Jean Todt n’a guère pour habitude de divulguer les secrets du paddock. Pourtant, l’ancien directeur de la Scuderia Ferrari et ex-président de la Fédération Internationale de l’Automobile (FIA) vient de lever un coin du voile sur deux des épisodes les plus controversés de la carrière de Michael Schumacher. Dans le podcast High Performance, le Français reconnaît que le septuple champion du monde a sciemment orchestré deux manœuvres qui ont marqué à jamais l’histoire de la Formule 1.
Jerez 1997 : le coup de volant fatal contre Villeneuve
Le Grand Prix d’Europe 1997, disputé à Jerez, demeure l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire moderne de la Formule 1. Schumacher aborde l’ultime manche du championnat avec un seul point d’avance sur Jacques Villeneuve. Lorsque le Canadien tente de le dépasser pour s’emparer du titre, la Ferrari n°5 se déporte brusquement sur la trajectoire de la Williams. La roue avant droite de Schumacher percute le ponton latéral de son rival, permettant à ce dernier de poursuivre sa course et de décrocher le titre mondial. Quant à l’Allemand, il termine sa course dans le bac à graviers.
La sanction de la FIA ne se fait pas attendre : le 11 novembre 1997, Schumacher est exclu du championnat des pilotes, une décision sans précédent dans les annales de la discipline. Max Mosley, alors président de la FIA, précise que « les actions étaient délibérées, mais non préméditées ».
Ce que l’on ignorait jusqu’alors, c’est ce qui s’est déroulé dans le garage immédiatement après l’accrochage. Ross Brawn, directeur technique de Ferrari à l’époque, rapporte que Schumacher est revenu aux stands convaincu d’avoir été victime d’un contact, réclamant même la disqualification de Villeneuve. Ce n’est qu’après avoir visionné les images télévisées qu’il a pris conscience de la réalité et choisi de garder le silence.
Aujourd’hui, Jean Todt confirme ce que beaucoup soupçonnaient sans jamais l’entendre de sa bouche : « Il lui est rentré dedans volontairement, mais il l’a mal exécuté. » Cette phrase lapidaire résume à elle seule la tragédie sportive de ce dimanche d’octobre 1997. Todt ajoute une observation révélatrice sur le tempérament de Schumacher : « En fait, vous savez, Michael était quelqu’un d’exceptionnel — chaque fois qu’il perdait le contrôle de lui-même, il en payait le prix fort. »
Monaco 2006 : la Ferrari immobilisée à la Rascasse
Neuf ans après Jerez, l’histoire semble se répéter, bien que dans des circonstances différentes, mais avec la même issue désastreuse. Lors des qualifications sur le circuit de Monaco, Schumacher occupe provisoirement la pole position lorsqu’il bloque délibérément sa Ferrari dans le virage de la Rascasse, empêchant ainsi Fernando Alonso de boucler son dernier tour chronométré. La manœuvre est si flagrante que les commissaires de course n’ont aucun doute : l’Allemand est rétrogradé en fond de grille pour la course du lendemain.
Todt ne tergiverse pas dans le podcast : « En 2006 à Monaco, lors des qualifications face à Alonso, il a volontairement provoqué un tête-à-queue. Il a dû s’élancer depuis la dernière place, et cela lui a coûté le championnat. » Schumacher terminera finalement la saison à treize points d’Alonso, sacré champion du monde pour la deuxième année consécutive.
Cet épisode reste d’autant plus emblématique qu’il constitue l’un des derniers grands scandales de l’ère Schumacher-Ferrari, avant le retrait du pilote allemand à l’issue de la saison 2006.
Deux erreurs, deux titres envolés
Ce qui frappe dans les déclarations de Todt, c’est la cohérence de son analyse : dans les deux cas, Schumacher a tenté de forcer le destin par des moyens déloyaux, et dans les deux cas, ces tentatives se sont retournées contre lui. « Il a essayé d’éviter de perdre le championnat, mais il l’a fait de la mauvaise manière, aboutissant à une décision désastreuse qui était entièrement évitable », résume l’ancien patron de Ferrari.
