Guenther Steiner, la nouvelle figure marquante du paddock MotoGP
En 2023, Guenther Steiner était démis de ses fonctions à la tête de l'écurie Haas en Formule 1. Deux ans plus tard, le voici de retour dans le sport automobile, mais cette fois sur deux roues. En acquérant l'équipe Tech3 KTM, l'Italo-Américain au charisme légendaire s'engage dans une nouvelle aventure au sein du championnat du monde de MotoGP, et son enthousiasme pour cette discipline transparaît sans retenue.
« Pour moi, le MotoGP représente une véritable découverte. Je le considère comme l'un des sports les plus captivants au monde, si ce n'est le plus captivant. Une fois qu'on s'y intéresse, on ne peut qu'être frappé par son niveau de compétition exceptionnel », a-t-il déclaré lors d'un entretien accordé à Motorsport.com. Une confidence qui en dit long sur l'état d'esprit de cet homme, devenu une figure populaire auprès de millions de téléspectateurs grâce à la série Drive to Survive.
De Haas à Tech3 : les origines d'un projet mûrement réfléchi
L'idée a pris forme dès le Grand Prix des Amériques 2024. « J'ai toujours été fasciné par le MotoGP, mais je n'avais jamais eu l'occasion de m'y plonger pleinement. Lors de mon passage à Austin l'an dernier, cette idée a germé, et je me suis dit que ce serait un projet des plus stimulants », explique-t-il. Il ne s'agit donc pas d'une décision impulsive, mais bien du fruit d'une réflexion approfondie, menée sur près de deux années.
Le rachat de la structure Tech3, fondée et dirigée pendant des décennies par le vénérable Hervé Poncharal, a été finalisé pour un montant estimé à un peu moins de 20 millions d'euros. L'annonce officielle a été faite en grande pompe lors du Grand Prix de Catalogne, sur le Circuit de Barcelona-Catalunya. Steiner occupe désormais le poste de CEO de l'équipe, aux côtés de son associé de longue date, Richard Coleman, qui en assume la direction opérationnelle.
Pour financer cette opération, Steiner s'est entouré d'investisseurs de premier plan : Bolt Ventures de David Blitzer, Main Street Advisors et IKON Capital. À noter que David Blitzer est le seul investisseur à détenir des parts dans les cinq grandes ligues sportives masculines américaines (NBA, NHL, NFL, MLB, MLS). Une alliance qui témoigne de l'ambition internationale du projet.
Pourquoi pas un retour en Formule 1 ?
La question était inévitable : pourquoi le MotoGP plutôt qu'un retour en F1 ? Steiner y répond sans détour : « Pourquoi pas un autre projet en Formule 1 ? D'abord, le MotoGP est un championnat que j'ai toujours suivi avec intérêt, sans jamais avoir eu l'opportunité d'y prendre part. Ensuite, je pense avoir fait le tour de la F1 après y avoir consacré tant d'années. J'avais envie de me lancer dans quelque chose de nouveau. »
Dans un aveu aussi rare que révélateur, il ajoute : « Avec le recul, je réalise que j'ai peut-être trop longtemps prolongé mon aventure chez Haas. L'éloignement permet de voir les choses avec plus de clarté et de lucidité. » Une franchise qui contraste avec l'image d'un homme réputé pour son franc-parler, et qui reconnaît que la Formule 1 moderne, avec ses enjeux politiques et ses structures de plus en plus corporatistes, s'éloignait des valeurs qui l'avaient initialement attiré vers le sport automobile.
Cette prise de position tranche avec son parcours en F1, où il avait réussi à imposer Haas de manière spectaculaire. L'écurie avait marqué les esprits dès sa première course en 2016 en inscrivant des points grâce à une sixième place de Romain Grosjean en Australie — une performance historique, la première pour une nouvelle écurie depuis les débuts de Toyota en 2002.
L'admiration sans bornes pour les pilotes de MotoGP
Depuis son arrivée dans le paddock MotoGP, ce qui frappe le plus chez Steiner, c'est l'admiration sincère, presque émerveillée, qu'il voue aux pilotes. « Ce que ces hommes accomplissent à moto est tout simplement prodigieux. Il ne s'agit pas simplement de conduire une machine : c'est un art, une maîtrise absolue à un niveau inouï. Pour moi, c'est presque surhumain. Il faut être exceptionnel pour relever un tel défi ! », confie-t-il avec un enthousiasme qui contraste avec l'image du patron d'écurie parfois bourru immortalisée par les caméras de Drive to Survive.
