Le chantier le plus fou de la Formule 1 avance
À 40 kilomètres de Riyad, dans le désert saoudien, quelque chose d'extraordinaire est en train de prendre forme. Le circuit Qiddiya Speed Park, dont l'avancement global atteint désormais 39 %, pourrait faire son entrée au calendrier de la Formule 1 dès 2028 — soit un an plus tôt que prévu initialement. Un projet que le PDG de Dorna Sports, Carmelo Ezpeleta, qualifie lui-même de « complexité indescriptible, dépassant de loin tout ce qui a été tenté auparavant ».
Le calendrier reste soumis à conditions. Le prince Khalid bin Sultan Al-Abdullah Al-Faisal, président de la Saudi Motorsport Company, s'est montré prudent : « Si tout se passe bien, que nous nous sentons à l'aise et que la Formule 1 se sent à l'aise là-bas, peut-être en 2028 ou en 2029. Les prochaines évaluations en 2026 nous fourniront beaucoup plus de certitudes. » Une chose est sûre : les travaux accélèrent, et le monde de la F1 observe avec attention.
En attendant, Djeddah conserve son rôle. Le circuit de la Corniche, dont le contrat court jusqu'en 2027, continuera d'accueillir le Grand Prix d'Arabie saoudite le temps que Qiddiya soit prête. Une transition progressive, assumée par les autorités saoudiennes qui affirment ne pas être « pressées de quitter Djeddah ».
« The Blade » : le virage qui défie la gravité
Si un seul élément résume l'ambition démesurée de Qiddiya, c'est bien ce virage surnommé "The Blade". Situé à 70 mètres de hauteur — l'équivalent d'un immeuble d'une vingtaine d'étages —, il constitue la véritable signature architecturale du tracé. Il s'agira du premier virage surélevé de l'histoire de la Formule 1, avec un dénivelé total de 108 mètres sur l'ensemble du circuit.
Le concept architectural va encore plus loin : sous ce virage vertigineux, les architectes ont prévu d'intégrer une salle de concert. Les monoplaces rugissant au-dessus d'une scène musicale — une image qui illustre parfaitement l'ambition de Qiddiya de fusionner sport automobile, entertainment et architecture audacieuse.
Le reste du tracé n'est pas en reste. Avec ses 7,004 kilomètres de long, ses 21 virages et ses lignes droites permettant d'atteindre plus de 325 km/h, Qiddiya s'annonce comme l'un des circuits les plus longs et les plus rapides du calendrier. Le tracé sera parcouru dans le sens antihoraire, principalement lors de courses nocturnes, avec des zones de freinage éclairées aux LED.
Un complexe de 400 km² bien au-delà du simple circuit
Qiddiya n'est pas qu'un circuit de Formule 1. C'est l'élément central d'un projet pharaonique s'étendant sur près de 400 kilomètres carrés, pensé comme « la première ville du monde construite pour le jeu ». Le programme comprend des parcs à thème — dont un parc Six Flags avec le roller coaster le plus haut et le plus rapide du monde, le Falcon's Flight, qui longera une partie du tracé —, des hôtels, des centres commerciaux et des dizaines d'autres infrastructures de loisirs.
Abdullah Aldawood, Directeur Général de la Qiddiya Investment Company, résume l'ambition : « La piste du Speed Park sera une véritable incarnation de la philosophie du ludique et du loisir à Qiddiya City et positionnera cette dernière comme le foyer du sport automobile en Arabie saoudite et l'un des principaux sites de sport automobile au monde. »
Le circuit a été conçu conjointement par le cabinet Tilke Engineers — responsable de la grande majorité des circuits modernes de Formule 1 — et par l'ancien pilote autrichien Alexander Wurz. Une fois achevé, il sera certifié Grade 1 FIA et Grade A FIM, lui permettant d'accueillir à la fois la Formule 1 et le MotoGP.
500 millions de dollars et la Vision 2030 saoudienne
L'investissement annoncé pour le seul circuit tourne autour de 500 millions de dollars. Mais ce chiffre ne représente qu'une fraction de l'engagement financier total de l'Arabie saoudite dans la Formule 1. Entre 2020 et 2030, le royaume devrait injecter environ 1,4 milliard de dollars dans la discipline, entre les droits d'homologation du circuit de Djeddah (55 millions de dollars par an) et le partenariat titanesque d'Aramco (450 millions de dollars sur dix ans).
Derrière ces chiffres vertigineux, une stratégie claire : la Vision 2030, programme porté par le prince héritier Mohammed ben Salmane pour diversifier une économie encore très dépendante du pétrole. Comme l'explique Chloe Targett-Adams, responsable mondiale de la promotion des courses chez Formula One Management, l'organisation de Grands Prix en Arabie saoudite s'inscrit pleinement dans ce cadre stratégique. Le fonds souverain PIF, qui gère plus de 700 milliards de dollars d'actifs, est le bras financier de cette politique d'ouverture par le sport.
