Quand Verstappen s’intéresse au Ramadan d’Hadjar
Une conversation en apparence anodine, captée dans une vidéo publiée sur la chaîne YouTube officielle de Red Bull Racing, révèle pourtant beaucoup de la culture qui prévaut au sein de l’écurie autrichienne. Max Verstappen y questionne son jeune coéquipier, Isack Hadjar, sur sa manière d’aborder le Ramadan durant les week-ends de Grand Prix.
L’échange, daté du 14 mars 2026, se distingue par une sincérité désarmante. Verstappen demande sans détour : « Tu t’en sors bien ? Sans manger ni boire, je veux dire ? » Hadjar, quelque peu surpris, répond : « Comment ça ? » avant que le champion du monde ne précise sa pensée : « Eh bien, avec le Ramadan… C’est terminé ? »
La réponse du Franco-Algérien est sans ambiguïté : « Non, mec. Je ne jeûne pas pendant les week-ends de course. » Et lorsque Verstappen s’étonne – « Ah non ? Je me demandais comment tu faisais » –, Hadjar conclut avec un sourire dans la voix : « Non, non, je ne peux pas. Sinon, je m’évanouis. » Avant d’ajouter : « J’ai arrêté hier. » Verstappen hoche la tête, puis lui demande si, en revanche, il observe le jeûne sans difficulté une fois rentré chez lui. « Ouais », répond Hadjar, laconique mais clair.
Un équilibre pragmatique entre foi et performance
Cet échange met en lumière une réalité méconnue du grand public dans l’univers de la Formule 1 : la gestion du calendrier religieux pour les pilotes musulmans. Conduire une monoplace de F1 constitue en effet une épreuve physique extrême. Les pilotes peuvent perdre entre trois et cinq kilogrammes en transpiration au cours d’une seule course. Dans ces conditions, priver son organisme d’eau et de nourriture du lever au coucher du soleil relèverait non seulement de l’imprudence, mais pourrait également s’avérer dangereux.
Isack Hadjar adopte donc une approche pragmatique, en parfaite adéquation avec les préceptes islamiques, qui autorisent des dérogations au jeûne en cas de circonstances exceptionnelles, notamment lorsque la santé ou la sécurité est en jeu. Comme l’avait déjà souligné le pilote Fairuz Fauzy dans d’autres contextes, le Coran permet de reporter les jours de jeûne non observés une fois la période difficile écoulée.
Ce défi n’est d’ailleurs pas inédit en Formule 1. Rio Haryanto, premier pilote indonésien à s’être aligné sur la grille, avait lui aussi dû concilier ses convictions religieuses avec les exigences du sport lors du Grand Prix du Canada en 2016. Toutefois, avec Hadjar au sein de Red Bull Racing, cette problématique prend une dimension symbolique nouvelle.
Isack Hadjar, un parcours hors du commun
Né le 28 septembre 2004 à Paris de parents d’origine algérienne, Isack Hadjar est aujourd’hui le premier pilote franco-algérien de l’histoire de la Formule 1. Son père, Yassine Hadjar, chercheur en mécanique quantique, a également endossé le rôle de mécanicien de kart durant ses jeunes années – un mélange aussi improbable qu’émouvant de science et de passion automobile.
Vice-champion de Formule 2 en 2024, Hadjar a été promu chez Red Bull Racing pour la saison 2026 après une année convaincante au sein de l’écurie Racing Bulls, marquée notamment par un podium au Grand Prix des Pays-Bas. Il y remplace Yuki Tsunoda aux côtés de Max Verstappen, dans un rôle aussi exigeant qu’exposé.
Ses débuts avec la RB22 se sont révélés prometteurs : troisième temps en qualifications en Australie, avant un abandon mécanique en course, puis un point précieux glané en Chine, où il a terminé huitième. « J’ai le meilleur pilote de la grille à mes côtés, c’est à lui que je me mesure et, depuis le début de la saison, je ne me suis jamais senti en difficulté », a-t-il confié après Shanghai, avec une assurance tranquille qui a marqué les observateurs.
Un calendrier favorable avant le Grand Prix du Japon
Le calendrier offre à Hadjar une configuration particulièrement avantageuse à l’approche du Grand Prix du Japon. L’Aïd al-Fitr, fête marquant la fin du Ramadan, a été fixée par le Conseil français du culte musulman (CFCM) au vendredi 20 mars 2026. Le terme « Aïd » signifie « fête », tandis que « al-Fitr » évoque la « rupture du jeûne » : ce jour marque ainsi officiellement la fin du mois sacré.
Or, le Grand Prix du Japon, sur le circuit de Suzuka, se déroulera du 27 au 29 mars 2026. Hadjar abordera donc la troisième manche du championnat sans aucune contrainte liée au Ramadan, le jeûne étant terminé depuis neuf jours. Un équilibre que la conversation avec Verstappen rend d’autant plus tangible et humain.
Comme il le soulignait lui-même lors de cet échange : à la maison, il observe le jeûne. En course, il ne peut s’y soumettre. Cette année, les deux facettes de sa vie – spiritualité et compétition – n’ont pas à entrer en conflit.
La Formule 1 en 2026 : un championnat qui célèbre la diversité
Ce moment capté sur YouTube peut sembler anodin pour certains, mais il résonne comme un symbole puissant pour beaucoup d’autres. Dans un sport longtemps dominé par des pilotes européens issus de milieux privilégiés, voir un Franco-Algérien d’origine musulmane discuter naturellement de ses pratiques religieuses avec le quadruple champion du monde, dans une atmosphère détendue et bienveillante, constitue un signal fort.
Hadjar lui-même est conscient de la portée de son parcours. « La jeunesse arabe peut se reconnaître en moi », a-t-il déclaré. « Cela prouve que tout devient possible à force de travail et de détermination. Je ne me considère pas investi d’une mission, mais je sais que je représente bien plus que ma famille et son pays d’origine. »
Chez Red Bull, Laurent Mekies a salué « la maturité et la vitesse brute » d’Hadjar, tout en soulignant la confiance de l’équipe en sa capacité à s’épanouir aux côtés de Verstappen. La dynamique entre les deux pilotes semble saine et respectueuse, et cet échange autour du Ramadan en est peut-être l’illustration la plus éloquente.
La Formule 1 évolue. Et parfois, ce sont les conversations les plus simples qui en témoignent avec le plus d’éloquence.