Il pousse plus loin encore sa réflexion comparative entre les deux disciplines : « C'est un sport d'une intensité rare, où les courses sont extrêmement serrées et le talent des pilotes, indéniable. En MotoGP, le pilote joue un rôle bien plus déterminant qu'en Formule 1. Ils se livrent à des duels acharnés, souvent à quelques centimètres les uns des autres. Pour y parvenir, il faut appartenir à une race à part. »
Cette humilité est devenue sa signature dans ce nouveau milieu. On raconte qu'il s'est présenté à Marc Márquez comme si ce dernier ignorait tout de lui — lui, l'ancien patron de Haas, connu de tous les passionnés de F1 à travers le monde.
Une année d'apprentissage avant la révolution de 2027
« Il faut savoir écouter avant de parler, car lorsqu'on s'exprime sans connaître son sujet, on risque de passer pour un ignorant », reconnaît-il avec pragmatisme. Steiner aborde ainsi 2026 comme une « année d'apprentissage », conscient qu'il pénètre dans un univers nouveau, malgré ses décennies d'expérience dans le sport automobile de haut niveau.
Hervé Poncharal restera aux commandes jusqu'en 2026 pour assurer une transition en douceur, offrant à Steiner le temps nécessaire pour s'imprégner de son nouveau rôle. Pour la saison 2026, la composition de l'équipe reste inchangée, avec Maverick Viñales et Enea Bastianini, deux pilotes bien connus du paddock. Ce dernier s'est montré particulièrement motivé : « 2026 sera différente, car je connaîtrai mieux la moto et l'équipe. Je pense être bien plus performant. Je suis déterminé à me battre pour des objectifs ambitieux. »
L'équipe continuera de s'appuyer sur la KTM RC16 pour cette saison de transition, avant une refonte technique majeure prévue pour 2027, avec notamment l'introduction de moteurs de 850 cm³ et un nouveau fournisseur de pneumatiques.
Les enjeux stratégiques : entre opportunité et risques liés à KTM
L'arrivée de Steiner en MotoGP n'est pas anodine sur le plan stratégique. Elle intervient dans un contexte où KTM traverse des turbulences financières, liées à des incertitudes quant à la poursuite de son engagement en catégorie reine. Steiner a d'ailleurs publiquement mis la marque autrichienne face à ses responsabilités : sans garanties suffisantes, il n'exclut pas d'envisager des alternatives — comme Ducati ou Aprilia — dès 2027.
Parallèlement, cet accord sécurise la présence de Tech3 sur la grille au-delà de 2027, un gage de stabilité pour les investisseurs et l'ensemble de la structure. La vision de Steiner dépasse largement le cadre d'une simple direction d'équipe : il ambitionne de faire de Tech3 une véritable franchise sportive, capable d'élargir son audience et de positionner le MotoGP comme une propriété de divertissement à l'échelle mondiale.
« Je vois des opportunités considérables pour développer ce sport. Le MotoGP possède un potentiel supérieur à celui de la Formule 1, qui a atteint son apogée », ose-t-il affirmer. Une déclaration audacieuse, qui s'inscrit dans un contexte plus large : le rachat de Dorna par Liberty Media, également propriétaire de la F1, pourrait accélérer une convergence entre les deux championnats. L'arrivée de Steiner pourrait bien n'être que le prélude à une migration plus large de figures emblématiques de la F1 vers le MotoGP — une tendance que certains observateurs comparent à celle vécue par d'autres personnalités du paddock en quête de reconversion.
Un tournant de carrière à 60 ans : une leçon d'audace
Il y a quelque chose de profondément inspirant dans la démarche de Guenther Steiner. À plus de 60 ans, après avoir tout connu en Formule 1, il choisit délibérément l'inconnu plutôt que la sécurité d'un retour dans un univers qu'il maîtrisait parfaitement. « Cela fait près de deux ans que cette idée a commencé à germer, et nous y voilà. Aujourd'hui, j'essaie simplement d'absorber un maximum d'informations, ce qui n'est pas chose aisée, car il s'agit d'une discipline extrêmement complexe, et nous devons tout maîtriser », explique-t-il avec la modestie de celui qui repart de zéro.
Cette reconversion spectaculaire illustre parfaitement ce que le sport mécanique peut offrir à ceux qui osent franchir les frontières. Steiner, le « rookie » du paddock MotoGP, n'a rien perdu de sa passion. Il a simplement trouvé un nouveau terrain pour l'exprimer — et visiblement, cette flamme brûle plus ardente que jamais.






