Le grid walk de Martin Brundle : un chaos magnifique depuis 1997
Depuis près de trois décennies, Martin Brundle s'impose comme une figure incontournable des Grands Prix de Formule 1, non pas seulement derrière un micro de commentateur, mais au cœur même du chaos de la grille de départ. Armé d'un simple microphone et d'un cameraman, il dispose d'environ quinze minutes pour sillonner la grille, croiser pilotes, directeurs d'équipe et célébrités, juste avant que les moteurs ne rugissent. Un format inventé à Silverstone en 1997, lors du Grand Prix de Grande-Bretagne, alors qu'il travaillait pour ITV — et dont il n'est même pas l'auteur.
« Ce n'était pas mon idée. J'étais chez ITV à l'époque, et les producteurs m'ont dit : 'On a une idée. Pourquoi ne pas descendre la grille et dire ce que tu vois ?' Et j'ai répondu : 'D'accord, je vais essayer.' » Son tout premier interviewé était son ancien coéquipier Rubens Barrichello. Personne n'imaginait alors que ce segment deviendrait l'un des moments les plus attendus de chaque weekend de Grand Prix dans le monde entier.
L'anecdote Daniel Craig : quand Brundle brave les interdits
C'est lors d'une récente interview accordée à Sky Sports F1 que Brundle a levé le voile sur l'un de ses moments les plus mémorables — et les plus risqués. Interrogé par Natalie Pinkham sur ses appréhensions sur la grille, il a confié avoir défié des instructions formelles pour approcher Daniel Craig, alors au sommet de sa gloire en tant que James Bond.
« J'ai peur de me faire ignorer ou bousculer par un garde du corps. On m'avait dit sous aucun prétexte je ne devais approcher Daniel Craig quand il était une méga-star en tant que James Bond — de toute façon, il était une méga-star. Mais Tommy avait son oreillette dans mon oreille et me disait : 'Vas-y, vas-y.' Et j'avais littéralement reçu la lecture des règles au préalable — que je ne devais surtout pas l'approcher. Alors je l'ai fait. »
Ce « Tommy », c'est son producteur attitré, le catalyseur de bien des prises de risque journalistiques. Et le pari a été gagnant. « Il était adorable et très bavard. Et il a des yeux bleus très impressionnants », a souri Brundle. Un moment qui, comme tant d'autres, illustre la tension permanente entre les protocoles de sécurité et le journalisme spontané qui fait la magie de ces grid walks.
Megan Thee Stallion, la « clause Brundle » et le bras de fer avec la sécurité
Toutes les rencontres ne se terminent pas aussi bien. L'incident le plus célèbre reste celui du Grand Prix des États-Unis 2021 avec la rappeuse Megan Thee Stallion. Brundle l'avait approchée pour lui demander si elle avait des raps sur la Formule 1, mais un membre de son entourage avait tenté de l'écarter : « Tu ne peux pas faire ça. » La réplique de Brundle est entrée dans la légende : « Je peux le faire, parce que je l'ai fait. »
L'incident a eu des conséquences bien réelles. La Formule 1 a introduit ce que certains ont baptisé la « clause Martin Brundle » : désormais, aucune célébrité ne peut se rendre sur la grille accompagnée de ses gardes du corps personnels. Une règle née directement de ce moment de tension filmé en direct devant des millions de téléspectateurs.
Plus récemment, à Monaco en 2024, Brundle a tenté d'approcher Kylian Mbappé, entouré d'une muraille de sécurité. Sa réponse au garde qui lui barrait le passage ? « Ça va mon ami, c'est moi qui commande ici. » Et il est parvenu à obtenir son interview.
