Certaines statistiques transcendent le temps. Celle d’Alberto Ascari lors de la saison 1952 en fait indéniablement partie : le pilote italien a remporté la totalité des courses qu’il a menées à leur terme, soit six victoires en six départs effectifs. Un exploit absolu, qui mérite d’être analysé avec la plus grande attention pour en mesurer toute la portée historique.
La statistique, vérifiée et incontestable
Pour saisir pleinement l’ampleur de ce record, il convient de revenir sur le calendrier exact de la saison 1952. Huit épreuves figuraient au programme du Championnat du monde de Formule 1 cette année-là :
- Grand Prix de Suisse (18 mai) — Ascari absent
- 500 miles d’Indianapolis (30 mai) — Abandon après 40 tours
- Grand Prix de Belgique (22 juin) — Victoire
- Grand Prix de France (6 juillet) — Victoire
- Grand Prix de Grande-Bretagne (19 juillet) — Victoire
- Grand Prix d’Allemagne (3 août) — Victoire
- Grand Prix des Pays-Bas (23 août) — Victoire
- Grand Prix d’Italie (7 septembre) — Victoire
Le bilan est sans équivoque : Ascari a pris part à sept des huit courses, en a terminé six, et les a toutes remportées. Un taux de réussite de 100 %. Pour parfaire ce tableau déjà impressionnant, il s’est également adjugé cinq pole positions et a signé le meilleur tour en course lors de ces six mêmes épreuves — faisant de cette saison l’une des plus dominatrices de l’histoire du sport automobile.
Pourquoi Ascari a-t-il manqué le Grand Prix de Suisse ?
L’absence d’Ascari à Berne s’explique par un choix stratégique : il avait décidé de participer aux qualifications des 500 miles d’Indianapolis, deuxième manche du championnat et épreuve emblématique intégrée au calendrier mondial jusqu’en 1960. Cette décision, logique à l’époque, lui a coûté une participation à l’ouverture de la saison. En son absence, c’est son coéquipier Piero Taruffi qui s’est imposé.
L’expérience américaine d’Ascari, en revanche, fut des plus malheureuses : un problème de roue l’a contraint à l’abandon après seulement 40 tours, sans marquer le moindre point. Cette course — et elle seule — empêche d’évoquer un sans-faute sur l’ensemble de la saison. Mais dès son retour en Europe, le pilote de la Scuderia Ferrari allait se muer en un véritable rouleau compresseur.
Une saison disputée sous le règlement de la Formule 2
La saison 1952 présente une particularité notable : elle ne s’est pas déroulée sous les règles de la Formule 1, mais sous celles de la Formule 2. La raison en est simple : les grands constructeurs de F1 s’étaient progressivement retirés. Alfa Romeo avait quitté la compétition, Talbot-Lago avait jeté l’éponge, et le projet BRM n’était pas encore abouti. Pour éviter un plateau trop clairsemé, les organisateurs du championnat ont décidé que toutes les épreuves — à l’exception des 500 miles d’Indianapolis — se disputeraient selon le règlement F2 : moteurs de 2 litres maximum en aspiration naturelle, ou 750 cm³ en cas de suralimentation.
Cette décision a ouvert le championnat à un plus grand nombre de concurrents, mais elle a surtout profité à Ferrari, qui avait développé la Ferrari 500 F2, une monoplace équipée d’un quatre-cylindres en ligne de 2 litres. Une machine redoutable pour l’époque.
À cela s’ajoute l’absence de Juan Manuel Fangio, champion du monde en titre, qui s’était fracturé la nuque lors d’une course hors championnat à Monza en juin 1952. Le grand rival d’Ascari fut ainsi écarté pour la quasi-totalité de la saison. Un contexte qui, sans minimiser les mérites du pilote Ferrari, doit être mentionné pour une analyse équitable de cette période.
Course par course : l’anatomie d’une domination
À Spa-Francorchamps, lors du Grand Prix de Belgique, Ascari a inauguré sa série victorieuse de la plus belle des manières : pole position, meilleur temps en course, victoire en menant pratiquement chaque tour. À Reims, pour le Grand Prix de France, le scénario fut identique. À Silverstone, à Zandvoort, au Nürburgring, à Monza — six fois le même résultat, six fois la même suprématie.
Entre le Grand Prix de Belgique et celui des Pays-Bas, Ascari a mené un extraordinaire total de 304 tours consécutifs, contrôlant de bout en bout près de cinq courses complètes. Un chiffre qui illustre mieux que toute statistique l’emprise totale du Milanais sur cette saison.
Le 7 septembre 1952, à Monza, en remportant le Grand Prix d’Italie, Alberto Ascari devenait champion du monde et offrait à la Scuderia Ferrari son premier titre pilotes de l’histoire. Il était alors âgé de 34 ans.
