Jack Doohan : de la Formule 1 à l'endurance, une reconversion forcée ou un choix réfléchi ?
Il y a à peine un an, Jack Doohan vivait le rêve de tout pilote automobile : un volant en Formule 1 à temps complet au sein de l'écurie Alpine. Aujourd'hui, l'Australien de vingt-trois ans emprunte une voie radicalement différente en s'engageant avec Nielsen Racing pour disputer la saison 2026 de l'European Le Mans Series (ELMS) en catégorie LMP2. Une décision que le pilote présente lui-même comme « une expérience majeure pour la suite de [sa] carrière ».
L'annonce officielle est intervenue le 1er avril 2026. Doohan partagera l'Oreca 07-Gibson n°24 avec le pilote israélien Roy Nissany et le débutant Edward Pearson, pour une campagne de six épreuves débutant le 12 avril par les 4 Heures de Barcelone.
Les décombres d'une aventure Alpine tourmentée
Pour saisir la portée de ce choix, il convient de revenir sur l'une des pages les plus douloureuses de l'histoire récente de la Formule 1. Promu titulaire chez Alpine pour la saison 2025, Doohan n'a finalement pris part qu'à six Grands Prix avant d'être remplacé par Franco Colapinto, sur décision de Flavio Briatore, fraîchement nommé à la tête de l'écurie.
Sur le plan sportif, les chiffres étaient éloquents : il n'avait devancé son coéquipier Pierre Gasly qu'à deux reprises en qualifications sur huit sessions, accusant parfois un retard de plus de six dixièmes. Son meilleur résultat en course se limitait à une treizième place. Mais au-delà des performances pures, c'est l'atmosphère qui rendait la situation insoutenable.
« Sans vouloir noircir le tableau, c'était en quelque sorte le moment que j'attendais toute ma vie, celui de devenir pilote de Formule 1. Malheureusement, de l'automne 2024 à l'automne 2025, cette période a probablement été l'une des plus difficiles de ma jeune existence. » — Jack Doohan
Le pire était encore à venir : Doohan avait reçu des menaces de mort par courriel avant d'apprendre à Miami qu'il perdait son baquet. Une violence humaine qui transcende largement les simples enjeux sportifs.
La Super Formula, un plan B avorté
Après son éviction d'Alpine, Doohan avait rejoint Haas en tant que pilote de réserve, et une piste prometteuse s'était dessinée vers la Super Formula japonaise, grâce au partenariat entre Haas et Toyota. Mais là encore, l'espoir fut de courte durée.
Lors des essais pré-saison à Suzuka avec Kondo Racing, l'Australien a enchaîné trois sorties de piste consécutives au même virage, le célèbre Degner 2, sur trois journées d'affilée. Les négociations ont rapidement tourné court, les deux parties ne parvenant pas à s'accorder sur la configuration de la voiture n°4.
C'est dans ce contexte que l'opportunité offerte par Nielsen Racing a pris tout son sens. Comme Doohan l'avait lui-même confié avant l'officialisation : « Une éventuelle participation à l'ELMS, et peut-être aussi aux 24 Heures du Mans, représenterait d'excellents kilomètres. Je resterais compétitif avec une approche légèrement différente, mais l'essentiel est de me retrouver au volant. »
Le LMP2 : entre pragmatisme et redécouverte du plaisir de piloter
Loin de constituer une retraite anticipée, l'ELMS représente pour Doohan un terrain d'expérimentation compétitif de haut niveau. L'Oreca 07-Gibson, voiture de référence de la catégorie LMP2, exige un style de pilotage radicalement différent de celui des monoplaces. L'Australien en convient avec une franchise désarmante :
« Je n'ai encore que très peu roulé avec cette voiture, mais les sensations sont fortes et bien distinctes de celles d'une monoplace. La première différence notable est la présence d'un toit au-dessus de la tête et d'obstacles dans le champ de vision. Mais c'est une variation bienvenue dans le style de conduite. Ce sera une expérience extrêmement enrichissante pour la suite de ma carrière. » — Jack Doohan
Son enthousiasme transparaît malgré les circonstances. « Je suis vraiment impatient de reprendre la compétition en 2026 et de rejoindre Nielsen Racing pour ma première saison en LMP2. C'est un nouveau défi avec beaucoup à apprendre, mais je suis convaincu que nous serons rapidement dans le rythme avec une équipe aussi solide autour de moi. »
Il est à noter que ce choix de l'endurance n'est pas anodin dans le paysage actuel : Doriane Pin a elle-même récemment intégré Peugeot en tant que pilote de développement Hypercar pour le WEC 2026, signe que cette filière attire désormais des profils de très haut niveau issus des monoplaces.
Nielsen Racing, un cadre propice à la progression
Fondée en 2014, Nielsen Racing est une structure britannique solide, passée des Radicaux au LMP3 en 2017, puis au LMP2 en 2020 avec des débuts aux 24 Heures du Mans dès cette même année. L'équipe a remporté des titres en Asian Le Mans Series et en Coupe Le Mans, et engage un programme à deux voitures dans l'ELMS 2026.
Les coéquipiers de Doohan apportent chacun une expertise complémentaire. Roy Nissany, trente-et-un ans, dispose d'une expérience en essais en Formule 1 et d'une saison en ELMS avec Duqueine Team en 2025. Edward Pearson, quant à lui, fait ses débuts en endurance après un parcours en monoplaces, ce qui confère au trio une dynamique intéressante, mêlant expérience et soif de résultats — « un bel équilibre entre maturité et ambition », comme le souligne Doohan.
Le calendrier 2026 de l'ELMS propose six rendez-vous sur des circuits emblématiques : Barcelone (12 avril), Le Castellet (3 mai), Imola (5 juillet), Spa-Francorchamps (23 août), Silverstone (13 septembre) et Portimão (10 octobre).
Un regard toujours tourné vers la Formule 1
Malgré cette incursion dans l'endurance, Doohan n'a pas définitivement tourné le dos à la Formule 1. Il conserve en effet son rôle de pilote de réserve pour le TGR Haas F1 Team, dont le programme en ELMS a été conçu pour ne pas empiéter sur ses obligations en monoplace. Haas dispose d'ailleurs de deux réservistes en 2026 — Doohan et le spécialiste japonais de l'endurance Ryo Hirakawa — avec des calendriers alternés pour assurer une couverture permanente.
La question centrale demeure : cette parenthèse en endurance peut-elle relancer sa carrière en Formule 1 ? La réponse est nuancée. D'une part, maintenir une activité compétitive de haut niveau est essentiel pour rester dans le viseur des écuries. D'autre part, comme l'a rappelé le contexte des rookies sous pression cette saison, les places sur la grille se libèrent rarement sans une lutte acharnée.
Peut-être la véritable victoire de Jack Doohan, après des mois de tourmente, résidera-t-elle avant tout dans la redécouverte du plaisir de conduire une voiture de course. Lui qui avouait ne pas avoir « apprécié son expérience en Formule 1 » sous la pression exercée par Briatore, a peut-être besoin, avant tout, de se reconstruire loin des projecteurs impitoyables du paddock.






