Aston Martin : quand la course devient un laboratoire roulant
Le début de saison 2026 d'Aston Martin ressemble à tout sauf à une campagne normale. Avec une AMR26 frappée de problèmes techniques en série — des vibrations anormales du moteur Honda endommageant les batteries, un kilométrage d'essais catastrophiquement bas, et des pilotes qui ressentent les secousses « jusqu'au bout des doigts » — l'écurie de Silverstone a adopté une approche inédite : utiliser les Grands Prix eux-mêmes comme des séances d'essais prolongées.
Une stratégie de necessity, pas de choix. Et pourtant, Aston Martin essaie d'en faire une force.
Un programme de pré-saison cauchemardesque
Tout a commencé avant même le premier drapeau à damier de la saison. Lors des essais hivernaux de Barcelone, l'équipe est arrivée en retard et Lance Stroll n'a pu effectuer que quatre tours en raison de problèmes techniques. Fernando Alonso a bouclé 61 tours le lendemain, pendant que Mercedes et Ferrari en accumulaient déjà plus de 400.
À Bahreïn, la situation a empiré. Des vibrations anormales, générées par le nouveau moteur Honda, ont endommagé le système de batteries embarqué. Cette avarie a mis fin prématurément à la simulation de course d'Alonso après seulement 23 tours lors de l'avant-dernière journée. La dernière journée ? Six tours non chronométrés, par manque de pièces de rechange.
Au total, à travers le shakedown privé de Barcelone et les six jours d'essais à Sakhir, l'AMR26 a accompli un peu plus de 400 tours — un chiffre qui aurait été convenable pour une seule journée pour d'autres équipes.
Honda : un partenaire pris en défaut
La révélation la plus troublante de ce début de saison est venue d'Adrian Newey lui-même. Le directeur d'Aston Martin a avoué que l'équipe avait été « prise au dépourvu » en découvrant en novembre 2025 — soit bien après la signature de l'accord — que Honda n'avait conservé que 30 % du personnel qui lui avait permis de remporter le titre mondial avec Red Bull.
« Nous n'en avons vraiment pris conscience qu'en novembre dernier, lorsque Lawrence, Andy Cowell et moi-même nous sommes rendus à Tokyo pour discuter des rumeurs selon lesquelles ils n'atteindraient pas leur objectif initial de puissance pour la première course », a confié Newey. Une bombe lâchée avec un calme déconcertant.
Koji Watanabe, président de Honda Racing, a pour sa part expliqué la priorité du moment : « Ce qui est important pour nous en ce moment, c'est de surmonter les problèmes qui se présentent à nous. Tant que nous n'aurons pas résolu le problème de vibrations, nous ne pourrons pas passer à l'étape suivante qui consiste à confirmer les performances. »
Comme l'explique notre article sur les vibrations anormales Honda, les conséquences pour les pilotes sont bien réelles, allant jusqu'à risquer des lésions nerveuses permanentes.
Une stratégie assumée : apprendre en course
C'est dans ce contexte que prend tout son sens l'approche décrite par Autohebdo : Aston Martin aborde les premières manches du championnat comme autant de séances d'essais supplémentaires. Chaque Grand Prix devient une occasion de collecter des données que les tests officiels n'ont pas permis de rassembler.
Adrian Newey a été transparent sur ce point : « Nos informations sur la voiture elle-même sont très limitées parce que nous avons roulé si peu, et en particulier roulé avec peu d'essence, car le carburant agit comme un amortisseur pour la batterie. Honda nous a beaucoup limités dans la quantité de roulage que nous pouvons faire avec peu d'essence. Cela devient simplement un problème qui s'auto-alimente. »
Lors des EL2 du Grand Prix d'Australie, une première lueur d'espoir est apparue. Shintaro Orihara, directeur général et ingénieur en chef de Honda, a indiqué : « Lance et Fernando ont bouclé 31 tours à eux deux, ce qui nous a permis de recueillir les données nécessaires pour déterminer que les modifications que nous avons d'abord mises en œuvre sur le banc d'essai de HRC Sakura fonctionnent sur la piste. D'après notre analyse réalisée pendant la séance, il y a moins de vibrations au niveau de la batterie. »
Les essais libres comme banc de test en conditions réelles : voilà la réalité d'Aston Martin en ce début de saison 2026. Pour en savoir plus sur la gestion de la crise des batteries à Melbourne, lisez notre analyse complète.
Melbourne : entre catastrophe et apprentissage
Au Grand Prix d'Australie, Alonso s'est qualifié 17ème et Stroll 22ème — un résultat représentatif des difficultés de l'équipe. En course, Fernando Alonso a subi plusieurs arrêts au garage en raison de deux problèmes techniques distincts, confirmant que l'AMR26 est encore loin d'être un outil de course fiable.
« Les vibrations sont similaires à celles de Bahreïn », a reconnu l'Espagnol après la course. « Ce n'est pas la meilleure sensation de piloter avec ce niveau de vibration. » Lance Stroll, lui, a estimé que la voiture pourrait être « à quatre secondes des meilleures équipes » — une déclaration qui illustre l'ampleur du chemin à parcourir.