Il est difficile de ne pas mesurer l’ironie de la situation : un pilote d’exception, capable de performances que peu ont égalées dans l’histoire du sport automobile, a compromis deux opportunités supplémentaires de titre mondial par des gestes que même son plus fidèle allié ne peut plus justifier.
Todt va plus loin : selon lui, ces deux titres perdus auraient pu porter le palmarès de Schumacher à neuf couronnes mondiales, un record que personne n’a jamais approché. Un héritage qui aurait encore rehaussé celui, déjà exceptionnel, des sept titres effectivement remportés.
L’épopée Ferrari : 2000-2004
Pour saisir toute la portée de ces aveux, il convient de replacer Todt et Schumacher dans leur contexte historique. C’est en 1995 que le directeur sportif de Ferrari convainc le double champion du monde — alors sous contrat avec Benetton — de rejoindre la Scuderia. Un accord scellé en une seule journée à Monte-Carlo, comme l’a récemment révélé Todt lui-même.
Après une première saison difficile en 1996, marquée par trois victoires mais aussi sept abandons en seize courses, la machine se met progressivement en marche. Ross Brawn et Rory Byrne sont recrutés en provenance de Benetton pour renforcer l’équipe technique. Le titre constructeurs est décroché en 1999, malgré la grave blessure de Schumacher à Silverstone. Puis vient l’année 2000 : à Suzuka, Schumacher offre à Ferrari son premier titre pilotes depuis Jody Scheckter en 1979.
« Lorsque nous avons enfin remporté le titre en 2000 à Suzuka, je lui ai dit que notre carrière professionnelle ne serait plus jamais la même. Nous avions répondu aux attentes de tous », se souvient Todt. Quatre autres titres suivront, de 2001 à 2004, formant la période la plus dominatrice qu’ait connue la Formule 1 avant l’ère Mercedes des années 2010-2020.
Le vrai visage de Schumacher selon Todt
Au-delà de ces confessions sportives, Todt profite de cette prise de parole pour rectifier une idée reçue tenace : celle d’un Schumacher arrogant et distant. « C’est totalement faux. Michael est quelqu’un de timide et généreux. Il masquait sa timidité derrière une apparence parfois arrogante », affirme-t-il.
Il relate notamment une anecdote révélatrice : après avoir été sacré champion du monde, Schumacher lui a demandé d’organiser une demi-journée d’essais privés à Fiorano avant le début de la saison suivante. Non pas pour peaufiner la voiture, mais pour se rassurer lui-même : « Il m’a dit : “Pourrais-tu m’accorder une demi-journée pour que je fasse quelques tours et m’assure que je suis toujours à la hauteur ?” » Un aveu de vulnérabilité qui contraste singulièrement avec l’image du pilote invincible.
Cette dimension humaine prend une résonance particulière depuis l’accident de ski de Schumacher en décembre 2013. Todt fait partie des rares personnes autorisées à rendre visite régulièrement à l’ancien pilote, dont la famille maintient un silence absolu sur son état de santé. Chaque intervention publique de l’ancien dirigeant est scrutée par les admirateurs du monde entier, comme en témoigne également le récent article consacré à Gina Schumacher, sa fille.
Un regard lucide sur une légende
Les déclarations de Jean Todt dans ce podcast ne visent pas à entacher l’héritage de Schumacher. Elles contribuent plutôt à en brosser un portrait plus nuancé, plus humain : celui d’un champion animé par une soif de victoire si intense qu’elle l’a parfois poussé à franchir des limites qu’il aurait dû éviter.
« Lorsqu’on évalue les actions d’un individu sous pression, il faut faire preuve d’une grande indulgence », conclut Todt. Une phrase qui sonne autant comme une absolution que comme un témoignage d’amitié indéfectible pour celui qui reste, en dépit de tout, l’un des plus grands pilotes de l’histoire de la Formule 1.






