Bruno Famin tourne la page : la fin d’un chapitre chez Alpine
Le départ de Bruno Famin d’Alpine ne s’est pas effectué sous les ovations. C’est en marge d’un communiqué de presse consacré au programme d’endurance – intitulé « Alpine Endurance Team poursuit ses préparatifs en vue de sa dernière campagne en Hypercar en FIA WEC » – que la marque au « A » a officialisé le retrait de son directeur sportif. Une discrétion qui en dit long sur un climat interne particulièrement tendu.
Famin, qui avait rejoint Alpine en mars 2022 en qualité de vice-président Motorsports, avant d’être nommé CEO chargé du développement des moteurs à Viry-Châtillon, avait endossé plusieurs responsabilités au sein de la structure. C’est en pleine tourmente estivale de 2023, après le départ retentissant d’Otmar Szafnauer, qu’il avait été amené à cumuler cette fonction avec celle de Team Principal de l’écurie de Formule 1, d’abord par intérim, puis confirmé pour la saison 2024.
Cependant, son étoile avait commencé à pâlir avec le retour tonitruant de Flavio Briatore dans l’orbite d’Alpine. En mai 2024, l’Italien s’était vu attribuer le titre de conseiller exécutif pour la division F1, avec, selon les informations de Motor Sport, « les pleins pouvoirs en matière de recrutement et de licenciement au sein de l’équipe ». Le sort de Famin était dès lors scellé.
D’une formule choc à une sortie en sourdine
Bruno Famin restera dans les mémoires pour sa célèbre déclaration – « On va trancher dans le vif » –, prononcée à la suite de l’accrochage entre Pierre Gasly et Esteban Ocon lors du Grand Prix de Monaco 2024. Une formule aussi percutante que sa gestion des tensions internes, mais qui n’aura pas suffi à le maintenir à la barre.
Oliver Oakes l’avait officiellement remplacé au poste de Team Principal d’Alpine F1, une nomination annoncée en août 2024. À seulement 36 ans, Oakes était alors devenu le deuxième plus jeune Team Principal de l’histoire de la Formule 1. Son passage à la tête de l’écurie aura cependant été l’un des plus éphémères de la discipline : il a démissionné avec effet immédiat au lendemain du Grand Prix de Miami 2025, soit à peine neuf mois après sa prise de fonctions, dans un contexte personnel difficile lié à l’arrestation de son frère William pour « transfert de propriété criminelle ».
C’est donc Flavio Briatore qui a hérité, dans les faits, du rôle de Team Principal d’Alpine. Le communiqué officiel de l’équipe, publié le 6 mai 2025, précisait : « À compter d’aujourd’hui, Flavio Briatore continuera en tant que conseiller exécutif et assurera également les responsabilités précédemment exercées par Oliver Oakes. » Techniquement, Briatore n’occupe pas officiellement le poste de Team Principal – il n’est pas salarié d’Alpine et ne détient pas la licence FIA requise –, mais il en exerce pleinement les prérogatives. Avec cette prise en main, il devient la sixième personne à assumer cette fonction en cinq ans chez Alpine, après Cyril Abiteboul, Davide Brivio, Otmar Szafnauer, Bruno Famin et Oakes.
Dans ce nouvel organigramme, la continuité du programme d’endurance a été confiée à Axel Plasse, vice-président d’Alpine Tech, qui a repris les responsabilités de Famin dans le cadre du WEC. Comme il l’a lui-même expliqué : « Dans la continuité de mon rôle de VP Alpine Tech, au sein duquel je supervisais déjà le programme, je reprends également les responsabilités de Bruno en travaillant encore plus étroitement au soutien de l’équipe aux côtés de Philippe Sinault. »
Plasse n’est pas un novice dans l’univers Renault : il a œuvré plus de vingt ans pour le groupe en Formule 1, notamment en tant que responsable du projet du moteur RS25 V10, avec lequel Fernando Alonso a décroché le titre mondial en 2005. Après un passage chez Valeo entre 2021 et 2025, il est revenu chez Alpine pour superviser directement le site de Viry-Châtillon, sous la responsabilité de Philippe Krief, CEO d’Alpine et directeur technique du Groupe Renault.
Dans un message de remerciement, Plasse a salué l’action de Famin : « Il a joué un rôle clé dans la mise en place du projet et a soutenu l’équipe dès ses premières phases de développement, qui se sont concrétisées par trois beaux podiums ainsi qu’une victoire marquante à Fuji. »
L’abandon du moteur Renault et le virage vers Mercedes
Le départ de Famin ne peut se comprendre sans le replacer dans le contexte du tournant stratégique majeur opéré par Alpine. En novembre 2024, la marque a officialisé un accord avec Mercedes pour l’utilisation des unités de puissance du constructeur allemand à partir de 2026, et ce jusqu’à la fin de la saison 2030 au moins. Une décision qui a sonné le glas du programme moteur Renault développé à Viry-Châtillon.
