ainsi un transfert direct du matériel et réduisant considérablement les coûts de transport.
La consolidation du bloc européen de juin à fin juillet — Monaco, Barcelone, Spielberg, Silverstone, Spa — vise à privilégier les transferts routiers plutôt qu’aériens. La F1 s’est engagée à atteindre l’objectif d’émissions nettes nulles « de l’usine au drapeau » d’ici 2030, et la structure du calendrier constitue un levier direct pour y parvenir.
Cependant, Domenicali reste lucide quant aux limites de cet exercice : « Il ne faut pas oublier que, au-delà du flux logistique, il y a aussi l’aspect commercial de chaque événement. » En d’autres termes, regrouper quatre courses au Moyen-Orient ou en Amérique serait idéal sur le plan logistique, mais contre-productif sur le plan commercial.
Cette tension permanente entre efficacité logistique et optimisation commerciale est au cœur des réflexions sur le calendrier futur de la F1 et ses évolutions réglementaires.
Un calendrier à son apogée, une sélection plus rigoureuse que jamais
Avec 24 courses, la Formule 1 a atteint ce que Domenicali considère comme le nombre optimal, équilibrant répartition mondiale, contraintes logistiques et qualité de l’expérience pour les fans. Les équipes, les pilotes et les mécaniciens ne cachent plus leur fatigue face à un rythme de plus en plus soutenu.
Dans ce contexte, chaque nouvelle destination devra soit « prendre la place » d’une course existante, soit attendre qu’un promoteur actuel décide de ne pas renouveler son contrat. L’Europe observe cette évolution avec une certaine appréhension : les Pays-Bas quitteront le calendrier après 2026, et la double présence italienne (Imola et Monza) semble difficile à maintenir sur le long terme — seul Monza ayant obtenu une prolongation jusqu’en 2031.
La vision de la F1 est désormais celle d’un sport se comportant comme une franchise mondiale du divertissement, sélective, exigeante et tournée vers l’avenir. L’Asie du Sud-Est représente le marché le plus prometteur sur le plan commercial, le Moyen-Orient le plus agressif financièrement, et l’Afrique le plus symbolique. Mais tous devront satisfaire aux critères rigoureux de Domenicali : pas de « pic d’une seule année », uniquement des partenaires dotés d’une vision pluridécennale et des investissements pour la concrétiser.