La Guardia di Finanza ouvre une enquête pour évasion fiscale visant l'ensemble des pilotes de Formule 1 ayant couru à Monza et Imola. Un seuil de 50 000 € déclenche des poursuites pénales.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
L’Italie passe à l’offensive : la Guardia di Finanza dans le viseur des pilotes de F1
Un coup de tonnerre secoue les paddocks de Monza et d’Imola, et bien au-delà. Les autorités fiscales italiennes, par l’intermédiaire de leur unité spécialisée dans la lutte contre la criminalité financière — la Guardia di Finanza —, ont lancé une enquête d’envergure ciblant l’intégralité de la grille de Formule 1, actuelle et passée. L’objectif ? Déterminer si les pilotes et leurs écuries ont correctement déclaré et acquitté les impôts dus sur les revenus générés lors des Grands Prix organisés en Italie.
L’addition pourrait s’avérer salée : des centaines de millions d’euros sont en jeu. Et pour certains pilotes, les conséquences pourraient dépasser le cadre d’un simple redressement fiscal. En effet, si les sommes dues excèdent 50 000 euros, la législation italienne bascule automatiquement dans le domaine pénal.
Un mécanisme fiscal méconnu, mais bien réel : la « ritenuta alla fonte »
Derrière cette affaire se cache un dispositif fiscal que beaucoup dans le milieu ignoraient — ou feignaient d’ignorer. En droit italien, les pilotes de Formule 1 sont considérés comme des travailleurs indépendants non résidents. Toute rémunération perçue sur le sol italien — salaire, primes de victoire, revenus de sponsoring directement liés à un événement — est donc soumise à l’imposition locale.
Ce mécanisme, appelé ritenuta alla fonte (retenue à la source), ne concerne pas uniquement les pilotes : les écuries sont également tenues, sur le plan légal, de prélever et de reverser cet impôt aux autorités italiennes. Or, selon les investigations en cours, cette obligation n’aurait jamais été pleinement respectée, du moins pas de manière systématique.
L’enquête couvre la période 2020-2024 et concerne les trois circuits italiens où la Formule 1 s’est produite : Monza (Grand Prix d’Italie), Imola (Grand Prix d’Émilie-Romagne) et Mugello, qui avait accueilli le Grand Prix de Toscane lors de la saison 2020, marquée par la pandémie.
Le seuil des 50 000 € : quand l’administratif bascule dans le pénal
Voilà le détail qui glace le sang de tout le paddock. Selon l’article 10 du décret législatif n° 74/2000, dès lors que le montant de l’impôt impayé par un individu dépasse 50 000 euros, l’affaire quitte le cadre administratif pour entrer dans le champ pénal. Les sanctions encourues sont sévères : des amendes dissuasives, mais aussi des peines d’emprisonnement allant de six mois à cinq ans.
Compte tenu des salaires faramineux des pilotes de Formule 1 — parmi les plus élevés du sport mondial —, même une fraction de ces revenus, calculée au prorata d’un simple week-end de course, peut aisément franchir ce seuil. Ainsi, l’ensemble de la grille se retrouve exposé à un risque pénal potentiel, bien au-delà d’un simple rappel fiscal.
Pour autant, les autorités semblent avant tout déterminées à récupérer les sommes dues. Comme l’indique une source proche du dossier : « Peu s’attendent à ce que quiconque finisse derrière les barreaux, mais l’administration fiscale a clairement signifié son intention de recouvrer chaque euro qu’elle estime lui être dû. »
2020-2026 : une lente maturation vers l’inéluctable
Cette enquête n’est pas née ex nihilo. Ses prémices remontent à 2020, lorsque l’expert fiscal Emilio De Santis avait mené une analyse approfondie des revenus générés par la Formule 1 en Italie. Ses conclusions, suffisamment alarmantes, avaient suscité des débats au Parlement italien, sans pour autant donner lieu à des mesures concrètes.
Il a fallu attendre juin 2025 pour que l’affaire prenne une tournure décisive. L’avocat bolonais Alessandro Mei dépose alors une plainte officielle auprès des autorités, s’appuyant sur les travaux de De Santis. Mei justifie son action avec fermeté : « Je le fais par sens des responsabilités, compte tenu des millions d’euros d’évasion fiscale potentielle en jeu. Il est indiscutable que des athlètes percevant des revenus en Italie, même s’ils n’y résident pas, doivent les déclarer et y payer des impôts. Ce principe n’est pas négociable. »
À la suite de cette plainte, la Cour des comptes italienne (Corte dei Conti) ordonne des investigations dans trois provinces : la Lombardie, l’Émilie-Romagne et la Toscane. La Guardia di Finanza, pilotée depuis Bologne, prend le relais et lance une enquête formelle.
