Pourquoi Jacky Ickx, en refusant de courir au départ du 24h du Mans de 1969, a révolutionné une des course les plus dangereuse de l’histoire du sport auto ? - Histoire - Formule 1 FR - Formule 1 FR
Pourquoi Jacky Ickx, en refusant de courir au départ du 24h du Mans de 1969, a révolutionné une des course les plus dangereuse de l’histoire du sport auto ?
En 1969, Jacky Ickx défia le départ lancé des 24 Heures du Mans en marchant vers sa voiture. Un geste solitaire, audacieux, qui sauva des vies et marqua un tournant décisif dans l'histoire du sport automobile.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
La marche qui changea l'histoire des 24 Heures du Mans
Le 14 juin 1969, sous les yeux de près de 400 000 spectateurs massés autour du Circuit de la Sarthe, un événement inhabituel se produisit au signal du départ de la 37ᵉ édition des 24 Heures du Mans. Alors que quarante-six pilotes se précipitaient en courant vers leurs bolides alignés de l'autre côté de la piste, un homme avança d'un pas mesuré, presque provocant. Cet homme, c'était Jacky Ickx.
Son geste, à la fois simple et révolutionnaire, allait marquer un tournant majeur dans l'histoire de la sécurité en compétition automobile. En moins d'un tour de circuit, la tragédie viendrait confirmer ce qu'il pressentait déjà.
Le départ des 24 Heures du Mans : une tradition spectaculaire, mais mortellement dangereuse
Depuis 1925, les 24 Heures du Mans étaient célèbres pour leur procédure de départ, aussi impressionnante que périlleuse : les pilotes, alignés sur le côté gauche de la piste, s'élançaient en courant vers leurs voitures garées en épi sur la droite, s'engouffraient à bord et démarraient en trombe, sans prendre le temps de boucler leurs ceintures de sécurité. L'objectif ? Gagner de précieuses secondes sur leurs adversaires.
Ce départ, aussi palpitant fût-il pour les spectateurs, dissimulait un danger manifeste. Les pilotes roulaient les premières minutes – parfois les premiers kilomètres – sans être correctement harnachés. Pour attacher leurs ceintures, ils attendaient généralement la longue ligne droite des Hunaudières, où la voiture offrait une meilleure stabilité. Mais d'ici là, ils avaient déjà négocié les premiers virages à vive allure.
Jacky Ickx, pilote de Formule 1 engagé au volant d'une Ford GT40 aux côtés de Jackie Oliver pour l'écurie J.W. Automotive Engineering, avait décidé de ne pas se soumettre à cette mascarade sécuritaire. Tandis que ses concurrents couraient, lui marchait. Il parcourut avec lenteur les quelque vingt mètres qui le séparaient de sa voiture, s'installa dans l'habitacle, boucla méthodiquement ses ceintures de sécurité, puis seulement alors, démarra.
Cette décision le relégua en dernière position – 47ᵉ sur 47 au moment où les premières voitures abordaient déjà les premiers virages. Interrogé ultérieurement sur ce geste symbolique, Ickx expliqua sa philosophie avec une lucidité désarmante :
« J'avais entendu dire que l'homme allait marcher sur la Lune, alors je me suis dit : pourquoi ne pas marcher au Mans ? »
Derrière cette boutade se cachait une conviction profonde : « Il était évident que courir vers la voiture et démarrer sans attacher sa ceinture de sécurité pour partir le plus vite possible n'était pas une bonne idée. »
Ickx n'ignorait rien des précédents. En 1968, son compatriote belge Willy Mairesse n'avait pas correctement fermé la portière de son cockpit lors du départ. Au bout de la ligne droite des Hunaudières, dès le premier tour, la portière s'était ouverte, provoquant une perte de contrôle et un violent crash dans les arbres. Mairesse en était ressorti avec des blessures à la tête, plusieurs fractures et de graves brûlures. Cet accident avait précipité sa dépression et, le 2 septembre 1969 – quelques mois seulement après les 24 Heures du Mans –, il mettait fin à ses jours dans une chambre d'hôtel à Ostende. Un drame qui n'aurait jamais eu lieu sans ce départ type Le Mans, comme le soulignèrent de nombreux observateurs de l'époque.
La tragédie de John Woolfe : le prix du désordre
La confirmation la plus terrible de la justesse du geste d'Ickx survint dès le premier tour. John Woolfe, pilote amateur britannique, avait acquis une toute nouvelle Porsche 917 – l'une des premières distribuées à des privés – juste avant la course. Comme la quasi-totalité de ses concurrents, il avait pris le départ en courant et n'avait pas eu le temps de s'attacher correctement.
À la courbe de Maison Blanche, dans les premiers kilomètres de l'épreuve, Woolfe perdit le contrôle de sa 917. La voiture heurta violemment les rails de sécurité, se retourna et prit feu. Éjecté du cockpit sous la violence du choc – sa ceinture n'étant pas bouclée –, John Woolfe succomba à ses blessures alors qu'il était héliporté vers l'hôpital. Il fut la seule victime mortelle de cette édition.
David Yorke, directeur de l'écurie J.W. Automotive Engineering, ne manqua pas de souligner l'ironie du sort concernant Ickx : « Jacky, s'il avait effectué un départ normal, aurait pu être impliqué dans l'accident. Sa seule pénalité avait été d'attendre que la piste soit dégagée des débris. »
Selon Ickx lui-même, les organisateurs auraient envisagé de lui infliger une sévère pénalité pour son défi aux conventions… si la tragédie de Woolfe n'avait pas tout changé. Le drame l'avait, paradoxalement, protégé de toute sanction.