Famin lui-même avait expliqué les raisons de son retrait d’Enstone : « Compte tenu de l’importance du nouveau projet de notre marque, j’en ai conclu qu’il serait préférable que je consacre mon temps aux activités de Viry-Châtillon et aux transformations à venir. C’est pourquoi j’ai décidé de quitter mon poste de directeur de l’équipe Alpine F1. Je souhaite me consacrer entièrement aux activités de Viry-Châtillon à compter du 1er septembre. »
Cette déclaration met en lumière l’érosion progressive de son rôle. Avec la disparition du programme moteur F1 de Renault, c’est toute la légitimité de sa position transversale qui s’est effritée. Alpine a précisé qu’aucun emploi ne serait supprimé à Viry-Châtillon, le groupe cherchant à réorienter ses ressources vers d’autres projets technologiques.
Sur la piste, Briatore affiche des ambitions résolument offensives pour l’ère Mercedes : « En 2026, nous disposerons du moteur Mercedes et, d’ici là, nous devons intégrer davantage de personnes expérimentées dans notre équipe… Si tout le monde travaille de concert, je pense qu’il est possible de remporter des Grands Prix en 2026, et de se battre pour le titre en 2027. » Des propos à mettre en perspective avec les premières performances des monoplaces 2026 observées sur les circuits.
Le retrait du WEC : Alpine recentre ses efforts sur la F1
Parallèlement au départ de Famin, Alpine a confirmé son retrait du Championnat du Monde d’Endurance FIA à l’issue de la saison 2026. Le programme Hypercar, lancé avec l’Alpine A424, s’achèvera donc après une dernière campagne. Philippe Krief, CEO d’Alpine, a justifié cette décision en des termes strictement économiques : « Nous avons dû prendre des décisions difficiles pour préserver les ambitions à long terme d’Alpine. L’industrie automobile – et en particulier le marché des véhicules électriques – connaît une croissance plus lente que prévu. »
Avec l’arrêt du Dakar pour Dacia et la fin du WEC pour Alpine, le Groupe Renault recentre désormais l’intégralité de son effort sportif autour d’un seul axe : la Formule 1. Ce recentrage radical traduit une volonté de maximiser la visibilité de la marque Alpine sur la scène internationale la plus médiatisée du sport automobile.
Le départ de Famin s’inscrit donc comme la conséquence logique de cette série de renoncements. Son rôle polyvalent – à la croisée de l’endurance, du moteur F1 et de l’écurie de course – n’avait plus sa place dans une organisation désormais réduite à une seule activité compétitive.
Quel avenir pour Alpine F1 sous la houlette de Briatore ?
Avec Flavio Briatore aux commandes en tant que Team Principal de facto, Axel Plasse à Viry-Châtillon et Steve Nielsen pressenti pour assurer la gestion opérationnelle quotidienne de l’écurie, Alpine F1 aborde une nouvelle ère semée d’incertitudes. La structure semble déterminée à tourner la page d’une période d’instabilité pour se projeter vers 2026 avec une organisation plus claire, centrée sur la compétitivité en Formule 1.
L’instabilité organisationnelle reste toutefois préoccupante. En l’espace de cinq ans, six personnalités différentes ont occupé ou assumé le rôle de Team Principal. L’arrivée de François Provost comme CEO à la fin du mois de juillet 2025 a encore brouillé les lignes hiérarchiques, même si Briatore demeure l’homme fort de la structure. Des interrogations persistent également quant à une éventuelle ouverture du capital d’Alpine à de nouveaux investisseurs. Aston Martin traverse une période similaire de recomposition stratégique, preuve que le paddock 2026 est en pleine mutation. À l’image de ce que vivent Jonathan Wheatley chez Audi ou Bradley Lord chez Mercedes, les jeux de chaises musicales dans les directions d’écuries semblent être le sport officieux de cette saison 2026.
Quant à Bruno Famin, son passage chez Alpine aura été celui d’un homme de l’ombre propulsé sous les projecteurs dans un moment de crise, avant de retourner à une position plus discrète. L’histoire de la Formule 1 est jalonnée de ces trajectoires singulières, où les jeux de pouvoir internes façonnent autant les destins que les performances sur la piste. Pour Alpine, le chapitre Famin est désormais clos. Reste à écrire celui de la renaissance.