L’écrasante supériorité sur ses coéquipiers
On pourrait objecter qu’Ascari bénéficiait de la meilleure voiture du plateau. C’est exact. Mais ses coéquipiers disposaient des mêmes Ferrari — et le résultat fut sans appel. Nino Farina, premier champion du monde de l’histoire de la F1 en 1950, a terminé la saison sans la moindre victoire. Ascari l’a devancé de 53,5 à 27 points sur l’ensemble de l’année.
Farina aurait pu s’imposer à deux reprises : en Suisse, où Ascari était absent, mais sa voiture l’a trahi ; en Allemagne, où il menait au dernier tour avant d’être dépassé par son coéquipier. Un symbole fort de la hiérarchie établie au sein de la Scuderia.
Le système de points de l’époque mérite également d’être rappelé : seuls les quatre meilleurs résultats sur huit comptaient pour le Championnat du monde. Ascari, en remportant six courses, avait donc accumulé le maximum de points qu’un pilote pouvait espérer marquer, un exploit dont la portée dépasse le simple palmarès.
Comparaison avec les records modernes
Depuis 1952, la performance d’Ascari a longtemps constitué une référence absolue. Son taux de victoires de 75 % sur l’ensemble de la saison (6 victoires sur 8 courses) était considéré comme inégalable — jusqu’en 2023. C’est Max Verstappen qui l’a finalement surpassé, en remportant 17 des 20 Grands Prix de la saison, soit 85 % des épreuves, lors d’une saison que les experts qualifient d’aussi hégémonique.
Toutefois, la comparaison s’arrête là. En 1952, le championnat ne comptait que huit épreuves. Maintenir une telle régularité sur un calendrier moderne de vingt courses — comme l’a démontré Verstappen — relève d’un autre type d’exploit. Les contextes diffèrent, mais ces deux records parlent le même langage : celui d’une supériorité absolue.
Comme l’illustre aussi le record le plus triste de la F1 : Marco Apicella et ses 800 mètres à Monza, l’histoire de la F1 regorge de statistiques hors normes, fascinantes à chaque extrémité du spectre.
Les débats historiographiques : ce record est-il légitime ?
La question mérite d’être posée sans détour. Certains historiens du sport automobile tempèrent la portée de la saison 1952 en invoquant plusieurs arguments :
- L’absence de Fangio : le champion en titre était blessé. Sans lui, la compétition était objectivement moins relevée.
- Le règlement F2 : techniquement, la saison 1952 n’était pas une saison de « véritable » Formule 1. Les monoplaces étaient moins puissantes, et le plateau, moins homogène.
- L’absence de réelle concurrence extra-Ferrari : Maserati avait bien aligné la nouvelle A6GCM, mais elle n’était pas à la hauteur.
Ces arguments sont recevables. Pourtant, ils ne font pas d’Ascari un champion par défaut. Sa supériorité sur ses propres coéquipiers — les meilleurs pilotes Ferrari disponibles — fut écrasante. Sa maîtrise technique, sa régularité, ses cinq Grand Chelems (pole position, victoire, meilleur tour et tête à chaque tour de la course) au cours de la saison sont indiscutables.
Comme le soulignait Wikipedia dans sa section dédiée aux records en F1 : « La performance d’Ascari lors de cette saison est considérée comme l’une des meilleures d’une seule année de tous les temps. » Le débat sur le contexte n’enlève rien à la réalité des chronomètres.
L’héritage d’une saison hors du commun
Alberto Ascari défendra son titre dès 1953 et le conservera, devenant ainsi le premier double champion du monde de l’histoire de la Formule 1. Il enchaînera même neuf victoires consécutives en comptant le début de cette deuxième saison, avant que la série ne s’interrompe au Grand Prix de France 1953.
Ces deux saisons ont forgé une légende que le destin allait rendre plus tragique encore : Ascari mourut dans un accident lors d’essais à Monza en mai 1955, à l’âge de 36 ans. Quatre jours après avoir miraculeusement survécu à un plongeon dans le port de Monaco.
Son histoire, à la fois triomphale et mélancolique, reste l’une des plus captivantes de la discipline. Comme il l’avait lui-même confié à Enzo Ferrari : « Je préfère les traiter avec fermeté. Je ne veux pas qu’ils m’aiment trop. Parce qu’ils souffriront moins si un jour je suis tué. »
Un homme qui savait que la gloire et le danger marchaient de pair — et qui, en 1952, avait porté la première à son paroxysme.
Un record qui défie le temps
Plus de soixante-dix ans après, la saison 1952 d’Alberto Ascari demeure une référence incontournable dans les discussions sur les plus grandes dominations de l’histoire de la Formule 1. Les querelles de chiffres entre partisans de différentes époques continuent d’alimenter les débats dans les paddocks et les salons.
Mais une chose est certaine : jamais, ni avant ni après 1952, un pilote de F1 n’a remporté 100 % des courses qu’il a terminées sur une saison complète de championnat du monde. Ce record-là, contrairement aux victoires et aux pole positions, n’a toujours pas trouvé son prétendant.






