Lance Stroll participera aux 6 Heures du Castellet en GT World Challenge au volant d'une Aston Martin. Analyse d'une stratégie de diversification audacieuse et cohérente, déployée par la marque britannique en 2026.
Denis D est un passionné de Formule 1 et un bloggeur amateur spécialisé en technique automobile.
Lance Stroll troque temporairement la F1 pour le GT3
Voici une nouvelle qui a suscité l'étonnement parmi les observateurs du paddock : Lance Stroll, pilote titulaire chez Aston Martin en Formule 1, prendra le départ du GT World Challenge Europe au Circuit Paul-Ricard les 11 et 12 avril 2026. Le Canadien pilotera une Aston Martin Vantage GT3 engagée par l'écurie belge Comtoyou Racing, arborant le numéro 18 en catégorie Pro. Il partagera le volant avec deux coéquipiers de renom : la jeune Espagnole Mari Boya, âgée de 21 ans, membre de l'Aston Martin Driver Academy et actuellement engagée en Formule 2, ainsi que l'ancien pilote de Formule 1 Roberto Merhi, 35 ans.
Cette parenthèse inattendue s'inscrit dans un contexte particulier. En raison de l'annulation des Grands Prix de Bahreïn et d'Arabie saoudite, consécutive au conflit iranien, le mois d'avril s'est trouvé libéré dans le calendrier de la F1 2026. Les écuries ont profité de cette trêve pour marquer une pause, tandis que certains pilotes en ont profité pour explorer d'autres horizons compétitifs. Stroll n'est d'ailleurs pas le seul dans ce cas : Valentino Rossi, Arthur Leclerc et même Max Verstappen, via la propriété de sa propre équipe GT3, ont rejoint ou participé à cet événement réunissant 59 voitures.
Sept Vantage GT3 : une armada sans précédent
Loin de se limiter à une simple opération de communication, la présence d'Aston Martin au Paul-Ricard s'inscrit dans le cadre d'une stratégie d'expansion ambitieuse. La marque britannique aligne pas moins de sept Vantage GT3 pour l'ouverture de la saison du GT World Challenge Europe, représentant plus de 10 % du plateau de 60 voitures. Il s'agit là de la plus importante représentation jamais alignée par Aston Martin dans cette série.
Outre la voiture pilotée par Stroll, Boya et Merhi, cette armada comprend des engagements de Comtoyou Racing dans les catégories Silver Cup et Bronze Cup, ainsi que des participations de l'équipe allemande Walkenhorst Motorsport et d'Ecurie Ecosse Blackthorn, qui fait ses débuts dans la série après des performances remarquées en Championnat britannique GT et en Asian Le Mans Series.
Adam Carter, directeur Endurance Motorsport d'Aston Martin, exprime son enthousiasme sans réserve : « C'est fantastique pour Aston Martin de présenter l'alignement de Vantage le plus impressionnant que la marque ait jamais engagé en GT World Challenge Europe, incluant deux voitures Pro dotées de pilotes d'usine. Il n'existe pas de meilleure vitrine pour mettre en valeur les capacités exceptionnelles de la Vantage sur la scène internationale du sport automobile. »
Comtoyou Racing : une ascension fulgurante au service d'Aston Martin
Le choix de Comtoyou Racing comme écurie porte-drapeau de ce programme n'est pas le fruit du hasard. L'équipe belge s'est distinguée par des performances exceptionnelles au cours des dernières années. En juin 2024, lors des 24 Heures de Spa, Comtoyou a offert à Aston Martin sa , grâce aux pilotes d'usine Mattia Drudi, Marco Sørensen et Nicki Thiim. Un triomphe d'autant plus symbolique qu'il coïncidait avec le centenaire du circuit belge, devant plus de 110 000 spectateurs.
première victoire dans cette épreuve depuis 1948
En 2025, Comtoyou a confirmé son essor en remportant le titre GT World Challenge Europe Sprint Silver Cup avec Jamie Day et Kobe Pauwels, deux membres du programme AMR Driver Academy. Le partenariat entre la structure belge et la marque britannique ne cesse donc de se renforcer pour 2026, avec un programme complet visant les trois catégories.
Stroll, quant à lui, n'est pas un novice en endurance : il avait déjà participé à deux reprises aux 24 Heures de Daytona dans les années 2010. Cependant, un engagement en GT World Challenge Europe représente une étape différente, dans un environnement compétitif européen particulièrement exigeant.
La Valkyrie : quand la F1 dialogue avec l'endurance
Si l'engagement en GT3 frappe par sa visibilité, c'est au sommet de la hiérarchie de l'endurance qu'Aston Martin déploie sa carte maîtresse : la Valkyrie AMR-LMH. Cette Hypercar, développée par Aston Martin Performance Technologies (AMPT) en collaboration avec l'équipe américaine The Heart of Racing, se distingue comme la seule voiture de la catégorie Hypercar à dériver directement d'un modèle routier d'exception.
