Le 13 avril 1986, sur le tout nouveau circuit de Jerez de la Frontera, s'écrivait l'une des pages les plus intenses de l'histoire de la Formule 1. Ayrton Senna franchissait la ligne d'arrivée avec seulement 0"014 secondes — quatorze millièmes — d'avance sur Nigel Mansell, après 72 tours et 303 kilomètres d'un duel d'une intensité rare. Quarante ans plus tard, ce Grand Prix d'Espagne demeure l'une des courses les plus citées par les amateurs de la discipline reine.
Un circuit tout neuf pour un finish d'anthologie
Le circuit andalou avait été inauguré à peine quatre mois plus tôt, le 8 décembre 1985. Le Grand Prix de Formule 1 n'était que la deuxième grande épreuve internationale à s'y tenir. L'occasion avait pourtant attiré peu de monde : seulement 15 000 spectateurs avaient fait le déplacement, la célèbre Semaine sainte de Séville se déroulant en parallèle. Ceux qui étaient présents ne le regretteraient jamais.
La saison 1986 venait tout juste de démarrer. Deux semaines plus tôt, à Jacarepagua, Senna avait terminé second derrière Nelson Piquet, offrant un doublé brésilien à domicile. Alain Prost et Keke Rosberg, ses coéquipiers chez McLaren, avaient tous deux abandonné sur casse moteur. Le contexte était donc particulier : Prost, champion du monde en titre, partait de loin au classement.
La Lotus 98T, machine de guerre noire et or
Senna s'élançait depuis la pole position — la neuvième de sa carrière — aux commandes de sa Lotus 98T, dessinée par Gérard Ducarouge et Martin Ogilvie. Cette monoplace emblématique, ultime représentante de la célèbre livrée noire et or John Player Special, embarquait un moteur Renault EF15B turbocompressé V6 capable de dépasser les 1 300 chevaux en mode qualification. Senna avait réalisé sa pole en 1 min 21 s 605, soit une vitesse moyenne de 186 km/h sur le tracé de 4,218 km.
Face à lui sur la grille : les deux Williams FW11, celles de Nelson Piquet et de Nigel Mansell. La voiture de Grove était équipée du redoutable moteur Honda V6 turbo, considéré comme le plus puissant du plateau. La saison aurait dû être une promenade de santé pour Williams — si Prost n'était pas là pour compliquer les plans.
Senna, maître à bord du départ à l'arrivée
Dès l'envol, Senna imposait son rythme. Avec la capacité carburant limitée à 195 litres par le nouveau règlement, la course relevait autant de la gestion tactique que du pilotage pur. Pendant la première moitié de l'épreuve, le groupe de tête — Senna, Piquet, Rosberg, Mansell et Prost — circulait pratiquement en file indienne, le Brésilien donnant la cadence sur sa jauge de consommation plutôt que sur son compte-tours.
"Du départ à l'arrivée, il n'y avait pas le temps de penser à autre chose qu'à piloter aussi vite que possible", se souviendra Senna. Cette formule résume à elle seule sa concentration absolue pendant toute la durée de la course. Une focalisation mentale qui constituait déjà sa marque de fabrique.
La remontée de Mansell : un coup de poker audacieux
Au 39e tour, Nigel Mansell décidait de sortir de la réserve imposée par la gestion du carburant. Il doublait son coéquipier Piquet, puis réduisait progressivement l'écart sur Senna avant de le dépasser dans la longue ligne droite des stands — 600 mètres — alors que le Brésilien s'apprêtait à doubler un attardé. Mansell prenait la tête.
Mais les pneus de la Williams commençaient à accuser le coup. Piquet abandonnait entre-temps sur bris de turbo. Mansell ralentissait, perdait sa première place et chutait au troisième rang. Au 63e tour, avec neuf boucles à faire, il se résolvait à rentrer aux stands pour un changement de pneumatiques. Un pari risqué : il ressortirait à 19 secondes du leader Senna.
Il restait dix tours. Mansell, propulsé par des pneus neufs et une Williams FW11 libérée de ses contraintes, entamait une remontée folle. Il comblait l'écart tour après tour avec une régularité implacable, signant d'ailleurs le meilleur tour de la course en 1 min 27 s 176 au 65e passage.
