« Je ne parlerai pas avant qu’il ne soit parti »
Jeudi 27 mars 2026, dans l’enceinte de l’hospitality Red Bull, au cœur du paddock de Suzuka. Max Verstappen prend place pour la conférence de presse d’avant le Grand Prix du Japon. D’un regard circulaire, il balaye l’assistance et s’arrête net sur un visage familier : celui de Giles Richards, journaliste au Guardian depuis plus de vingt ans. Sans détour, le ton monte. « Je ne parlerai pas avant qu’il ne soit parti », assène le Néerlandais, sans laisser place à la moindre ambiguïté.
Visiblement surpris, mais évitant soigneusement toute escalade, Giles Richards s’exécute et quitte la salle. Verstappen, comme si de rien n’était, déclare alors simplement : « Maintenant, nous pouvons commencer. » La conférence reprend son cours, comme si l’incident n’avait jamais eu lieu. Pourtant, en quelques minutes à peine, la scène a fait le tour du paddock.
Une rancœur née à Abu Dhabi en 2025
Pour saisir la portée de ce geste radical, il faut remonter au dernier Grand Prix de la saison 2025, à Abu Dhabi. Verstappen venait d’y remporter la course avec une maîtrise souveraine – sa huitième victoire de l’année –, mais Lando Norris, en terminant troisième, lui avait ravi le titre mondial pour seulement deux points (423 contre 421). Le Néerlandais avait ainsi manqué un cinquième sacre consécutif dans les ultimes tours du championnat, sans avoir pu influer sur le cours des événements ce jour-là.
Lors de la conférence de presse d’après-course, Giles Richards avait pris la parole. Sa question était directe : « Max, vous avez perdu le titre face à Lando pour deux points seulement. Avec le recul, regrettez-vous l’incident avec George Russell en Espagne ? »
La réponse de Verstappen avait été immédiate, cinglante : « Vous omettez tout ce qui a fait ma saison. La seule chose que vous mentionnez, c’est Barcelone. Je savais que cette question viendrait. Vous me faites ce sourire niais… Je ne sais pas. Oui, cela fait partie de la course. On apprend en vivant. Un championnat, c’est une saison de vingt-quatre Grands Prix. J’ai aussi reçu bien des cadeaux en deuxième partie de saison, vous pourriez aussi m’interroger là-dessus. »
L’incident de Barcelone, le péché originel
La question de Richards n’était pas anodine. Au Grand Prix d’Espagne 2025, Verstappen avait délibérément percuté la Mercedes de George Russell, dans une manœuvre qui avait choqué l’ensemble du paddock. Russell avait résumé la situation sans détour : « Mon point de vue ? Je me suis tout simplement fait rentrer dedans ! On voit ce genre de choses dans des jeux vidéo ou en karting, jamais en Formule 1. C’était intentionnel. »
Les commissaires avaient sanctionné Verstappen d’une pénalité de dix secondes, le reléguant de la cinquième à la dixième place, lui coûtant ainsi neuf points précieux. Trois points de pénalité avaient également été ajoutés à sa superlicence, portant son total à onze sur une période de douze mois – à un point seulement d’une suspension automatique.
Verstappen avait reconnu sa faute dans un communiqué publié sur Instagram : « Nos choix de pneumatiques en fin de course et certaines manœuvres après le redémarrage ont alimenté ma frustration, me conduisant à un geste injustifiable, qui n’aurait jamais dû se produire. » Puis, dans une interview accordée à Viaplay en novembre 2025, il avait ajouté : « C’était une erreur de ma part, et j’en tire évidemment les leçons. Ces situations ne se reproduiront plus la saison prochaine, même si nous nous retrouvons dans un contexte similaire avec la voiture. »
Pourtant, si Verstappen admettait l’erreur, il rejetait catégoriquement l’idée que Barcelone lui avait coûté le titre. « Le seul point de critique, c’est évidemment cet incident. Ce geste en lui-même – et l’ensemble de la situation – n’était pas acceptable. Mais un championnat, c’est bien plus que cela. »
Un précédent : l’affaire Sky Sports
L’incident de Suzuka n’est pas le premier à émailler les relations tumultueuses entre Verstappen et les médias britanniques. En octobre 2022, lors du Grand Prix du Mexique, Red Bull avait refusé de donner la moindre interview à Sky Sports F1, en réaction aux commentaires du journaliste Ted Kravitz, qui avait remis en cause la légitimité du titre mondial 2021 de Verstappen face à Lewis Hamilton.
