Le 23 mars 2003, sur le circuit international de Sepang en Malaisie, un jeune Finlandais de vingt-trois ans gravait son nom au palmarès de la Formule 1 pour la première fois. Au volant de sa McLaren MP4-17D-Mercedes, Kimi Räikkönen franchissait la ligne d’arrivée avec une avance colossale de quarante secondes sur Rubens Barrichello. À l’époque, nul ne pressentait encore que ce pilote au tempérament réservé deviendrait l’une des figures les plus marquantes de l’histoire de la discipline, ni qu’il offrirait à Ferrari son dernier titre de champion du monde des pilotes en 2007.
Sepang 2003 : la naissance d’un champion
Une victoire arrachée depuis la septième place
Ce Grand Prix de Malaisie 2003 constituait la deuxième manche d’une saison qui s’annonçait incertaine pour McLaren. L’écurie britannique devait composer avec une MP4/17 légèrement modifiée – la MP4/18, censée lui succéder, n’étant pas prête et ne le serait d’ailleurs jamais. Pourtant, Räikkönen transforma ce handicap en exploit. Parti de la septième position sur la grille, il livra une course magistrale, portée par une stratégie à deux arrêts parfaitement exécutée.
Après les premiers ravitaillements, le Finlandais devançait déjà Fernando Alonso de neuf secondes. Au trente-quatrième tour, lorsque débuta la deuxième série d’arrêts aux stands, son avance s’était envolée à 17,8 secondes. Rien ni personne ne put le rattraper. Ron Dennis, directeur exécutif de McLaren, ne put retenir ses larmes sur le muret des stands. Pour l’anecdote, cette même course vit Alonso décrocher sa première pole position et son premier podium en Formule 1 – une journée historique à plus d’un titre.
La victoire qui scella une légitimité
Il s’agissait de la trente-sixième participation de Räikkönen en Grand Prix. Ses débuts chez Sauber en 2001 avaient déjà suscité des remous : certains, dont le président de la FIA Max Mosley, avaient émis des doutes quant à l’octroi d’une superlicence à un pilote aussi peu expérimenté, ne totalisant alors que vingt-trois courses automobiles à son actif. C’est Peter Sauber, patron de l’écurie éponyme, qui avait garanti ses performances pour lui obtenir cette licence. Dès ses débuts en Australie, il marquait un point.
Deux ans plus tard, à Sepang, il balayait tous les doutes. La presse spécialisée évoquait une évidence : la relève de Mika Häkkinen – qui avait lui-même conseillé à Ron Dennis : « Si tu veux gagner, prends le Finlandais » – était bel et bien assurée.
La saison 2003 : le vice-champion qui n’avait rien à envier à personne
Avec cette victoire en Malaisie comme point de départ, Räikkönen réalisa une saison 2003 remarquable, montant à dix reprises sur le podium. En lice pour le titre jusqu’à la dernière manche, il vit la couronne lui échapper de seulement deux points lors du dernier Grand Prix à Suzuka. Michael Schumacher, en quête d’un sixième titre mondial, s’imposa au Japon tandis que Räikkönen ne parvint pas à faire mieux qu’une deuxième place derrière Barrichello.
Cette saison illustra parfaitement les qualités et les frustrations du Finlandais. Dès le premier Grand Prix en Australie, la victoire lui tendait les bras, mais une pénalité pour excès de vitesse dans les stands ruina ses espoirs. Au Grand Prix d’Europe, il s’empara de la pole position et domina la course avant que son moteur ne le trahisse au vingt-cinquième tour. Sa vitesse était indéniable ; la fiabilité de sa McLaren, en revanche, laissait à désirer.
McLaren (2004-2006) : la vitesse sans la couronne
Les années suivantes confirmèrent le portrait d’un pilote d’exception, régulièrement trahi par sa monture. En 2005, il remporta sept Grands Prix et termina vice-champion du monde derrière Fernando Alonso. Les McLaren-Mercedes étaient rapides, mais leurs abandons mécaniques à répétition empêchèrent Räikkönen de transformer son potentiel en titre.
En septembre 2006, à l’issue du Grand Prix d’Italie, Ferrari annonça la signature du Finlandais pour les trois saisons à venir. Un transfert qui allait changer le cours de l’histoire.
2007 : le miracle brésilien et le sacre Ferrari
Un début de saison tonitruant
Räikkönen débarqua chez Ferrari avec le poids d’une écurie habituée à la victoire – et d’un public, les tifosi, intraitable sur les résultats. Dès sa première course sous les couleurs de la Scuderia, en Australie, il s’imposa, devenant ainsi le premier pilote depuis Nigel Mansell en 1989 à remporter son tout premier Grand Prix avec Ferrari. Il avait décroché la pole position et signé le meilleur tour en course. Le message était clair.
Pourtant, la saison 2007 fut loin d’être un long fleuve tranquille. Räikkönen dut s’adapter aux pneus Bridgestone après cinq années passées avec Michelin chez McLaren, et la rivalité interne entre ses adversaires Lewis Hamilton et Fernando Alonso au sein de l’écurie britannique lui ouvrit finalement une porte inattendue. À l’issue du Grand Prix du Japon, il accusait encore un retard de dix-sept points sur Hamilton, avec seulement deux courses à disputer.
