Norris, Piastri, Verstappen : unis contre la batterie
La saison 2026 de Formule 1 n’en est qu’à ses prémices, mais le verdict des pilotes s’avère déjà sans appel. Après le Grand Prix de Miami, Lando Norris a pris la parole pour formuler une critique acerbe du nouveau règlement hybride : selon lui, la solution pour sauver la discipline résiderait tout simplement dans l’abandon pur et simple de la batterie. Une déclaration choc, d’autant plus retentissante qu’elle est relayée par son coéquipier Oscar Piastri et par le quadruple champion du monde Max Verstappen.
Les ajustements récemment introduits par la FIA avant Miami – notamment le relèvement de la limite de « super clipping » de 250 à 350 kW et la réduction de la limite de récupération en qualification de 8 à 7 MJ – ont été jugés insuffisants. « C’est un petit pas dans la bonne direction, mais cela reste en deçà des attentes que l’on peut légitimement avoir pour la Formule 1 », a déclaré Norris. Un compliment teinté de réserve, avant de porter l’estocade : « Il suffit de se débarrasser de la batterie. »
Le cœur technique du problème
Pour saisir l’ampleur de ces critiques, il convient de décrypter les enjeux techniques du règlement 2026. Cette saison marque l’avènement d’une nouvelle génération de groupes motopropulseurs, où la puissance électrique représente désormais près de 50 % de la puissance totale du véhicule, contre une part bien moindre les années précédentes. Le déploiement maximal via la MGU-K est passé de 120 kW à 350 kW, mais la capacité de la batterie, elle, demeure figée à 4 mégajoules.
Conséquence directe : à 350 kW de déploiement, la batterie se vide en seulement 11,5 secondes. En pratique, une même monoplace peut ainsi développer 750 kW à un instant donné, puis 400 kW quelques secondes plus tard, avant de chuter à 200 kW peu après. Ces variations brutales, gérées par des logiciels embarqués prenant des décisions autonomes sur chaque voiture, engendrent des écarts de vitesse entre concurrents pouvant atteindre 70 km/h – une situation jugée périlleuse par de nombreux acteurs du milieu.
Ces dysfonctionnements avaient d’ailleurs déjà coûté cher à McLaren : lors du Grand Prix de Chine, Norris et Piastri avaient tous deux été victimes de pannes de batterie Mercedes HPP, les privant de départ en course.
« Ce système est irréparable »
Oscar Piastri, d’ordinaire plus mesuré dans ses prises de parole publiques, a livré un diagnostic sans concession. Le pilote australien de McLaren ne voit guère comment les ajustements en cours pourraient résoudre les problèmes structurels du règlement. Il a notamment pointé du doigt une aberration technique : avec le super clipping fixé à 350 kW, lever le pied revient au même que d’être en plein clipping, mais dans un cas, le pilote garde le contrôle, tandis que dans l’autre, il est à pleine puissance.
« Franchement, je ne crois pas que l’on puisse régler ce problème. La seule solution, c’est de supprimer la batterie. J’espère que d’ici quelques années, ce sera chose faite », a-t-il affirmé. Notons que Piastri avait malgré tout salué les progrès de McLaren à Miami, terminant deuxième du sprint, preuve que ces critiques techniques ne sauraient être assimilées à un manque de motivation.
Max Verstappen, quant à lui, n’a pas mâché ses mots. Il a qualifié l’expérience de conduite des F1 2026 de « Formule E sous stéroïdes », ajoutant : « Je souhaite que nous restions fidèles à l’esprit de la Formule 1, sans augmenter la capacité de la batterie – en fait, en la supprimant pour nous concentrer sur un moteur performant. » Pour le Néerlandais, le sport doit impérativement préserver son identité face à une dérive vers une philosophie d’efficacité énergétique qui trahit l’ADN de la discipline.
McLaren et Stella militent pour des modifications matérielles
Du côté de la direction de McLaren, le directeur de l’équipe, Andrea Stella, partage le constat de ses pilotes, mais avec une approche plus stratégique. Il plaide en faveur de modifications matérielles de l’unité de puissance – et non de simples ajustements logiciels –, estimant que ces changements sont désormais indispensables pour l’avenir de la Formule 1.
Stella propose d’augmenter le débit de carburant afin d’accroître la puissance du moteur à combustion interne, et d’envisager un déploiement électrique porté à 400, voire 450 kW, tout en augmentant significativement la capacité des batteries. Une équation plus ambitieuse, qui permettrait d’éviter les effets désastreux du clipping actuel. Le revers de la médaille : ces modifications matérielles ne pourraient raisonnablement entrer en vigueur qu’en 2028, les délais de développement des motoristes rendant toute intervention pour 2027 quasi impossible.
Cette position s’inscrit dans un contexte de progression constante pour McLaren : l’écurie de Woking a expliqué comment une demi-seconde a été perdue à Miami en raison du moteur hybride, illustrant que même la voiture la plus performante du plateau peut être pénalisée par les dysfonctionnements du groupe propulseur.
Un consensus inédit qui interpelle la FIA
Ce qui frappe dans cette polémique, c’est l’étendue du consensus. Les pilotes des trois écuries de tête – McLaren, Red Bull et Mercedes – partagent le même diagnostic. Même Kimi Antonelli, leader du championnat et principal bénéficiaire de la domination Mercedes, a reconnu que « l’élément le plus critique réside dans l’unité de puissance, et plus particulièrement dans la batterie ».
La FIA, consciente de la pression, a tenu à souligner le rôle central des pilotes dans les discussions récentes : « Plus que jamais, les pilotes ont été au cœur de ces échanges, et nous tenons à les remercier pour leur contribution précieuse tout au long de ce processus. » Pourtant, les ajustements apportés à Miami n’ont visiblement pas suffi à convaincre les acteurs du paddock.
Norris a conclu avec une lucidité désenchantée : « Il est difficile d’aller beaucoup plus loin, honnêtement. Certaines limites sont imposées par les règles en vigueur. Certains aspects relèvent du matériel, et leur modification prendra du temps. » Comprenez : les solutions véritables exigeront du courage réglementaire, et surtout, du temps. La question est désormais de savoir si la Formule 1 peut se permettre d’attendre 2028 pour retrouver son essence.
Et maintenant ?
Alors que le débat sur l’avenir des motorisations en F1 s’intensifie, avec des propositions allant jusqu’à un retour au V8 dès 2030, les déclarations de Norris s’inscrivent dans une remise en question bien plus profonde du virage électrique pris par la discipline. Andrea Stella espère que les discussions entre les parties prenantes pourront aboutir avant la pause estivale, afin d’offrir aux motoristes suffisamment de temps pour préparer des solutions concrètes pour 2028.
En attendant, chaque Grand Prix offre l’occasion d’observer les limites d’un règlement qui, malgré ses ambitions écologiques et technologiques, semble avoir sacrifié une part de l’âme de la Formule 1 sur l’autel de l’hybridation. Et si les meilleurs pilotes du monde réclament à l’unisson la suppression de la batterie, il serait peut-être temps que les décideurs du sport leur prêtent une oreille attentive.






