Certaines retrouvailles transcendent le simple cadre d’un événement sportif. Lorsque Jenson Button s’installe à nouveau dans le cockpit de la Brawn BGP 001, ce n’est pas seulement un pilote qui retrouve une voiture : c’est un champion qui renoue avec l’un des chapitres les plus improbables de l’histoire de la Formule 1. Et pour ce 83ᵉ Goodwood Members' Meeting, les 18 et 19 avril 2026, l’émotion promet d’être décuplée par un fait inédit : les trois châssis de la BGP 001 seront réunis pour la toute première fois.
Goodwood, écrin idéal pour une légende
Le Goodwood Members' Meeting est bien plus qu’un simple rassemblement de passionnés d’automobile historique. Inspiré des réunions du BARC des années 1950 et 1960, ce week-end intimiste – réservé aux membres et fellows du Goodwood Road Racing Club – incarne une certaine idée de la passion automobile, loin du faste commercial du Festival of Speed ou du Revival. C’est dans ce cadre préservé que l’histoire de Brawn GP trouve son écrin le plus naturel.
Jenson Button fera ses débuts au Members' Meeting en tant que champion. Sa participation ne se limitera pas à une démonstration de la BGP 001 : il prendra également le départ de la Gordon Spice Trophy aux côtés d’Andrew Smith, au volant d’une Chevrolet Camaro Z28. Un programme chargé pour celui qui, seulement cinq mois après avoir définitivement raccroché son casque professionnel en novembre 2025 lors des 8 Heures de Bahreïn, retrouve les sensations de la piste avec la même intensité.
« Je suis ravi de faire mes débuts au Members' Meeting, et dans aucune autre voiture que la Brawn BGP 001. J’ai eu l’occasion de la piloter en 2019, ce qui était incroyablement émouvant et assez surréaliste. Je ne peux pas attendre de revivre cette sensation, et où mieux qu’à Goodwood ! » a déclaré Button.
L’incroyable histoire de Brawn GP : un miracle né d’une livre sterling
Pour saisir toute la portée de ces retrouvailles, il faut remonter à l’hiver 2008-2009. Honda vient d’annoncer son retrait brutal de la Formule 1, victime de la crise financière mondiale. L’écurie de Brackley semble condamnée, des centaines d’emplois menacés. C’est alors que Ross Brawn, le directeur technique légendaire, prend la décision la plus audacieuse de sa carrière : racheter les restes de cette aventure pour la somme symbolique d’une livre sterling.
Le 5 mars 2009, l’accord est finalisé. Brawn prend une participation majoritaire de 54 % et annonce l’engagement de l’équipe sous le nom de Brawn GP pour le Championnat du monde 2009. Sans sponsor titre, sans accord moteur garanti au départ, avec une équipe réduite à sa plus simple expression. Sur le papier, tout laissait présager un naufrage annoncé.
Pourtant, Brawn avait un atout dans sa manche : une voiture conçue autour d’une interprétation révolutionnaire du nouveau règlement aérodynamique. La BGP 001 embarquait un double diffuseur exploitant une faille dans le règlement technique de la FIA 2009, permettant de générer une déportance considérablement accrue. Les estimations initiales évoquaient un avantage de l’ordre de 0,3 seconde au tour sur les concurrents. Contestée, cette conception fut finalement jugée légale par la FIA – et le reste appartient à l’histoire.
Huit victoires, deux titres, une saison : un bilan vertigineux
Brawn GP et la BGP 001 ont accompli ce qu’aucune autre écurie n’avait jamais réalisé : remporter les titres Pilotes et Constructeurs lors de leur unique saison d’existence, affichant ainsi un taux de succès au championnat de 100 %.
Jenson Button s’est montré impérial en début de saison, remportant six des sept premières courses. Rubens Barrichello a ajouté deux victoires supplémentaires au palmarès de l’équipe. Au total : huit victoires sur dix-sept courses, quinze podiums, cinq pole positions et quatre meilleurs tours en course. Le titre Pilotes a été assuré au Grand Prix du Brésil, lors de l’avant-dernière manche de la saison, Button terminant cinquième. Le titre Constructeurs suivait dans la foulée.
Un détail révélateur illustre la philosophie spartiate de cette équipe : seuls trois châssis ont jamais été construits (les grandes écuries comme McLaren en fabriquaient jusqu’à huit). Un pour Button, un pour Barrichello, un en réserve. Le châssis BGP 001-02, celui avec lequel Button a couru du Grand Prix d’Australie au Grand Prix du Brésil, était littéralement la voiture la plus ancienne de la grille lorsqu’il a décroché son titre mondial.
Il convient également de souligner le rôle crucial du moteur Mercedes-Benz FO 108W, que Nick Fry, PDG de l’équipe, estimait responsable de 50 % du redressement de performance de l’écurie. « Nous n’aurions pas remporté le championnat avec les moteurs Honda », reconnaissait-il.