Newey a annoncé l'adoption de « contre-mesures » dès Melbourne, avec un plan de développement qualifié d'« agressif ». Il reste néanmoins lucide : « Je me sens un peu impuissant, car nous avons clairement un problème très important au niveau de l'unité de puissance et notre manque de temps de piste signifie également que nous ne pouvons pas en savoir plus sur la voiture. »
Un retard structurel aggravant la situation
Les problèmes de moteur ne sont pas les seuls responsables du retard accumulé. Du côté du châssis, l'AMR26 souffre également d'un développement aérodynamique insuffisant. La nouvelle soufflerie CoreWeave d'Aston Martin n'a été opérationnelle qu'en avril 2025, et le modèle de la voiture 2026 n'y a été introduit qu'à la mi-avril — soit quatre mois après la levée du gel des essais aérodynamiques, dont tous les concurrents ont profité dès le début janvier.
« Nous n'avons pas eu de modèle dans la soufflerie avant la mi-avril, ce qui fait que nous avons pris beaucoup de retard sur nos concurrents. C'est une réalité », a admis Newey. « Je pense donc qu'il est juste de dire qu'ici, à Melbourne, nous sommes un peu en retard sur les leaders. Je dirais probablement que nous sommes la cinquième meilleure équipe, du côté du châssis. »
Newey lui-même est arrivé officiellement chez Aston Martin en mars 2025, et n'a pris le rôle de directeur de l'équipe qu'au cours de l'hiver 2025-2026. Un calendrier très serré qui explique en grande partie les lacunes du développement. Comme nous l'évoquions dans notre article sur le choix stratégique de Honda, cette transition a eu un coût.
Un optimisme mesuré mais réel
Malgré le tableau sombre, Alonso et Newey refusent de baisser les bras. Alonso a tenu à relativiser : « En ce qui concerne le châssis, il n'y a aucun doute. Nous avons le meilleur avec nous. Après plus de 30 ans de domination d'Adrian Newey dans ce sport, je pense que personne ne doute que nous finirons par trouver le moyen d'avoir la meilleure voiture. »
Newey, de son côté, voit dans chaque course une brique supplémentaire dans la compréhension de la monoplace : « La voiture a un énorme, un formidable potentiel de développement en elle. Il faudra, bien sûr, quelques courses pour que nous réalisions pleinement ce potentiel. Je ne vois aucune raison inhérente à l'architecture de la voiture pour laquelle nous ne pourrions pas devenir, du côté du châssis, proches voire totalement compétitifs. »
Alonso avait d'ailleurs résumé l'état d'esprit de l'équipe avant la saison : « C'est un marathon, pas un sprint. La course au développement sera très longue. Ce n'est pas la façon dont on commence qui compte, mais celle dont on termine – et la deuxième moitié de saison sera plus importante que la première. »
Comparaison avec les autres écuries : un isolement inquiétant
Pendant qu'Aston Martin tâtonne, ses rivaux avancent. Des équipes comme Audi ont réussi une entrée en Q3 dès leur premier Grand Prix, tandis que Mercedes et McLaren ont montré la plénitude de leur potentiel dès les premiers essais libres australiens.
Valtteri Bottas, désormais chez Cadillac, a même osé quelques traits d'humour sur la situation d'Aston Martin — soulignant le décalage entre les ambitions affichées et la réalité du terrain. Dans le paddock, le regard se mêle d'ironie et de compassion pour une écurie qui a pourtant tout pour réussir sur le papier : un génie du design, un budget colossal, des infrastructures neuves et deux pilotes d'expérience.
La stratégie d'utiliser les courses comme terrain d'apprentissage est certes compréhensible dans le contexte actuel, mais elle a un coût : chaque Grand Prix sans points est une opportunité perdue dans la course au championnat. Et avec seulement deux batteries disponibles à Melbourne, la moindre avarie pourrait transformer la leçon en catastrophe.
Perspectives : quand Aston Martin sera-t-elle vraiment prête ?
La question que tout le paddock se pose : à quel moment Aston Martin cessera-t-elle d'apprendre pour véritablement concourir ? La réponse dépend en grande partie de Honda, qui doit résoudre ses problèmes de vibrations et augmenter sa production de pièces de rechange — notamment de batteries.
Le plan de développement agressif annoncé par Newey laisse entrevoir des évolutions importantes dans les prochaines semaines. L'objectif affiché est de rejoindre progressivement le peloton de tête d'ici la seconde moitié de saison — un scénario qui rappelle les remontées spectaculaires du passé, mais qui n'a rien d'acquis.
Alonso résume avec lucidité : « Nous sommes clairement en retard, nous repartons de zéro. Je ne pense même pas que nous ayons vraiment commencé. » Pour une écurie censée surprendre en 2026, le réveil s'annonce long — mais l'espoir, lui, reste intact.