Cette stratégie dépasse largement la Formule 1 : football, golf, boxe, cyclisme, Paris-Dakar, Formule E... Le royaume multiplie les investissements sportifs. Et selon plusieurs sources, le PIF explorerait même la possibilité d'acquérir une écurie de Formule 1, pour peser directement sur les décisions sportives et techniques de la discipline. Une perspective qui interroge sur l'évolution de l'indépendance de la F1, dans un contexte où la guerre FISA-FOCA avait jadis démontré à quel point les enjeux de pouvoir peuvent transformer la discipline.
Sportwashing ou transformation réelle ? La question qui divise
La fascination pour le projet Qiddiya ne doit pas faire oublier le contexte dans lequel il s'inscrit. Amnesty International, Human Rights Watch et de nombreuses organisations de défense des droits humains dénoncent depuis plusieurs années ce qu'elles qualifient de « sportwashing » — l'utilisation du sport pour détourner l'attention des violations des droits fondamentaux.
Le bilan est sombre : selon Freedom House, l'Arabie saoudite obtient un score de 8 sur 100 en matière de libertés, avec plus de 1 000 exécutions depuis 2015. Les droits à la liberté d'expression, d'association, les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ restent sévèrement réprimés. « Le Grand Prix et d'autres événements sportifs sont en réalité du sportwashing, faisant partie d'une stratégie cynique visant à détourner l'attention des violations des droits de l'homme », affirmait Human Rights Watch.
Pourtant, la F1 ne semble pas disposée à rompre ce partenariat lucratif. Les contrats des États du Golfe courent encore très loin dans le futur : jusqu'en 2036 pour Bahreïn, 2032 pour le Qatar, 2030 pour Abu Dhabi. L'Arabie saoudite, avec Qiddiya, s'inscrit dans cette même logique d'ancrage durable. La question posée au sport automobile n'est pas nouvelle — elle est la même que celle qui se pose à tous les sports qui acceptent ces partenariats — mais Qiddiya, par son caractère monumental, la rend plus visible que jamais.
Un défi technique et réglementaire encore à relever
Malgré l'enthousiasme des promoteurs, des incertitudes importantes demeurent. La principale concerne la validation du virage « The Blade » par la FIA. À 70 mètres de hauteur, avec 100 mètres de vide potentiel, la question de la sécurité est centrale : il n'est pas certain qu'une Fédération soucieuse de la protection des pilotes accepte qu'une monoplace puisse passer par-dessus le circuit en cas de sortie de piste. Les ingénieurs devront également composer avec les forts vents en altitude, susceptibles d'affecter sensiblement l'aérodynamique des voitures.
De plus, Qiddiya s'étend sur 400 kilomètres carrés, et l'avancement des constructions périphériques conditionne directement la date d'entrée en Formule 1. Le circuit lui-même devrait être prêt en 2027, mais ce sont les infrastructures environnantes — hôtels, transports, zones d'accueil — qui pourraient retarder l'échéance jusqu'en 2029.
Les pilotes, eux, semblent partagés entre fascination et prudence. Lando Norris a qualifié le projet de « pazzesco » (fou), estimant que « si on veut attirer du public, il faut quelque chose qui dépasse une simple piste dans le désert ». Oscar Piastri, lui, espère que Djeddah ne disparaîtra pas sans être remplacée par quelque chose « à la hauteur ». Une question d'équilibre sportif que la F1 devra continuer à négocier, dans un calendrier déjà très chargé — comme nous l'avons analysé dans notre article sur l'intégration des nouveaux circuits.
2028 : un rendez-vous à confirmer
Qiddiya représente peut-être le projet de circuit le plus ambitieux — et le plus symbolique — que la Formule 1 ait jamais connu. Un virage à 70 mètres surplombant une salle de concert, un parc à thème longeant la piste, 500 millions de dollars d'investissement, 400 kilomètres carrés de complexe de divertissement... La démesure est assumée, presque revendiquée.
Mais derrière le spectacle se dessine une réalité géopolitique que la F1 ne peut plus ignorer. L'Arabie saoudite ne cherche pas seulement à organiser des courses ; elle cherche à devenir incontournable dans la gouvernance même du sport automobile mondial. Qiddiya n'est pas qu'un circuit. C'est une déclaration d'intention.
Rendez-vous en 2026 pour les prochaines évaluations de chantier, et, si tout se passe comme prévu, sur la grille de départ de Qiddiya en 2028.






