Le Prince de la Formule 1
Rares sont les pilotes qui, en si peu de temps, ont marqué autant les esprits que François Cevert. Né le 25 février 1944 à Paris, ce Français au charisme magnétique a illuminé les circuits de Formule 1 pendant quatre saisons seulement, entre 1970 et 1973. Surnommé « Le Prince » pour son physique d'acteur et sa gentillesse légendaire, il reste aujourd'hui l'un des pilotes français les plus emblématiques de l'histoire de la F1.
Mais derrière le sourire et le glamour se cachait un pilote férocement talentueux, que beaucoup considéraient comme le futur premier champion du monde français de Formule 1. Un destin brisé un matin d'octobre 1973, sur le circuit de Watkins Glen.
Les origines d'un destin hors du commun
L'histoire de François Cevert commence bien avant les circuits. De son nom complet Albert François Cevert Goldenberg, il était le fils de Charles Goldenberg, un joaillier parisien d'origine russe-juive qui avait fui les persécutions tsaristes étant enfant. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son père avait rejoint la Résistance française pour échapper à la déportation. Afin de protéger ses enfants sous l'Occupation, Charles les avait enregistrés sous le nom de jeune fille de leur mère, Cevert — un nom qui allait devenir légendaire dans le sport automobile.
François grandit dans un univers éloigné des circuits. Son père souhaitait qu'il reprenne la joaillerie familiale. Mais le jeune homme, passionné et déterminé, en décida autrement. En plus de ses qualités de pilote, François était un homme cultivé et un excellent pianiste, ce qui faisait de lui une personnalité atypique dans le paddock.
Des deux-roues aux monoplaces : l'ascension fulgurante
La passion de François Cevert pour la vitesse s'est d'abord exprimée sur deux roues. À 16 ans, il faisait la course sur le Vespa de sa mère contre ses amis, avant de passer à une Norton à 19 ans. Mais c'est son beau-frère, le pilote de F1 Jean-Pierre Beltoise — mari de sa sœur Jacqueline — qui l'orienta vers le sport automobile.
Le Volant Shell : la porte d'entrée
En 1966, après son service militaire, Cevert s'inscrit au Volant Shell, un prestigieux concours de détection de jeunes pilotes organisé à Magny-Cours. Il remporte la compétition devant un autre grand espoir du sport automobile français, Patrick Depailler. Cette victoire lui offre une Alpine pour disputer le championnat de France de Formule 3.
Champion de France de F3
Sa première saison en F3, en 1967, fut difficile. Avec une Alpine A280 moins performante et moins fiable que les Matra, et des moyens limités, il ne termina que six courses sur vingt-deux. Mais en 1968, grâce à un nouveau sponsor et une Tecno plus compétitive, François révéla enfin l'étendue de son talent. Il remporta le titre de champion de France de Formule 3, devançant Jean-Pierre Jabouille lors de la dernière course à Albi.
La rencontre avec Jackie Stewart : le tournant décisif
En 1969, Cevert monta en Formule 2 au sein de l'écurie Tecno. Il termina troisième du championnat d'Europe et se fit remarquer par les plus grands. Lors d'une course à Crystal Palace, Jackie Stewart eut le plus grand mal à le dépasser. Impressionné, l'Écossais glissa à son patron Ken Tyrrell : « Garde un œil sur ce jeune Français. »
Cette recommandation allait changer la vie de Cevert. Tyrrell commenta plus tard : « Tout le monde disait que c'était Elf [le sponsor pétrolier français] qui l'avait imposé, mais en réalité, c'est ce que Jackie avait dit de lui » qui avait fait la différence.
Lorsque Johnny Servoz-Gavin prit sa retraite de manière inattendue, trois courses après le début de la saison 1970, Tyrrell fit appel à Cevert pour devenir le coéquipier du champion du monde en titre. François fit ses débuts en F1 au Grand Prix des Pays-Bas à Zandvoort, le 21 juin 1970.
1971 : l'année de la consécration
L'année 1971 marqua un tournant. Tyrrell construisait désormais ses propres monoplaces et l'écurie était au sommet. Cevert, protégé dévoué de Stewart, progressait à chaque course. Après des deuxièmes places en France et en Allemagne, le moment de gloire arriva lors du dernier Grand Prix de la saison, à Watkins Glen.
Stewart ayant déjà assuré son deuxième titre mondial, Cevert fut « lâché » par son équipe. Parti cinquième, il dépassa Stewart au 14e tour et ne regarda plus en arrière. Malgré une glissade sur de l'huile et un contact avec les barrières, il franchit la ligne d'arrivée les bras levés, les deux mains en l'air, dans un geste de pure jubilation.
François Cevert devint seulement le deuxième Français à remporter un Grand Prix de F1, après Maurice Trintignant à Monaco en 1958 — mettant fin à treize ans de disette pour les pilotes tricolores. Cette victoire eut un écho retentissant en France : le pays venait de se trouver une nouvelle idole.
Au classement final, Cevert termina troisième du championnat du monde des pilotes, derrière Stewart et Ronnie Peterson.