Cara Delevingne, Machine Gun Kelly : le florilège des moments cultes
Mais les célébrités elles-mêmes réservent aussi parfois de belles surprises — pas toujours dans le bon sens. Lors du Grand Prix de Grande-Bretagne 2023, le mannequin Cara Delevingne a décliné sèchement la demande d'interview de Brundle : « Je ne peux rien entendre, désolée. » Brundle, sans se démonter, a conclu avec un sarcasme dévastateur : « Eh bien, j'en suis sûr, ça aurait été extrêmement intéressant. » Delevingne a expliqué ensuite sur les réseaux sociaux : « On m'avait dit de refuser, alors je l'ai fait. »
Avec Machine Gun Kelly, le malaise avait été d'une autre nature. Le rockeur avait demandé à Brundle de jouer de « l'air piano » avec lui en direct, avant de quitter les lieux abruptement, pouce vers le bas. MGK affirmera plus tard avoir été « forcé » dans cette interview « aléatoire ». Quant à Ozzy Osbourne, sa tentative d'expliquer une comédie musicale en cours d'écriture avait laissé Brundle visiblement perdu : « Je vais essayer de trouver une question pour cette réponse. »
Il y a aussi eu le moment touchant avec Michael Douglas lors du Grand Prix d'Espagne 2023, qui avait interrompu Brundle pour lui lancer : « Puis-je juste vous arrêter une seconde pour vous dire quel excellent travail vous faites, week-end après week-end ? Je suis tellement impressionné. » Sa femme Catherine Zeta-Jones avait renchéri : « Je rejoins Michael — votre travail, ce que vous faites, vous le rendez vraiment vivant ! »
Un moment « pic » : Häkkinen à Suzuka, le calme avant la tempête
Derrière les anecdotes cocasses se cache parfois une profondeur inattendue. Brundle a confié que son plus grand moment sur la grille reste celui de Suzuka, avec Mika Häkkinen en pole position, à un Grand Prix du titre mondial. Il l'a trouvé en train de passer sa cagoule, dans un rare instant de calme. « Il m'a regardé comme pour dire : 'Allez Martin.' Alors je lui ai simplement demandé : 'Mika, peux-tu remporter le championnat du monde aujourd'hui ?' Et il a répondu : 'Oui, je peux.' »
Un échange d'une simplicité désarmante, entre deux anciens coéquipiers chez McLaren, qui résume à lui seul tout ce que le grid walk peut offrir quand la magie opère.
« Je déteste faire ça » : l'aveu surprenant de Brundle
Ce qui surprend le plus dans la trajectoire de ces grid walks, c'est la confession de leur principal artisan. En 2022, Brundle avait posté sur X : « Il y a une raison pour laquelle je n'ai jamais revu un seul de mes grid walks en un quart de siècle à les faire. Vous n'avez aucune idée à quel point je déteste les faire, mais d'une façon ou d'une autre, ces moments fous ont défini ma carrière professionnelle. Eh bien, c'est comme ça. »
Il décrit lui-même le format comme « une télévision non scénarisée, non répétée, un accident de voiture ». Et il admet que cette exposition permanente l'oblige à adopter une sorte d'alter ego. Il a même confié qu'il se considère « à une seule interview de la fin de sa carrière ». Pourtant, ce sentiment d'être perpétuellement sur le fil est peut-être précisément ce qui rend ses grid walks si authentiques et si irrésistibles à regarder.
Breundle a d'ailleurs été nommé Officier de l'Ordre de l'Empire britannique aux honneurs du Nouvel An 2025, pour services rendus à la course automobile et à la radiodiffusion sportive. Une consécration méritée pour celui qui a su transformer un segment de quinze minutes en véritable institution du sport automobile mondial.
Un héritage qui dépasse largement les paddocks
Le grid walk de Brundle est aujourd'hui copié par quasiment tous les diffuseurs de F1 dans le monde. Ce qui avait commencé comme une simple idée de producteur ITV en 1997 — « descends la grille et dis ce que tu vois » — est devenu une institution, un rituel, un rendez-vous incontournable que les fans de F1 attendent autant que la course elle-même.
Comme on peut le lire dans notre article sur les coulisses du paddock F1, Brundle reste l'une des voix les plus influentes du paddock. La popularité de ses grid walks s'inscrit d'ailleurs dans une tendance plus large : la Formule 1 attire désormais un public bien au-delà des passionnés de sport mécanique, mêlant monde du cinéma, de la musique et du football dans une même communion chaotique sur la grille.
Daniel Craig, James Bond aux yeux bleus impressionnants, Megan Thee Stallion et son entourage combatif, Machine Gun Kelly et son air piano, Cara Delevingne et son laconique « non » : chaque Grand Prix écrit un nouveau chapitre de cette épopée burlesque. Et au centre de tout cela, Martin Brundle, micro en main, avançant dans la foule avec l'assurance tranquille de quelqu'un qui sait que le meilleur — ou le pire — est toujours à venir.






