Le Grand Prix de France (2018-2022) affiche un déficit net de 28,1 millions d'euros et a mobilisé 102,9 millions d'euros de fonds publics. Une enquête judiciaire en cours et une gouvernance défaillante révèlent un fiasco financier et politique.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
Grand Prix de France : le fiasco financier qui éclabousse Christian Estrosi
Un rapport tombe au plus mal pour Christian Estrosi. Selon des révélations exclusives de Mediapart et de Nice-Matin, la Chambre régionale des comptes s’apprête à publier, au printemps, un document accablant sur la gestion du Grand Prix de France de Formule 1, organisé entre 2018 et 2022 sur le circuit Paul Ricard, au Castellet. Le constat est sans appel : 28,1 millions d’euros de pertes nettes, un « modèle économique non viable » et des « défaillances de gouvernance » qui soulèvent de graves interrogations quant à l’utilisation des deniers publics.
Le maire de Nice et candidat à sa réélection n’a pas souhaité commenter ce rapport, qui n’a pas encore été rendu public. Son avocat, Me Olivier Baratelli, a toutefois rappelé que « le rapport d’observations provisoires de la Chambre régionale des comptes est un document confidentiel, qui ne saurait en aucun cas être divulgué avant la publication du rapport définitif ».
102,9 millions d’euros de fonds publics pour quatre éditions
Le retour de la Formule 1 en France, en 2018, après vingt-huit ans d’absence, avait été porté par l’enthousiasme de Christian Estrosi, alors président de la Métropole Nice Côte d’Azur. Pour mener à bien ce projet, un Groupement d’intérêt public (GIP) avait été constitué, réunissant sept collectivités territoriales, deux chambres de commerce et d’industrie ainsi qu’une société privée. Christian Estrosi en avait pris la présidence.
Derrière les images spectaculaires des Grands Prix – dont le mémorable duel entre Max Verstappen et Lewis Hamilton en 2021 –, les chiffres donnent le vertige. Entre la dette du GIP (35,7 millions d’euros), les subventions d’exploitation versées par ses membres (63,5 millions d’euros) et la contribution de l’État (3,7 millions d’euros), ce sont plus de 102,9 millions d’euros de fonds publics qui ont été engagés pour seulement quatre épreuves, l’édition 2020 ayant été annulée en raison de la pandémie de Covid-19.
L’année la plus faste pour le GIP ? 2018, avec un peu plus de 16,7 millions d’euros de recettes. Une somme conséquente, mais insuffisante pour couvrir à la fois la redevance versée à Formula One Management et les coûts d’organisation. Comme l’avait lui-même reconnu Christian Estrosi : « Un Grand Prix est toujours déficitaire. » Pourtant, cela n’a pas empêché la poursuite de l’aventure pendant cinq ans.
Une masse salariale multipliée par près de trois en quatre ans
Parmi les éléments les plus marquants du rapport, la politique de rémunération du GIP suscite l’étonnement. Entre 2018 et 2022, la masse salariale a quasi triplé, passant de 1,1 million d’euros pour douze collaborateurs à 2,8 millions d’euros. La Chambre régionale des comptes observe, sans détour, que « cette progression ne s’explique pas uniquement par un effet volume, mais également par une politique de recrutement et de rémunération particulièrement généreuse ». En 2022, six cadres percevaient ainsi plus de 100 000 euros bruts annuels.
Les dépenses de représentation ne sont pas en reste. Plusieurs dirigeants disposaient de cartes bancaires professionnelles pour régler hôtellerie, billets d’avion et repas dans des établissements haut de gamme : près de 25 700 euros en frais d’hébergement sur une seule année, plus de 80 000 euros en billets d’avion et courses de taxi. Un déplacement de trois jours aux Émirats arabes unis, à l’occasion du Grand Prix d’Abou Dabi en 2017, auquel participaient Christian Estrosi et Renaud Muselier, président de la région Sud, a coûté à lui seul 71 355 euros.
La députée Christelle D’Intorni avait déjà évoqué des factures de stylos Montblanc, des stages de pilotage ou encore des séjours dans des hôtels de luxe, dont un réveillon à Courchevel. Le camp d’Éric Ciotti avait, quant à lui, pointé dès 2024 des dépenses jugées suspectes : des stylos Montblanc à plus de 10 000 euros, des stages de pilotage facturés 40 000 euros. Pour le GIP, ces prestations s’inscrivaient dans le cadre d’un « Business club » censé générer des revenus.