Quatorze millièmes pour l'éternité
Au 72e et dernier tour, l'impensable se produisait. Mansell avait rattrapé Senna. Les deux hommes sortaient de la dernière épingle roues dans roues. Le Britannique déboîtait par la gauche, remontait à l'accélération... mais Senna franchissait la ligne d'arrivée avec quatorze millièmes de seconde d'avance. Soit environ 93 centimètres à cette vitesse.
C'est le troisième plus petit écart de toute l'histoire de la Formule 1, et la plus serrée arrivée depuis le Grand Prix d'Italie 1971, quinze ans plus tôt. Après 303 kilomètres d'une course disputée à plus de 4 bars de turbo, deux hommes séparés par moins d'un mètre.
Mansell, épuisé mais fair-play, lançait cette phrase restée célèbre : "Je n'ai jamais travaillé aussi dur de toute ma carrière. C'était si serré que je pense qu'ils devraient nous donner sept points et demi chacun." Il ajoutera également, pensif : "J'espère au moins avoir amusé Frank devant sa télévision..." — une pensée émue pour Frank Williams, hospitalisé après son grave accident de voiture survenu quelques semaines plus tôt, et qui deviendra tétraplégique.
Senna en tête du championnat, Mansell sur sa lancée
Cette victoire permit à Senna de prendre la tête du championnat du monde avec 15 points après deux courses. Piquet, vainqueur au Brésil, tombait au second rang. Mansell, auteur d'un second podium consécutif, pointait à la troisième place. Prost et Jacques Laffite se partageaient quatre points pour compléter le top 5.
Senna conserverait la tête du classement jusqu'au septième Grand Prix de la saison. La Lotus 98T, si rapide sur les tours qualificatifs, souffrait en revanche d'une fiabilité perfectible en seconde partie de saison. Senna terminerait finalement quatrième au championnat avec 55 points, après une autre victoire au Grand Prix de Detroit et six podiums supplémentaires.
La malédiction d'Adélaïde et les deux points fatidiques
Pour Mansell, en revanche, cette victoire manquée à Jerez — quelques centimètres de trop — prendrait rétrospectivement une dimension tragique. Le Britannique alignerait cinq victoires en 1986 et se retrouverait à la tête du championnat à l'orée du dernier Grand Prix à Adélaïde, avec six points d'avance sur Prost et sept sur Piquet.
Mais au cours de ce Grand Prix décisif, dans les derniers tours alors qu'il était en position de titre, le pneu arrière gauche de sa Williams éclatait. Piquet, rappelé prudemment aux stands par son équipe, terminait deuxième. Prost remportait la course et le titre. Mansell perdait le championnat du monde pour deux petits points.
Ces deux points, impossibles à ne pas rapprocher du centième de seconde perdu à Jerez. Ce titre, Mansell ne l'obtiendrait qu'en 1992, six ans plus tard, avec Williams, remportant 31 Grands Prix au total en quinze saisons.
Un tournant dans la trajectoire de Senna
Pour Senna, ce Grand Prix d'Espagne 1986 représentait bien plus qu'une victoire supplémentaire. C'était la confirmation de son statut de prétendant sérieux au titre mondial, la démonstration de sa capacité à gérer la pression dans les moments les plus intenses. Tenir tête à une Williams-Honda FW11 — la meilleure monoplace de l'année — aux commandes d'une Lotus, n'avait rien d'évident.
La rivalité qui commençait alors à se dessiner entre Senna et Prost prendrait toute son ampleur dès 1988, lorsque le Brésilien rejoindrait le Français chez McLaren-Honda pour deux ans de cohabitation explosive. Mais c'est dans cette première moitié des années 1980, avec Lotus, que Senna posa les fondations de sa légende — course après course, pole après pole, millième de seconde après millième de seconde.
Quarante ans après, on se souvient encore de cette ligne droite des stands à Jerez, d'une Lotus noire et or qui résistait de toutes ses forces à une Williams déchaînée. Quatorze millièmes. Trois mètres d'histoire.
Sources : Motorsport.com, Wikipedia — Grand Prix d'Espagne 1986, Stats F1






