GP de Monaco 1996 : quand Olivier Panis domptait le chaos sous la pluie

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Olivier Panis au volant de sa Ligier JS43 dans les rues mouillées de Monaco en 1996, avec des adversaires en arrière-plan

Retour sur le GP de Monaco 1996, la course la plus chaotique de l'histoire : seulement 3 voitures à l'arrivée et la victoire inoubliable d'Olivier Panis sur sa Ligier.

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Camille M

Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.

19 mai 1996 : le jour où Monaco est devenu une roulette russe

Il y a des courses qui marquent l'histoire de la Formule 1 au fer rouge. Le Grand Prix de Monaco 1996 fait partie de ces épreuves qu'on ne peut tout simplement pas oublier. Ce 19 mai, sur les rues trempées de la Principauté, seulement 3 voitures sur 21 ont franchi la ligne d'arrivée — un record absolu qui tient toujours aujourd'hui. Et au bout de ce chaos monumental, c'est un Français au volant d'une modeste Ligier qui a inscrit son nom au palmarès du Grand Prix le plus prestigieux du calendrier : Olivier Panis.

Ce GP de Monaco fut la sixième manche du championnat du monde 1996, une saison dominée par les Williams-Renault de Damon Hill et Jacques Villeneuve. Williams avait remporté les cinq premières courses de la saison. Personne n'imaginait qu'un outsider allait bouleverser la hiérarchie en Principauté.

Un week-end compromis, puis la pluie comme alliée

Olivier Panis, né à Lyon, en était à sa troisième saison chez Ligier. Avant Monaco, son bilan était maigre : un seul point inscrit (une sixième place au Brésil) et deux abandons consécutifs à Imola et au Nürburgring. Pire encore, un moteur cassé dès les premiers essais du jeudi lui avait fait perdre un temps précieux en piste, et la monoplace de réserve avait été endommagée par son coéquipier Pedro Diniz. Résultat : 14ème sur la grille de départ.

Mais le dimanche matin, les choses commencèrent à tourner en sa faveur. Panis signa le meilleur temps du warm-up, prouvant que la Ligier JS43 avait un potentiel inexploité. Puis, juste après cette séance, les nuages crevèrent au-dessus de Monte-Carlo et une pluie torrentielle s'abattit sur le circuit. Une session d'acclimatation supplémentaire de 15 minutes fut même organisée — du jamais vu — pour permettre aux pilotes de se familiariser avec les nouvelles conditions.

Comme Panis le confiera plus tard : « La pluie, c'est la seule occasion où l'on peut dépasser à Monaco. Il pleuvait mais j'étais tellement en osmose avec ma Ligier ce jour-là qu'il ne pouvait rien m'arriver. »

Premier tour : l'hécatombe commence

À 14h30, les 21 voitures (Andrea Montermini n'a pas pu prendre le départ après un accident lors de la session d'acclimatation) s'élancent sur une piste détrempée. La catastrophe ne se fait pas attendre.

Michael Schumacher, poleman et double vainqueur sortant à Monaco, est victime d'un survirage en sortie de Mirabeau et percute le mur avant même la fin du premier tour. Avant lui, Jos Verstappen — le père de Max — avait fait le pari fou de partir en pneus slicks sur piste mouillée et s'était encastré dans les barrières à Sainte-Dévote. Les deux Minardi s'accrochent entre elles, Rubens Barrichello part à la faute à la Rascasse, Giancarlo Fisichella et Pedro Lamy rejoignent la liste des victimes.

Cinq voitures éliminées avant même la fin du premier tour. La course était à peine lancée que le chaos régnait déjà.

La remontée fantastique de Panis

Au dixième tour, la moitié du peloton avait déjà abandonné. Mais Olivier Panis, lui, ne commettait aucune erreur. Les ingénieurs de Mugen Honda, anticipant la pluie, avaient pris une décision stratégique audacieuse : charger la Ligier d'un plein complet de 100 kg de carburant, estimant que la consommation réduite sous la pluie permettrait de limiter les arrêts aux stands.

Tour après tour, Panis grignota les positions :

  • Tour 7 : il dépasse Martin Brundle dans la montée de Beaurivage pour se hisser en 11ème position
  • Tour 10 : il gagne un rang supplémentaire grâce à l'abandon de Gerhard Berger (panne de boîte de vitesses)
  • Tour 16 : il passe Mika Häkkinen pour prendre la 9ème place
  • Tour 25 : il se défait de Johnny Herbert au virage du Loews

Puis vint le moment clé : son passage en pneus slicks, alors que la piste commençait à sécher. Un arrêt éclair — uniquement pour changer les pneus, sans ravitailler — qui lui permit de remonter comme une fusée dans le classement.