L’étude à 550 000 dollars qui interroge
L’un des aspects les plus troublants du rapport provisoire concerne un contrat de 550 000 dollars conclu pour « évaluer un projet de Grand Prix à Nice ou dans ses environs ». Formula One World Championship avait perçu un premier versement de 275 000 dollars le 4 août 2022. Un second paiement, d’un montant identique, n’a jamais été honoré, ce qui a valu au GIP une mise en demeure de la part de l’organisateur commercial de la Formule 1.
Ce qui rend cette affaire particulièrement embarrassante pour Christian Estrosi, c’est que cette commande a été passée durant l’été 2022, sans que le conseil d’administration du GIP n’en soit informé. Or, à la même période, le maire de Nice déclarait dans les colonnes de L’Équipe : « Il n’est pas question qu’un Grand Prix de France se tienne à Nice. » Ces propos ont été tenus quelques jours seulement avant le premier versement de 275 000 dollars.
Des marchés publics suspects et un cabinet d’avocats bien en cour
Un audit commandé en 2023 par le cabinet Fidal, et consulté par l’AFP, met en lumière une rémunération excessive de plusieurs responsables du GIP et relève des irrégularités dans l’attribution de contrats pour plusieurs millions d’euros. Le principal bénéficiaire désigné serait le cabinet d’avocats CPC, dirigé par un proche de Christian Estrosi.
Jean-Louis Masson, président du conseil départemental du Var et membre du GIP, avait d’ailleurs adressé un courrier confidentiel à Christian Estrosi pour dénoncer « de nombreuses et graves irrégularités » : pressions exercées sur des élus, frais de bouche et déplacements dispendieux, attribution douteuse de certains marchés. Sa conclusion était sans appel : « Aucune alerte sur les comptes n’a été émise pendant des années. »
Eric Boullier, directeur général du GIP, défend néanmoins son bilan : « La gestion du GIP n’est pas en cause. Les dépenses sont justifiées, elles sont légales. Nous l’avons prouvé et pouvons le démontrer à nouveau. »
Une enquête judiciaire toujours en cours à Marseille
Les révélations autour du Grand Prix de France ne se limitent pas à leur dimension financière. En septembre 2023, le parquet de Marseille a ouvert une enquête pour favoritisme, détournement de fonds publics et recel. Deux ans plus tard, cette instruction est toujours en cours et n’a donné lieu à aucune mise en examen publique à ce jour.
Le GIP a été officiellement dissous le 1er mars 2022, sur décision du préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Christophe Mirmand, qui s’est appuyé sur deux courriers de Christian Estrosi évoquant des « dysfonctionnements manifestes et persistants ». Une dissolution qui n’a pas mis un terme aux interrogations : « Le GIP est en voie de dissolution. La procédure se poursuit néanmoins », avait déclaré Christian Estrosi à l’AFP.
Ce feuilleton judiciaire rappelle que la Formule 1 peut parfois être le théâtre de tensions bien éloignées de la piste, comme en témoignent d’autres affaires ayant secoué le sport automobile, notamment des menaces et comportements extrêmes dans le paddock.
Estrosi en campagne électorale sur fond de scandale
Le timing de ces révélations est particulièrement délicat pour Christian Estrosi, qui brigue un quatrième mandat à la mairie de Nice. Lors du premier tour des élections municipales de mars 2026, il est arrivé en deuxième position avec 30,92 % des suffrages, derrière Éric Ciotti (UDR, Rassemblement national), qui a recueilli 43,43 % des voix.
Le maire sortant, qui se défend en invoquant « la relation contractuelle avec le groupe FOM comme élément central du déséquilibre financier du projet » et en soulignant que « la prise en charge publique est comparable à celle d’autres grands événements sportifs », doit désormais convaincre les Niçois dans un contexte politique tendu. « Cette ville, je ne la laisserai pas tomber entre les mains de l’extrême droite », affirme-t-il.
La publication prochaine du rapport définitif de la Chambre régionale des comptes – qui devrait confirmer le diagnostic d’un « modèle économique structurellement déficitaire » – pourrait encore compliquer la donne électorale d’un élu qui avait fait du retour de la Formule 1 en France l’un des marqueurs de son mandat. La F1 avait quitté le calendrier fin 2022, Stefano Domenicali ayant annoncé en août de cette année-là la décision de ne pas renouveler le contrat, invoquant la volonté d’équilibrer les courses entre les continents et de privilégier des Grands Prix plus rentables.
Au final, le bilan du Grand Prix de France restera entaché : de belles courses, dont certaines de haute volée sportive, mais aussi un gouffre financier de 102,9 millions d’euros de fonds publics et une enquête judiciaire qui continue de planer sur les responsables de l’époque.