Les investigations : une précision chirurgicale
L’enquête menée par les autorités italiennes est d’une rigueur exemplaire. Les enquêteurs ne se contentent pas de vérifier si des impôts ont été payés : ils ont demandé aux pilotes de fournir leurs déclarations fiscales pour l’année 2025 et les ont invités — directement ou par l’intermédiaire de leurs représentants — à prendre contact avec eux.
Mais l’investigation va bien plus loin. Les autorités réclament également l’accès aux contrats de pilotage et aux accords de parrainage. Leur raisonnement est implacable : même si le salaire principal d’un pilote est versé par une écurie étrangère basée dans un pays à fiscalité avantageuse, la fraction de ce salaire correspondant aux jours passés à Monza, Imola ou Mugello est techniquement « gagnée » en Italie. Les primes de victoire et les cachets liés aux épreuves italiennes sont également dans leur collimateur.
À ce stade, l’enquête reste administrative. Aucun pilote ni aucune écurie n’a été cité nommément. Cependant, si la Guardia di Finanza découvre des irrégularités suffisamment graves, une procédure pénale pourrait être engagée.
Ferrari et Racing Bulls : un statut à part ?
Dans ce contexte, les écuries italiennes occupent une position singulière. Ferrari et Racing Bulls (anciennement VCARB), en raison de leur ancrage national, bénéficient d’un cadre fiscal distinct du reste du plateau. Les détails de ce traitement différencié n’ont pas été divulgués, mais il semble que leur implantation en Italie leur confère un régime spécifique.
Cette situation contraste fortement avec celle des équipes basées au Royaume-Uni, en Autriche ou ailleurs, dont les pilotes exercent en Italie sans y être fiscalement domiciliés — et qui constituent la cible principale de cette enquête.
Le « Jock Tax » : l’Italie s’aligne sur une pratique internationale
Ce que l’Italie cherche à appliquer n’est pas une innovation juridique : il s’agit de la mise en œuvre stricte d’un principe fiscal déjà en vigueur dans de nombreux pays. Le célèbre « Jock Tax » — impôt sur les revenus des athlètes non résidents lors de leurs performances sur le territoire national — est depuis longtemps appliqué aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie.
Aux États-Unis, par exemple, tout athlète étranger percevant des revenus sur le sol américain — qu’il s’agisse de cachets, de contrats de sponsoring ou de ventes de merchandising — est tenu de les déclarer et de s’acquitter de l’impôt fédéral. Le Royaume-Uni applique une logique similaire depuis plusieurs années.
La différence ? Ces pays n’ont pas attendu 2025 pour faire respecter leurs règles. L’Italie, en revanche, a laissé s’accumuler cinq années d’impôts potentiellement impayés, ce qui explique les montants colossaux aujourd’hui en jeu.
Quelles répercussions pour le calendrier de la F1 et les pilotes européens ?
Cette enquête intervient à un moment charnière pour la Formule 1. La saison 2026 vient de s’ouvrir, et le paddock observe avec attention l’évolution de ce dossier. D’autant que le calendrier évolue : si Monza reste un pilier, Imola disparaît dès 2026 au profit du Grand Prix d’Espagne à Madrid. Cette évolution réduira mécaniquement l’exposition future des pilotes à la fiscalité italienne, sans pour autant effacer les dettes du passé.
Pour les pilotes français, comme Pierre Gasly, ou pour les Européens résidant à Monaco ou en Suisse, cette enquête sonne comme un avertissement. Une résidence fiscale avantageuse ne dispense pas des obligations dans les pays où les revenus sont générés. Leurs agents et conseillers fiscaux devront revoir en profondeur la structure de leurs contrats et leurs déclarations passées.
Plus largement, si l’Italie obtient gain de cause, d’autres pays accueillant des Grands Prix pourraient s’en inspirer. La jurisprudence issue de cette affaire pourrait redéfinir durablement la fiscalité du sport automobile de haut niveau.
Les révélations du Resto del Carlino
C’est le quotidien bolonais Il Resto del Carlino qui a levé le voile le premier sur les actions de la Guardia di Finanza. Ses informations, reprises par RacingNews365 et GPBlog, ont mis le feu aux poudres dans l’univers de la Formule 1.
À ce jour, ni la FOM (Formula One Management), ni la FIA, ni les écuries concernées n’ont réagi officiellement. Le silence du paddock est éloquent — et probablement stratégique, le temps d’évaluer l’ampleur réelle des risques encourus.
Une certitude demeure : cette affaire est loin d’être close. Alors que la saison 2026 bat son plein et que le Grand Prix de Miami vient de relancer les hostilités, le paddock devra composer avec une nouvelle donne, où performance sportive et tempêtes fiscales hors piste s’entremêlent. Une dimension supplémentaire pour un sport qui ne manque jamais de rebondissements.