Seul contre tous : l'isolement d'un homme en avance sur son temps
Ce qui rend le geste d'Ickx d'autant plus remarquable, c'est qu'il l'accomplit en solitaire. Absolument seul. Comme le rapportèrent les chroniques de l'époque, « Jacky Ickx était isolé face à la direction de course ; il ne reçut même pas le soutien des autres pilotes. »
Cette solitude confère une dimension supplémentaire à son courage. Dans un milieu où la pression des pairs, la tradition et l'adrénaline du moment incitent à suivre le mouvement, Ickx choisit la voie de la raison – au prix d'un départ en fond de grille et d'un probable ridicule aux yeux des spectateurs et de ses rivaux.
Le contexte de l'époque était éloquent. Comme Ickx le confia lui-même : « Nous étions tous conscients qu'en partant pour un week-end de course, nous pouvions ne pas rentrer chez nous le lundi. » La mort faisait partie du paysage. Mais accepter les risques inhérents à la compétition ne signifiait pas pour autant se résigner aux dangers évitables. C'est précisément cette nuance qu'Ickx avait saisie, et que ses contemporains n'étaient pas encore prêts à entendre.
La remontée, la victoire et l'ironie magistrale du destin
L'histoire, cependant, ne s'arrête pas là. Car après son départ en queue de peloton, Jacky Ickx allait réaliser l'une des plus belles remontées de l'histoire de l'endurance. En l'espace de la première heure, il était passé de la 47ᵉ à la 15ᵉ place.
Face à lui, les Porsche 917 semblaient invincibles. Porsche avait produit au moins vingt-cinq de ces bolides équipés d'un moteur douze cylindres de 4,5 litres et dominait la course pendant 90 % du temps. Vic Elford et Richard Attwood au volant de la 917LH, ainsi que Rudi Lins et Willi Kauhsen dans la 908LH, semblaient se diriger vers une victoire allemande inéluctable. Mais l'endurance réserve parfois ses plus grands drames aux moments les plus inattendus : les deux Porsche de tête succombèrent à des défaillances de boîte de vitesses.
La Ford GT40 portant le numéro 1075 – le même châssis qui avait remporté l'épreuve en 1968 avec Pedro Rodriguez et Lucien Bianchi – se retrouva en tête dans les dernières heures. Ce fut un final digne des plus grands romans : après vingt-quatre heures de course, Ickx et Oliver franchirent la ligne d'arrivée avec seulement cent dix mètres d'avance sur la Porsche 908 de Hans Herrmann et Gérard Larrousse. La victoire la plus serrée de l'histoire des 24 Heures du Mans.
L'homme qui avait marché tandis que les autres couraient venait de l'emporter. L'ironie était magistrale, et l'argument en faveur de la sécurité, validé de la manière la plus cinglante qui soit.
Un héritage qui dépasse largement les 24 Heures du Mans
L'impact du geste d'Ickx, amplifié par la mort de John Woolfe, fut immédiat. L'Automobile Club de l'Ouest (ACO) réagit avec célérité : dès 1970, le règlement fut modifié pour imposer que tous les pilotes soient assis dans leurs voitures au moment du départ, mettant ainsi fin à la fameuse course à pied. Puis, en 1971, un départ lancé fut introduit – les voitures effectuant un tour de mise en température avant le drapeau vert –, une procédure qui est restée en vigueur jusqu'à aujourd'hui.
Ce n'est pas anodin. Une seule décision, prise par un seul homme contre l'avis général, avait suffi à renverser quarante-quatre ans de tradition. Et à sauver, potentiellement, des dizaines de vies dans les décennies suivantes.
L'écho de cet événement résonne encore dans la culture moderne de la sécurité en sport automobile. La Fédération Internationale de l'Automobile (FIA), qui supervise aujourd'hui les normes de sécurité en Formule 1 comme en endurance, a fait de la ceinture de sécurité un élément non négociable – une évidence aujourd'hui, une révolution hier. Comme le résuma Ickx lui-même avec une modestie remarquable : « Mais le plus important, c'est d'agir avec conviction. Et la raison a fait que le départ des 24 Heures du Mans a changé, pour le bien de tous. »
Il convient également de rappeler que Jacky Ickx ne fut pas seulement un rebelle d'un jour. Il devint le recordman de victoires aux 24 Heures du Mans avec six succès – un record qui tint jusqu'en 2005, lorsque Tom Kristensen le surpassa. En Formule 1, il disputa 116 Grands Prix, remporta huit victoires, décrocha treize pole positions et vingt-cinq podiums, terminant vice-champion du monde en 1969 et 1970. Sans oublier deux titres de champion du monde d'Endurance en 1982 et 1983, ainsi qu'une victoire au Paris-Dakar en 1983.
Conclusion : quand la sécurité devient un acte de bravoure
Il est troublant de constater qu'en 1969, attacher sa ceinture de sécurité avant de démarrer était perçu comme un acte de protestation. Qu'un geste aussi élémentaire de bon sens exigeât un courage hors du commun pour être accompli, tant la pression sociale, la tradition et l'institution pesaient de tout leur poids.
Le geste de Jacky Ickx aux 24 Heures du Mans 1969 reste l'un des moments les plus symboliques de l'histoire du sport automobile – non pas parce qu'il fut spectaculaire, mais précisément parce qu'il ne le fut pas. Une marche lente, silencieuse, solitaire. Et pourtant décisive.