1972-1973 : le coéquipier modèle en quête du titre
La saison 1972 fut plus compliquée. La Tyrrell manquait de fiabilité face aux Lotus d'Emerson Fittipaldi, et Cevert dut se contenter de deux deuxièmes places en F1. Mais il diversifia ses activités : il termina deuxième des 24 Heures du Mans sur une Matra-Simca 670 avec Howden Ganley, et remporta même une course en championnat CanAm.
En 1973, avec la nouvelle Tyrrell 006, l'écurie revint au premier plan. Cevert accumula l'incroyable total de six deuxièmes places — dont trois derrière Stewart. De l'aveu même du pilote écossais, Cevert aurait été capable de lui contester la victoire, mais il jouait loyalement son rôle de coéquipier modèle.
À l'issue du Grand Prix d'Allemagne, Cevert pointait au deuxième rang du championnat, derrière Stewart. La retraite de l'Écossais en fin de saison étant un secret de polichinelle, tout le paddock voyait en François le futur leader de Tyrrell et l'un des favoris pour le titre mondial 1974.
Un duo légendaire
La relation entre Stewart et Cevert dépassait le cadre professionnel. Stewart fut un véritable mentor pour le Français, lui transmettant toutes ses connaissances du pilotage. Comme le déclarait Stewart à Goodwood Road & Racing : « Je lui ai enseigné tout ce que j'ai jamais su sur la course. Nous avons passé énormément de temps ensemble et je n'avais rien à lui cacher. »
6 octobre 1973 : le drame de Watkins Glen
Le Grand Prix des États-Unis 1973 devait être une fête. Stewart, désormais triple champion du monde, s'apprêtait à disputer sa 100e et dernière course. Cevert, lui, était gonflé à bloc et rêvait de décrocher la première pole position d'un pilote français en F1.
Avant de prendre la piste pour la séance d'essais du samedi matin, Cevert lança à son chef mécanicien Jo Ramirez : « Tyrrell n°6, châssis 006, moteur 66, on est le 6 octobre ! C'est mon jour, tu vas voir ce que je vais leur mettre ! »
Il baissa sa visière et partit à l'assaut du chrono. Ce furent ses derniers mots dans le paddock.
Dans la section des « Esses » du circuit de Watkins Glen, la Tyrrell 006 sortit de la piste dans un accident d'une violence terrible. François Cevert fut tué sur le coup. Il avait 29 ans.
Stewart, l'un des premiers arrivés sur les lieux, vécut cette perte comme l'une des expériences les plus traumatisantes de sa vie. Son ami proche Ronnie Peterson, profondément choqué, déclara n'avoir « jamais rien vu de tel ». L'écurie Tyrrell se retira immédiatement de la course. La 100e course de Stewart n'eut jamais lieu.
L'héritage d'un champion qui n'a jamais été
La mort de François Cevert, suivie par l'accident similaire d'Helmut Koinigg au même endroit un an plus tard, provoqua d'importants changements en matière de sécurité. En 1975, une chicane fut installée dans la section fatale du circuit de Watkins Glen.
C'est Patrick Depailler — son ancien rival du Volant Shell — qui récupéra son volant chez Tyrrell pour la saison 1974. Un autre pilote français au destin tragique, puisqu'il décédera lui aussi en course en 1980.
Un palmarès qui ne dit pas tout
En chiffres, la carrière de Cevert peut sembler modeste : une seule victoire en Grand Prix, treize podiums, une troisième place au championnat. Mais ces statistiques ne racontent pas l'essentiel. Elles ne disent pas le talent brut que Stewart comparait aux plus grands. Elles ne disent pas le charisme qui faisait de lui l'idole de tout un pays. Elles ne disent pas cette capacité à exceller aussi bien en F1 qu'en Sport-Prototypes ou en CanAm.
Jackie Stewart résuma le mieux l'héritage de son protégé : « Je pense que François serait devenu champion du monde. C'était un très bon pilote de Grand Prix. »
La mémoire de Cevert en France
Aujourd'hui encore, François Cevert est célébré à travers la France. Un lycée professionnel d'Ecully porte son nom depuis 1983. Des rues et places lui rendent hommage à Angers, La Roche-sur-Yon, Linas et Vaison-la-Romaine. À Allonnes, une avenue porte son nom depuis 1974 — la seule avenue de France dédiée à sa mémoire.
François Cevert repose au cimetière de Vaudelnay, dans le Maine-et-Loire. Plus de cinquante ans après sa disparition, il demeure l'incarnation d'un rêve brisé : celui d'un premier champion du monde français de Formule 1, un titre qui ne sera finalement conquis qu'en 1985 par Alain Prost.
Fiche technique
| Nom complet | Albert François Cevert Goldenberg |
| Date de naissance | 25 février 1944 (Paris, France) |
| Date de décès | 6 octobre 1973 (Watkins Glen, États-Unis) |
| Écuries F1 | Tyrrell (1970-1973) |
| Grands Prix disputés | 47 |
| Victoire(s) | 1 (GP des États-Unis 1971) |
| Podiums | 13 |
| Meilleur classement | 3e (1971) |
| Autres faits marquants | Champion de France F3 (1968), 2e des 24H du Mans (1972), Vainqueur en CanAm |






