Peut-on concevoir une Formule 1 à partir de matériaux recyclés ?
L’idée peut paraître saugrenue de prime abord. Une Formule 1 incarne l’une des machines les plus sophistiquées jamais élaborées par l’être humain, fruit de milliards d’euros investis en recherche et développement. Pourtant, c’est précisément ce défi qu’a relevé un groupe d’étudiants et de chercheurs de l’Université de Cordoue (UCO), en Espagne, en collaboration avec l’Université de Birmingham, au Royaume-Uni.
Présenté lors de l’événement multiplicateur de l’initiative d’inclusion numérique « Unite », ce projet s’appuie sur des simulateurs d’intelligence artificielle pour assembler virtuellement une monoplace composée, en tout ou partie, de composants recyclés. Un pari à la fois technique et écologique, susceptible de transformer notre vision de l’ingénierie automobile de compétition.
Un simulateur pour repousser les limites du possible
Derrière cette initiative se profilent deux figures clés de l’UCO : le professeur Enrique Yeguas, spécialiste en informatique et intelligence artificielle, et le professeur Miguel Carmona, qui a effectué un séjour académique à Birmingham afin de faciliter le transfert de connaissances entre les deux établissements.
La méthodologie adoptée est aussi originale qu’ambitieuse. Comme l’explique le professeur Yeguas : « Nous utilisons un simulateur pour assembler les composants, avec l’objectif de faire évoluer la voiture sur un circuit virtuel de Formule 1 et d’observer son comportement : sera-t-elle capable de démarrer, d’effectuer un tour complet, ou quelque chose viendra-t-il entraver sa progression ? »
Concrètement, les chercheurs partent d’un modèle de voiture préexistant, auquel ils intègrent des pièces recyclées – certaines provenant d’autres véhicules – afin d’étudier le comportement global dans des conditions de course simulées. Point de piste physique ni de prototype onéreux : l’intégralité du processus se déroule dans un environnement virtuel.
Deux enjeux majeurs : la planète et l’économie
Ce projet ne se limite pas à un simple exercice académique. Il poursuit deux objectifs concrets, comme le souligne Enrique Yeguas : « Nous visons deux finalités principales : l’amélioration de l’impact environnemental et la réduction du coût final du véhicule. Si de tels composants sont validés en haute compétition, ils pourraient, à terme, équiper des véhicules grand public. »
Cette logique s’inscrit dans la tradition du transfert technologique propre à la Formule 1. La F1 a toujours servi de laboratoire d’innovations : les systèmes de freinage régénératif, les matériaux composites ou encore la gestion thermique ont tous fait leurs débuts en compétition avant de se démocratiser dans nos voitures quotidiennes. Ce projet s’insère dans cette dynamique, tout en y ajoutant une dimension éco-responsable inédite.
Au-delà de l’impact écologique, l’enjeu économique est tout aussi crucial. En validant l’usage de composants recyclés dans l’environnement le plus exigeant qui soit, ce projet ouvre la voie à leur adoption massive par l’industrie automobile civile, à moindre coût.
Birmingham, un partenaire de choix
Le choix de l’Université de Birmingham comme partenaire n’est pas fortuit. L’institution britannique abrite UBRacing, l’une des équipes les plus anciennes et prestigieuses de Formula Student au Royaume-Uni, fondée en 1997. Au fil des ans, l’équipe a conçu et fabriqué 28 monoplaces, évoluant d’un châssis tubulaire en acier à combustion vers un monocoque en carbone électrique avec leur dernière création, l’UBR28.
UBRacing figure parmi les partenaires fondateurs de la compétition internationale IMechE Formula Student et affronte chaque année, à Silverstone, des équipes venues du monde entier. Ce projet commun avec Cordoue s’inscrit donc dans une longue tradition d’innovation étudiante en ingénierie automobile.
La Formule 1, entre ambition écologique et défis industriels
Ce projet étudiant s’inscrit dans un contexte où la Formule 1 cherche activement à verdir son image. En 2019, le championnat a lancé un plan ambitieux visant la neutralité carbone d’ici 2030, incluant une réduction drastique des plastiques à usage unique et l’objectif que l’ensemble des déchets générés lors des événements soit réutilisé, recyclé ou composté.
Sur la piste, les progrès sont tangibles. La consommation de carburant est passée de 160 litres par course en 2013 à 100 litres en 2020, avec un objectif fixé à 70 litres d’ici 2026. Les carburants durables, issus de résidus agricoles, de déchets municipaux ou de plastiques recyclés, feront leur apparition officielle cette saison. Par ailleurs, le nouveau règlement 2026 prévoit que le système de récupération d’énergie produira environ 350 kW, contre 120 kW actuellement.
Cependant, les moteurs des monoplaces ne représentent qu’une infime partie de l’empreinte carbone totale du sport : moins de 1 % des émissions. Les véritables défis résident dans la logistique (45 %), les déplacements aériens (27 %) et les infrastructures (19 %). Ces chiffres rappellent que les solutions écologiques doivent être envisagées de manière globale – et c’est précisément ce que propose le projet de Cordoue en s’attaquant à la fabrication des composants.
Un chercheur aux multiples facettes
Enrique Yeguas n’est pas un chercheur comme les autres. En marge de ses travaux sur la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle, il a fondé en 2020 une communauté baptisée Sound of AI, rassemblant plus de 20 000 abonnés autour de l’intersection entre l’IA, la musique et le son. Il dirige également les projets VRAIlexia et ISENSE, financés par l’Union européenne, qui utilisent la réalité virtuelle pour favoriser l’inclusion des personnes dyslexiques ou malentendantes dans l’enseignement supérieur.
Cette approche interdisciplinaire – mêlant IA, réalité virtuelle et ingénierie automobile – confère au projet de Formule 1 recyclée toute son originalité. Il ne s’agit pas uniquement de concevoir une voiture de course, mais de démontrer que des technologies numériques inclusives peuvent répondre aux défis techniques les plus pointus de notre époque.
L’insolite d’aujourd’hui, la norme de demain ?
On pourrait sourire à l’idée d’une Formule 1 composée de pièces recyclées, évoluant sur un circuit virtuel au sein des ordinateurs d’une université andalouse. Pourtant, c’est souvent des projets jugés utopiques ou farfelus que naissent les grandes révolutions industrielles.
Comme le rappelle l’histoire de la discipline, certains records insolites suscitent d’abord l’incrédulité avant de forcer l’admiration. Et dans un sport où les règles évoluent constamment pour s’adapter aux enjeux contemporains, l’intégration de matériaux recyclés validés en haute compétition n’est peut-être plus aussi lointaine qu’il n’y paraît.
Le projet mené par l’Université de Cordoue et l’Université de Birmingham nous offre une précieuse leçon : l’innovation écologique emprunte parfois des chemins inattendus – et des plus passionnants.