Le Néerlandais avait d’ailleurs déjà évoqué publiquement ce qu’il percevait comme un biais structurel de la presse : « Le problème en Formule 1, c’est que 80 à 85 % des médias sont britanniques », avait-il déclaré après avoir remporté son quatrième titre mondial au Qatar, en 2024. Il avait régulièrement estimé avoir « le mauvais passeport » pour être traité avec équité par certains segments de la presse internationale.
L’épisode de Suzuka marque cependant une escalade : il ne s’agit plus d’un boycott collectif décidé en amont par son écurie, mais d’un geste personnel, direct, ciblant nommément un journaliste, en public et devant l’ensemble de ses confrères.
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Un champion sous pression en 2026
Le contexte sportif actuel n’est guère favorable au quadruple champion du monde. En ce début de saison 2026, Verstappen occupe la huitième place du championnat des pilotes avec seulement huit points, à égalité avec Liam Lawson. Red Bull, quant à elle, pointe au cinquième rang du championnat des constructeurs, tandis que Mercedes domine déjà les débats avec 98 points.
La RB22 accuse un surpoids de 19 kg par rapport à la limite réglementaire fixée par la FIA, un handicap considérable qui hypothèque les performances du Néerlandais à chaque Grand Prix. Pour la première fois de sa carrière chez Red Bull, Verstappen n’est pas parvenu à s’extraire du top 5 en qualification comme en course lors de deux week-ends consécutifs.
Au-delà des performances pures, les nouveaux règlements 2026 exaspèrent profondément Verstappen. Après le Grand Prix de Chine, il avait lancé cette formule restée célèbre : « C’est terrible. Si quelqu’un aime cela, c’est qu’il ne comprend vraiment pas ce qu’est le sport automobile. On joue à Mario Kart, ce n’est pas de la course. » Ralf Schumacher partage d’ailleurs une analyse similaire, dénonçant des courses artificielles dans cette nouvelle ère.
Une clause contractuelle qui change la donne
En coulisses, une disposition contractuelle ajoute une pression supplémentaire. Selon plusieurs sources concordantes, le contrat liant Verstappen à Red Bull – théoriquement valable jusqu’en 2028 – inclurait une clause de résiliation unilatérale : si le pilote ne termine pas au moins deuxième du championnat des pilotes d’ici fin juillet 2026, il pourrait quitter l’écurie sans pénalité financière. Avec un retard de 43 points sur le leader George Russell après seulement deux courses, cette clause n’a jamais été aussi tangible.
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La question du respect mutuel
Au fond, l’incident de Suzuka soulève une question qui dépasse le simple fait divers : jusqu’où un pilote de Formule 1 peut-il contrôler l’environnement médiatique dans lequel il évolue ? Giles Richards, journaliste respecté et couvrant la discipline depuis plus d’une décennie, avait simplement posé une question légitime à Abu Dhabi – une question que nombre d’observateurs du paddock se posaient également.
Verstappen, de son côté, traverse une période difficile : la perte douloureuse d’un cinquième titre consécutif, pour deux points seulement, une monoplace en deçà des attentes, et des règlements qu’il exècre. La pression accumulée depuis des mois a peut-être trouvé là un exutoire, un peu trop visible.
Une chose est certaine : le week-end du Grand Prix du Japon 2026 a commencé pour Max Verstappen bien avant le premier tour de roue chronométré.