Au cœur de cette machine bat un V12 atmosphérique de 6,5 litres conçu par Cosworth, capable d'atteindre 11 000 tr/min et de développer plus de 1 000 chevaux dans sa version routière. Adapté aux contraintes du règlement Hypercar, ce moteur est réglé pour délivrer 680 chevaux, tout en garantissant la fiabilité requise pour les épreuves d'endurance. Pour la saison 2026 du FIA WEC, The Heart of Racing engage quatre voitures Aston Martin, dont deux Valkyries Hypercar. La n°007 est confiée aux Britanniques Harry Tincknell et Tom Gamble, avec Ross Gunn en soutien. La n°009 arbore les couleurs de Marco Sørensen et Alex Riberas, épaulés par Roman De Angelis.
La Valkyrie avait déjà brillé en 2024, notamment en s'élançant depuis la pole position au COTA, tandis que Mattia Drudi, Zacharie Robichon et Ian James avaient terminé à moins de deux secondes de la victoire aux 8 Heures de Bahreïn. Les ambitions pour 2026 sont donc clairement tournées vers des victoires de classe, voire au-delà.
Des synergies technologiques au cœur du projet
Cette stratégie multidimensionnelle repose sur une logique industrielle profonde. Lawrence Stroll, président exécutif d'Aston Martin et père de Lance, l'a clairement énoncée : « Les connaissances pointues que nous accumulons grâce à notre équipe de Formule 1 constituent des données qu'Aston Martin Performance Technologies peut exploiter pour optimiser les performances de la Valkyrie au Mans, en WEC et en IMSA. »
Cette entité technologique, AMPT, joue un rôle central : elle assiste l'ingénierie de performance d'Aston Martin dans trois domaines clés — la dynamique, l'aérodynamique et les matériaux. C'est précisément cette fertilisation croisée entre la F1 et l'endurance qui distingue Aston Martin d'une simple marque de prestige engagée en compétition : ici, les disciplines s'enrichissent mutuellement.
Cette philosophie se retrouve également dans le développement de la prochaine génération de voitures de route. L'équipe F1, les ingénieurs endurance et le studio de design collaborent étroitement, la piste servant de laboratoire grandeur nature pour les futures Aston Martin de série.
Une saison de F1 difficile qui met en perspective cette diversification
L'enthousiasme suscité par cette diversification en endurance doit toutefois être nuancé par la réalité sportive actuelle de l'équipe F1. Aston Martin traverse une saison 2026 particulièrement ardue, occupant la onzième et dernière place du classement des constructeurs avec un compteur de points désespérément vierge. Lance Stroll lui-même n'a pas encore réussi à se classer dans les trois premiers Grands Prix de la saison.
Dans ce contexte, sa participation au GT World Challenge Europe peut être interprétée de deux manières : une opportunité de maintenir son rythme et sa confiance pendant la trêve de la F1, mais aussi, pour certains observateurs, un signe de la distance qui s'est peut-être creusée entre le pilote canadien et les performances au plus haut niveau du sport automobile. Cadillac a même devancé Aston Martin pour la première fois aux qualifications de Suzuka, ce qui illustre à quel point la situation est préoccupante en Formule 1.
77 ans de sport automobile : l'ADN d'une marque légendaire
Pour Aston Martin, la compétition automobile n'est pas un simple outil marketing — elle constitue son ADN. La marque britannique possède un palmarès historique impressionnant en endurance, couronné par une victoire absolue aux 24 Heures du Mans en 1959. Sa DBR1 reste l'une des voitures de course britanniques les plus emblématiques de son époque. Depuis son retour en WEC en 2012, la Vantage a accumulé 53 victoires de catégorie, 11 titres, 69 pole positions et cinq triomphes de classe au Mans, sur cinq générations différentes.
C'est dans cette continuité que s'inscrit l'offensive de 2026. L'engagement de Lance Stroll au Paul-Ricard, tout comme le déploiement des Valkyries en WEC et en IMSA, s'intègre dans un projet de marque global : faire d'Aston Martin une référence incontournable dans toutes les grandes disciplines du sport automobile mondial. La Formule 1 en est la vitrine la plus médiatique, mais l'endurance et le GT en constituent les fondations historiques et technologiques.
La question des ressources demeure toutefois centrale. Maintenir un programme F1 compétitif — avec un nouveau campus, des centaines d'ingénieurs et un partenariat avec Honda — tout en déployant une Hypercar en WEC et IMSA, et en alignant sept GT3 en Europe, représente un défi financier et humain colossal. Lawrence Stroll a toujours affirmé vouloir diriger Aston Martin sur le long terme. En 2026, il lui faudra démontrer que son empire automobile peut exceller sur tous les fronts simultanément.
Un rendez-vous à ne pas manquer
Les 11 et 12 avril au Circuit Paul-Ricard s'annoncent donc comme bien plus qu'une simple manche du GT World Challenge. Ce sera l'occasion d'observer Lance Stroll dans un registre inédit, d'évaluer la compétitivité de la Vantage GT3 face à l'élite européenne, et surtout de discerner comment Aston Martin entend bâtir, saison après saison, un empire du sport automobile qui transcende les frontières de la Formule 1.
Comme l'avait déclaré Lawrence Stroll au moment de lancer l'aventure en F1 : « Mon premier rêve était de posséder une équipe de Formule 1. Mon deuxième rêve était d'acquérir une participation significative dans Aston Martin. Aujourd'hui, c'est la fusion de ces deux rêves. » En 2026, ce rêve s'étend désormais bien au-delà des paddocks de la Formule 1.