Trois châssis, trois propriétaires, une première historique
L’un des aspects les plus fascinants de cet événement à Goodwood réside dans la réunion des trois châssis. Voici leur histoire respective :
BGP 001-01 – La voiture de Button, son trophée contractuel
Button avait négocié dans son contrat avec Brawn GP une clause lui permettant de conserver le châssis 001-01 en cas de titre mondial. Après un long contentieux juridique avec Mercedes – nouveaux propriétaires de l’écurie –, il a finalement pu prendre possession de cette pièce d’histoire. Ce châssis a d’ailleurs été proposé aux enchères chez Bonhams lors du Grand Prix de Miami, où Louis Frankel, directeur de la vente, l’a qualifié de « pièce d’histoire du sport automobile ».
BGP 001-02 – Le châssis du titre, propriété de Ross Brawn
Ross Brawn a conservé le deuxième châssis, celui-là même avec lequel Button a remporté son titre. Restauré à l’état opérationnel et remis en livrée championne (après une période d’exposition en livrée Mercedes argentée), il avait déjà gravi la côte du Festival of Speed de Goodwood en 2016.
BGP 001-03 – Le châssis de réserve, conservé par Mercedes
Le châssis de rechange, utilisé par Barrichello à Singapour, est resté dans le giron de Mercedes après le rachat de l’équipe. Sa présence à Goodwood rend cette réunion véritablement inédite : pendant toute la saison 2009, les trois voitures n’ont jamais été simultanément présentes sur un même circuit.
D’une livre sterling à 110 millions : l’épilogue d’un conte de fées
Le 16 novembre 2009, à peine quelques semaines après la fin de la saison, Daimler et Aabar Investments ont acquis 75,1 % de Brawn GP pour environ 110 millions de livres sterling. En 255 jours exactement, Ross Brawn avait transformé sa mise symbolique d’une livre en une fortune. L’écurie, rebaptisée Mercedes GP, allait ensuite dominer la Formule 1 comme aucune autre dans l’histoire du sport, accumulant huit titres Constructeurs consécutifs entre 2014 et 2021.
L’ironie de l’histoire est savoureuse : la technologie qui avait permis à Brawn de dominer en 2009 – notamment le double diffuseur, dont la complexité aérodynamique a redéfini les standards techniques de l’époque – avait été abandonnée dès 2010. Pourtant, le savoir-faire humain assemblé à Brackley allait forger la plus grande dynastie de l’histoire de la F1.
Le documentaire Netflix et la résurrection d’une légende
Si la BGP 001 fascine autant les nouvelles générations de fans, c’est aussi grâce au documentaire en quatre épisodes Brawn: The Impossible Formula 1 Story, diffusé sur Hulu et Disney+ le 15 novembre 2023. Narré et coproduit par Keanu Reeves, lui-même passionné d’automobiles et de Formule 1, le film donne la parole à Ross Brawn, Jenson Button, Rubens Barrichello, Martin Brundle et Bernie Ecclestone.
Keanu Reeves n’y joue pas les simples présentateurs : il transparaît dans chaque interview, transformant ce qui aurait pu être un documentaire froid et factuel en une célébration chaleureuse d’une aventure humaine hors du commun. Le résultat ? Un regain d’intérêt massif pour cette saga, notamment auprès des fans ayant découvert la F1 via Drive to Survive.
Ce regain d’attention rend la présence de Button à Goodwood en 2026 d’autant plus symbolique. Pour des milliers de spectateurs ayant connu Brawn GP à travers Netflix, voir le champion retrouver physiquement sa monoplace – et entendre à nouveau le rugissement du V8 Mercedes – constitue un pont saisissant entre la légende et le présent.
Button, retraité depuis cinq mois, déjà de retour
La présence de Jenson Button à Goodwood interpelle également par son timing. Le champion du monde 2009 avait annoncé en 2025 mettre un terme à sa carrière professionnelle après 306 Grands Prix, 15 victoires, 50 podiums et 8 pole positions en Formule 1, sans oublier ses années en endurance avec Jota. Sa dernière course professionnelle, les 8 Heures de Bahreïn, marquait la conclusion d’une carrière longue de plus de deux décennies.
Cinq mois plus tard, le voici passant d’une Jaguar E-Type, qu’il venait de piloter en Protheroe Cup, au cockpit de la BGP 001. Selon les observateurs présents à Goodwood, il a retrouvé sa vitesse « très rapidement » – comme si son corps n’avait jamais oublié ces sensations, gravées dans sa mémoire musculaire au cours d’une saison hors norme.
Cette capacité à renouer instantanément avec cette voiture en dit long sur ce que représente 2009 dans la vie de Jenson Button. Non pas seulement un titre de plus à son palmarès, mais une saison de conte de fées, la sienne, au sein d’une équipe que l’on donnait pour morte et qui a conquis le monde en 255 jours.
Goodwood, les 18 et 19 avril 2026. Le rugissement d’un V8, trois châssis blancs ornés d’un cœur vert. Une histoire qui méritait bien ce dénouement.