Le duel musclé avec Eddie Irvine

Il restait un obstacle de taille : Eddie Irvine et sa Ferrari, qui bouchonnait devant lui. Frustré par l'impossibilité de dépasser dans les rues étroites de Monaco, Panis tenta une manœuvre osée à l'épingle du Loews. Les roues des deux monoplaces entrèrent en contact, projetant Irvine dans les barrières. Un dépassement « viril », comme le qualifiera la presse, mais qui ouvrit les portes du podium au Français.

Les leaders tombent les uns après les autres

Pendant ce temps, les favoris continuaient de tomber comme des mouches.

Damon Hill, qui menait la course avec autorité depuis le départ et rêvait d'une première victoire à Monaco, fut trahi par son moteur Renault qui explosa de manière spectaculaire. Le Britannique était dévasté.

Jean Alesi, sur sa Benetton, hérita alors de la première place et crut tenir enfin sa deuxième victoire en F1 après son sacre au Canada en 1995 — le dernier succès d'un Français en Formule 1 avant ce jour. Mais au 60ème tour, la barre de torsion de la suspension arrière-droite de sa Benetton céda. L'Avignonnais dut rentrer au stand, le cœur brisé.

Au 61ème tour, Olivier Panis, parti 14ème, se retrouvait en tête du Grand Prix de Monaco. Chez Ligier, personne n'osait encore y croire.

Les 14 derniers tours en apnée

Panis menait, mais rien n'était acquis. Il devait surveiller sa consommation de carburant au plus près, gérer le retour de la pluie en fin de course, et résister aux assauts de David Coulthard dans sa McLaren-Mercedes.

Au 66ème tour, Jacques Villeneuve et Luca Badoer s'accrochèrent à Mirabeau. Il ne restait plus que 7 voitures en piste. Puis, à 6 tours de la fin, la pluie fit son retour et déclencha un ultime carnage : Eddie Irvine partit en tête-à-queue, Mika Salo le percuta et Mika Häkkinen compléta le carambolage. Trois voitures éliminées d'un coup.

Il ne restait plus que quatre voitures en piste. Heinz-Harald Frentzen, assuré de la 4ème place, décida de rentrer directement aux stands sans franchir la ligne d'arrivée.

La course s'acheva au bout de 75 tours — trois de moins que prévu — en raison de la règle des deux heures. Panis franchit la ligne d'arrivée avec 3,5 secondes d'avance sur Coulthard. Herbert compléta le podium, inscrivant au passage ses seuls points de la saison pour Sauber.

Trois voitures seulement à l'arrivée. Un record qui bat celui du GP de Monaco 1966, où quatre pilotes avaient terminé.

Un exploit historique pour Panis et Ligier

Olivier Panis, aux anges, effectua son tour d'honneur au ralenti, brandissant un grand drapeau tricolore devant une foule médusée. Cette victoire revêtait une dimension historique à plusieurs titres :

  • C'était la première et unique victoire de la carrière de Panis en Formule 1
  • C'était la dernière victoire de l'écurie Ligier, 15 ans après le succès de Jacques Laffite au Canada en 1981 — la fille de Laffite, Margot, perpétue aujourd'hui l'héritage familial sur les plateaux de Canal+
  • C'était la première victoire du motoriste Mugen Honda
  • C'était le premier triomphe d'un Français au volant d'une voiture française à Monaco depuis 66 ans
  • Jamais un pilote n'avait gagné à Monaco en partant aussi loin que la 14ème place (le précédent record était la 9ème place de Maurice Trintignant en 1955)

Et surtout, cette victoire serait la dernière d'un pilote français en Formule 1 pendant 24 ans, jusqu'à ce que Pierre Gasly ne remporte le GP d'Italie 2020 à Monza dans des circonstances tout aussi inattendues.

L'héritage d'une course légendaire

Le GP de Monaco 1996 reste à ce jour l'épreuve ayant connu le moins de voitures à l'arrivée dans l'histoire de la Formule 1. La combinaison d'une pluie capricieuse, de rues ultra-étroites bordées de rails métalliques et de la fiabilité mécanique aléatoire des années 90 a créé un cocktail explosif qui a laissé une marque indélébile dans la mémoire collective des fans de F1.

Pour Olivier Panis, ce jour de gloire restera à jamais gravé. Comme il le résumait avec émotion : « J'ai toujours du mal à réaliser ce qui m'arrive après une victoire. Il va me falloir du temps, mais je sais que c'est important pour la suite de ma carrière et pour Ligier. »

Près de trente ans plus tard, on ne lui parle encore que de ça. Et il a bien raison d'en être fier : ce 19 mai 1996, entre les rails de Monaco et sous une pluie battante, Olivier Panis a écrit l'une des plus belles pages de l'histoire du sport automobile français.