Interlagos, théâtre d’un sacre inoubliable
La saison 2007 fut marquée par une affaire d’espionnage impliquant Ferrari et McLaren – qui valut à cette dernière son exclusion du championnat des constructeurs. Sur la piste, le scénario final dépassa toute fiction.
Au Brésil, lors de la dernière manche, Hamilton abordait la course avec quatre points d’avance sur Alonso et sept sur Räikkönen. Un problème de boîte de vitesses ralentit le Britannique en début d’épreuve ; il parvint à se reprendre pour terminer septième, mais cela s’avéra insuffisant. Räikkönen remporta le Grand Prix, son coéquipier Felipe Massa se classant deuxième, tandis qu’Alonso complétait le podium. Avec 110 points, le Finlandais devint champion du monde, devançant Hamilton et Alonso d’un seul point – tous deux crédités de 109 unités.
Six victoires en 2007, un titre conquis de justesse : Kimi Räikkönen offrit à Ferrari son dernier sacre chez les pilotes. Il devint également le troisième Finlandais à remporter le championnat du monde.
Dix-huit ans d’attente : pourquoi Ferrari n’a plus décroché de titre
Depuis ce sacre de 2007, la Scuderia n’a plus remporté le championnat du monde des pilotes – une disette qui s’étire désormais sur dix-huit saisons. Ferrari avait pourtant dominé la décennie précédente avec une régularité impressionnante : entre 2000 et 2008, six titres pilotes et huit titres constructeurs. Le dernier titre constructeurs remonte d’ailleurs à 2008.
Les années suivantes virent Ferrari frôler le titre sans jamais l’atteindre. Fernando Alonso, recruté pour reconquérir la couronne, termina trois fois vice-champion du monde. Les ères Red Bull puis Mercedes s’imposèrent en maîtres absolus. La saison 2014 marqua un nadir historique pour la Scuderia, avec aucune victoire, aucune pole position et seulement deux podiums.
Sebastian Vettel, quadruple champion du monde avec Red Bull, rejoignit Ferrari en 2015 sans parvenir à transformer ses bonnes performances en titre. Charles Leclerc, pur joyau de la nouvelle génération, a lui aussi frôlé le sacre sans jamais le saisir. Aujourd’hui, avec Lewis Hamilton qui rejoindra Ferrari en 2025, la Scuderia nourrit à nouveau l’espoir de mettre fin à cette interminable attente.
L’héritage de l’Iceman : des chiffres et une personnalité hors norme
Kimi Räikkönen a tiré sa révérence en Formule 1 à l’issue de la saison 2021, après dix-neuf saisons et 342 Grands Prix disputés – un record à l’époque. Son palmarès est impressionnant : 21 victoires, 103 podiums, 18 pole positions et 46 meilleurs tours en course. Il détient également un record insolite : le plus grand écart entre deux victoires en carrière, avec 5 691 jours séparant son succès à Sepang en 2003 de sa dernière victoire aux États-Unis en 2018.
Mais au-delà des statistiques, c’est un personnage unique que la Formule 1 a perdu avec son départ. Son manager, Robbi Robertson, résumait parfaitement sa philosophie : « Ce qui est vraiment remarquable chez Kimi, c’est qu’il souffre pendant environ une heure, puis tourne la page. C’est une philosophie simple : ce qui est fait est fait, on ne peut rien y changer. Allons de l’avant. » Une approche qui explique en partie sa longévité au plus haut niveau.
Ses célèbres répliques à la radio – « Laissez-moi tranquille, je sais ce que je fais » – sont entrées dans la légende de la F1. Stefano Domenicali, actuel patron de la discipline et ancien directeur de Ferrari, lui a rendu hommage lors de l’annonce de sa retraite : « Kimi fait partie intégrante de notre sport, c’est un ami et un véritable champion. J’ai eu le privilège de travailler avec lui chez Ferrari et de découvrir la personne exceptionnelle qu’il est. »
Räikkönen, une figure intemporelle
Vingt-trois ans après Sepang, la première victoire de Kimi Räikkönen résonne encore comme le prélude d’une des carrières les plus singulières de l’histoire de la Formule 1. Un pilote qui semblait tout avoir pour rester dans l’ombre – discret, fuyant les projecteurs, indifférent aux jeux médiatiques – et qui, pourtant, a marqué ce sport d’une empreinte indélébile.
Son titre Ferrari de 2007 n’est pas qu’un trophée sur une étagère : c’est le dernier d’une lignée prestigieuse qui s’étend d’Alberto Ascari à Michael Schumacher, en passant par Niki Lauda et Jody Scheckter. Räikkönen reste, à ce jour, le dernier pilote à avoir fait vibrer les tifosi pour un championnat du monde. Une statue dans l’histoire de la F1 que ni Hamilton ni Leclerc – pourtant attendus au tournant chez la Scuderia – n’ont encore réussi à ébranler.
Comme l’avait si bien dit Nico Rosberg, l’Iceman est tout simplement une « légende absolue ».






